Vendredi, trois chefs de parti convergeront vers le Saguenay–Lac-Saint-Jean : Paul St-Pierre Plamondon (Parti québécois), Ruba Ghazal (Québec solidaire) et Sol Zanetti, qui pilote la campagne solidaire dans l'est du Québec. Radio-Canada a confirmé ce triple passage, à un mois du scrutin du 5 octobre. Ils n'arriveront pas dans une région neutre : deux dossiers régionaux, réactivés cette semaine, placent les partis devant une contradiction qu'aucune plateforme n'a encore vraiment dénouée.
D'un côté, des élus municipaux du Lac-Saint-Jean réclament davantage d'argent de Québec pour leurs infrastructures — aqueducs, égouts, routes locales, bâtiments municipaux. De l'autre, le Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec (SFPQ) s'inquiète publiquement des promesses de coupes dans la « bureaucratie » que multiplient les partis. Or, dans cette région, c'est souvent le même État qui signe les chèques d'infrastructures et qui fait vivre les villages.
Ce que demandent concrètement les élus du Lac-Saint-Jean
Selon les informations rapportées par Radio-Canada, des municipalités du secteur du Lac-Saint-Jean attendent avec impatience de présenter leurs revendications aux candidats. La demande n'est pas seulement « plus d'argent ». Elle porte sur trois éléments techniques que les élus locaux répètent depuis des années.
D'abord, la prévisibilité pluriannuelle. Les programmes actuels — le Programme d'aide à la voirie locale (PAVL), le Programme primeau pour les infrastructures d'eau, le Fonds de la taxe sur l'essence et de la contribution du Québec (TECQ) devenu le Programme de la taxe sur l'essence et de la contribution du Québec — fonctionnent par enveloppes, appels de projets et volets. Une petite municipalité de 800 habitants doit préparer des devis d'ingénierie coûteux sans savoir si son projet sera retenu, ni quand. Plusieurs directions générales de petites villes du Lac-Saint-Jean ont déjà dit, dans les tribunes de la Fédération québécoise des municipalités (FQM), que ce mode de fonctionnement les oblige à financer des études pour des projets qui dorment ensuite deux ou trois ans.
Ensuite, la capacité de payer. Même avec un taux de subvention de 70 % ou 80 %, la part résiduelle demeure écrasante pour une municipalité dont le budget total tourne autour de deux ou trois millions de dollars. Un projet de réfection d'aqueduc de 6 millions laisse une facture locale de plus d'un million, à emprunter sur 20 ans, sur une assiette foncière étroite. C'est mathématiquement le même problème pour Saint-Ludger-de-Milot, Sainte-Hedwidge ou Lamarche que pour Roberval ou Alma, sauf que les grandes villes peuvent étaler.
Enfin, l'indexation aux coûts réels. La FQM et l'Union des municipalités du Québec (UMQ) ont documenté à répétition l'inflation de la construction non résidentielle depuis 2021 : une enveloppe annoncée en dollars de 2019 achète aujourd'hui beaucoup moins de tuyau. Les élus du Lac-Saint-Jean demandent que les enveloppes suivent, faute de quoi le « même montant » signifie en réalité moins de kilomètres refaits.
Le rappel brutal de La Baie et de Roberval
Le timing de ces revendications n'a rien d'abstrait. Cette semaine, à La Baie, des bris simultanés survenus lors de travaux d'aqueduc dans le secteur de Port-Alfred ont fait couler une eau brune des robinets, forçant citoyens et commerces à adapter leurs activités. TVA Nouvelles a recueilli des témoignages sans détour de résidents dégoûtés par la couleur de l'eau. Radio-Canada a de son côté détaillé les sédiments terreux à l'origine du problème.
À Roberval, c'est un autre pan du patrimoine bâti public qui a craqué : des résidus contenant de l'amiante ont forcé la fermeture temporaire d'une partie de l'hôpital, dont un secteur abritant un centre de la petite enfance, depuis le 18 août selon Radio-Canada. Deux dossiers différents, un même fil conducteur : un parc d'infrastructures construit massivement dans les années 1950 à 1970 qui arrive collectivement en fin de vie utile, au moment précis où l'État québécois cherche à comprimer ses dépenses.
Le Plan québécois des infrastructures, qui dépasse désormais les 160 milliards de dollars sur dix ans, souffre d'un mal connu : le déficit de maintien d'actifs. Autrement dit, une part importante de l'argent annoncé sert à rattraper la vétusté accumulée, pas à ajouter du neuf. Pour une région comme le Saguenay–Lac-Saint-Jean, où les distances multiplient les kilomètres de réseau par habitant, le calcul est structurellement défavorable.
Le SFPQ et l'autre moitié de l'équation
C'est ici que le second dossier percute le premier. Radio-Canada rapporte que le SFPQ s'inquiète des promesses de coupes dans la fonction publique et désapprouve les engagements de réduction des services publics véhiculés par plusieurs partis. Le mot « bureaucratie » est devenu un passe-partout de la campagne : à peu près tous les partis, du Parti conservateur du Québec à la Coalition avenir Québec, promettent d'alléger l'appareil.
Le problème, c'est que l'argument régional se retourne. Dans plusieurs municipalités du Saguenay–Lac-Saint-Jean, les emplois de l'État — ministère des Transports, ministère des Ressources naturelles et des Forêts, Revenu Québec, Société de l'assurance automobile du Québec, réseaux de la santé et de l'éducation — constituent le socle de l'économie locale. Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs pilote en ce moment même un vaste projet de recherche sur les meutes de loups dans le secteur du Pipmuacan, lié au déclin du caribou : c'est précisément le genre de travail scientifique qui apparaît dans les colonnes de la « bureaucratie » quand on cherche des économies rapides.
Autrement dit, la même personne peut, la même semaine, réclamer une subvention accélérée pour son aqueduc et s'inquiéter de la fermeture d'un point de service gouvernemental dans son village. Les deux demandes sont légitimes. Elles sont aussi, budgétairement, en tension directe : les programmes de financement d'infrastructures reposent sur des équipes d'analystes, d'ingénieurs et de gestionnaires de programmes. Réduire les effectifs sans redessiner les programmes, c'est allonger les délais d'autorisation dont se plaignent déjà les municipalités.
Ce que les chefs devront répondre
Aucun des trois chefs attendus vendredi n'arrive sans position sur ces enjeux, mais aucune n'échappe complètement à la contradiction.
Québec solidaire, porté dans la région par Ruba Ghazal et Sol Zanetti, défend l'investissement public et s'oppose aux compressions dans les services : cohérent avec le SFPQ, mais cela suppose des revenus nouveaux, ce qui ramène la question fiscale au centre. Le Parti québécois de Paul St-Pierre Plamondon insiste sur l'autonomie et l'efficacité de l'État tout en courtisant les régions ressources — il devra préciser où passe la ligne entre « alléger » et « couper ». La CAQ, elle, arrive dans la région avec un bilan de gouvernance à défendre, dont la gestion des programmes d'infrastructures. Radio-Canada a d'ailleurs entrepris une série de capsules sur les engagements économiques des candidats régionaux — le libéral Serge Bergeron, le péquiste William Fradette, la caquiste Sandra Larouche et la conservatrice Catherine Morissette y sont entendus.
Les questions concrètes que les élus du Lac-Saint-Jean sont en droit de poser vendredi sont peu spectaculaires, mais décisives : les enveloppes des programmes d'eau et de voirie locale seront-elles indexées? Les taux d'aide seront-ils modulés selon la richesse foncière uniformisée, pour tenir compte de la capacité de payer réelle des petites municipalités? Les engagements seront-ils pris sur cinq ans plutôt qu'annuellement? Et les effectifs régionaux des ministères qui traitent ces demandes seront-ils préservés?
Une campagne où le local pèse lourd
Le Saguenay–Lac-Saint-Jean est historiquement une région pivot : elle a basculé du Parti québécois vers la CAQ, elle a envoyé des députés de plusieurs formations à Québec, et ses circonscriptions — Chicoutimi, Jonquière, Dubuc, Roberval, Lac-Saint-Jean — se jouent souvent sur des enjeux très concrets. L'itinérance au centre-ville de Chicoutimi, documentée cette semaine par TVA Nouvelles, la crise du logement que tentent de contrer des organismes comme Loge m'entraide avec une sixième coopérative d'habitation en préparation à Kénogami, l'adaptation des producteurs agricoles à un possible épisode d'El Niño évoquée par le président de l'UPA régionale Jean-Thomas Maltais : tous ces dossiers ont un point commun. Ils dépendent d'une combinaison de programmes gouvernementaux et de fonctionnaires pour les administrer.
La question posée aux chefs de passage vendredi n'est donc pas de choisir entre les municipalités et la fonction publique. C'est d'expliquer, chiffres en main, comment on augmente la capacité d'investissement de l'État tout en réduisant sa masse salariale. Jusqu'ici, dans cette campagne, personne n'a vraiment répondu.
