Économie

Or néerlandais rapatrié à Londres : le signal d'alarme envoyé aux voûtes canadiennes

La banque centrale des Pays-Bas a retiré 86 tonnes d'or des voûtes canadiennes et américaines pour les transférer à Londres. Un geste rare qui en dit long sur la nervosité des marchés.

La Banque des Pays-Bas (De Nederlandsche Bank, ou DNB) a confirmé cette semaine avoir déplacé 86 tonnes de son or hors d'Amérique du Nord, pour les entreposer désormais à Londres. La justification officielle tient en quelques mots : « l'instabilité géopolitique croissante » et la nécessité d'une meilleure « préparation à la crise ». Pour le Canada, dont les voûtes hébergeaient une partie de ce métal, le message est inconfortable — même si personne à Ottawa ne l'a formulé ainsi.

Ce qui s'est réellement passé

Selon les informations rapportées par la BBC et reprises par TV5 Monde, la DNB a retiré ces 86 tonnes des voûtes situées aux États-Unis et au Canada pour les concentrer à Londres. La valeur du transfert se compte en milliards d'euros — l'once d'or ayant franchi des sommets historiques au cours de la dernière année, une tonne de métal représente à elle seule plusieurs dizaines de millions de dollars.

L'opération n'est pas un coup de tête. Elle s'inscrit dans une réorganisation planifiée de longue date par la banque centrale néerlandaise, qui détient environ 612 tonnes d'or, l'une des plus importantes réserves d'Europe en proportion de la taille de l'économie. Historiquement, cet or était réparti entre quatre sites : Amsterdam, New York (auprès de la Réserve fédérale), Ottawa (à la Banque du Canada) et Londres (à la Banque d'Angleterre). Cette dispersion géographique relève d'une logique élémentaire de gestion du risque : on ne met pas tous ses lingots dans le même panier, surtout quand le panier peut se retrouver au cœur d'un conflit.

La DNB avait déjà rapatrié une partie de son or de New York vers Amsterdam en 2014, une opération qui avait fait grand bruit à l'époque et inspiré des démarches similaires en Allemagne. La nouveauté, cette fois, c'est le motif invoqué publiquement : l'instabilité géopolitique. Et le fait que l'Amérique du Nord soit explicitement la région dont on sort.

Pourquoi Londres plutôt qu'Ottawa ou New York

À première vue, le choix de Londres peut sembler paradoxal. Le Royaume-Uni n'est pas un havre de stabilité politique inaltérable, et il est géographiquement plus proche des tensions européennes que ne l'est le Canada.

Mais la réponse est d'abord technique. Londres n'est pas simplement un coffre-fort : c'est le cœur du marché mondial de l'or physique. Le London Bullion Market Association (LBMA) fixe les standards de qualité du métal (les fameux lingots « Good Delivery ») et Londres concentre l'essentiel des transactions de gré à gré sur l'or. Une banque centrale qui veut pouvoir vendre, prêter ou mettre en garantie son or rapidement, en pleine crise, a intérêt à ce que le métal soit physiquement là où se trouvent les acheteurs. C'est précisément l'argument de la « préparation à la crise » : l'or n'a d'utilité comme actif de dernier recours que s'il est mobilisable en quelques heures.

Les voûtes de la Réserve fédérale de New York et de la Banque du Canada, elles, sont d'excellents endroits pour dormir, mais de mauvais endroits pour transiger. Elles servent le rôle de dépôt de garde, pas de plateforme de liquidité.

Reste que le contexte donne au geste une couleur politique. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, les banques centrales européennes ont multiplié les réflexions internes sur leur exposition aux infrastructures financières américaines. Des voix se sont élevées en Allemagne, notamment au sein de la Fédération des contribuables et parmi des députés conservateurs, pour réclamer un examen des 1 200 tonnes d'or allemandes toujours entreposées à New York. La Bundesbank a répété qu'elle avait « pleine confiance » en la Fed, mais le simple fait que la question soit posée publiquement constitue un changement d'époque.

Le Canada, gardien d'or... sans or

Il y a une ironie particulière à voir des tonnes d'or quitter Ottawa. Car le Canada est le seul pays du G7 à ne détenir pratiquement aucune réserve d'or officielle.

La liquidation s'est étalée sur plus de trois décennies. Le Canada possédait plus de 1 000 tonnes au milieu des années 1960. Les ventes ont été systématiques à partir des années 1980, sous des gouvernements de toutes les couleurs, au nom d'une doctrine claire : l'or ne rapporte pas d'intérêts, coûte cher à entreposer et à assurer, et des obligations souveraines liquides remplissent mieux le rôle de réserve. En février et mars 2016, le ministère des Finances a écoulé les derniers lingots, ramenant les réserves d'or officielles du pays à essentiellement zéro. Les réserves internationales canadiennes sont aujourd'hui presque entièrement composées de devises étrangères et de titres.

Cette décision a été abondamment critiquée depuis, notamment par le secteur minier canadien — le pays étant l'un des plus importants producteurs d'or au monde. Avec un métal qui a plus que triplé depuis 2016, le calcul rétrospectif est douloureux. Les défenseurs de la politique rappellent toutefois que les fonds ont été réinvestis dans des actifs porteurs de rendement et que la Banque du Canada n'a jamais eu besoin de mobiliser de l'or pour défendre le dollar canadien.

Le Canada continue néanmoins d'offrir un service de garde à des banques centrales étrangères, ce qui explique la présence d'or néerlandais à Ottawa. C'est ce rôle discret, presque notarial, qui est aujourd'hui légèrement écorné.

Une ruée mondiale vers le métal physique

Le geste néerlandais s'inscrit dans une tendance beaucoup plus large. Depuis 2022 et le gel des avoirs de la banque centrale russe par les pays occidentaux, les banques centrales du monde entier ont massivement accru leurs achats d'or. Le Conseil mondial de l'or (World Gold Council) a documenté trois années consécutives d'achats nets supérieurs à 1 000 tonnes, un rythme inédit depuis l'abandon de l'étalon-or. La Chine, la Turquie, la Pologne, l'Inde et plusieurs pays du Golfe figurent parmi les acheteurs les plus actifs.

La leçon retenue par les gestionnaires de réserves est brutale : une obligation du Trésor américain ou un dépôt en euros peut être bloqué d'un trait de plume. Un lingot dans une voûte nationale, non. L'or redevient ce qu'il était avant 1971 — un actif politiquement neutre, sans risque de contrepartie.

S'ajoute désormais la variable tarifaire. L'imposition de droits de douane américains sur une vaste gamme de produits, dont plusieurs touchant directement le Canada, a semé une confusion durable sur les marchés des métaux. Au début de 2025, la simple rumeur que l'or pourrait être visé par des tarifs avait provoqué un afflux spectaculaire de lingots vers les entrepôts américains et un écart anormal entre les prix de New York et de Londres. L'administration américaine a par la suite clarifié que l'or d'investissement était exempté, mais l'épisode a rappelé une évidence : dans un monde de barrières commerciales imprévisibles, la localisation physique d'un actif devient un risque en soi.

Ce que ça change pour le Québec et le Canada

À court terme, l'impact matériel est faible. Le Canada ne perd pas d'or qui lui appartient, et le prestige des voûtes d'Ottawa n'a jamais été un pilier de l'économie nationale.

Mais le symbole arrive à un moment délicat. Les données de Statistique Canada relayées cette semaine par La Presse, Le Nouvelliste et Ma Beauce montrent une économie canadienne qui a perdu 42 000 emplois en août, à l'encontre des prévisions, avec un taux de chômage stable à 6,4 %. Le Québec a pour sa part effacé 19 000 emplois selon Le Journal de Montréal, tout en maintenant un taux de chômage de 5,6 %. Le Courrier Laval rappelait que la Banque du Canada a laissé son taux directeur à 2,25 % le 2 septembre, pour une septième fois d'affilée, en surveillant notamment les effets des nouvelles mesures tarifaires américaines. Le portrait régional demeure inégal : Mon Joliette signalait un huitième mois consécutif de croissance de l'emploi dans Lanaudière.

Autrement dit : pendant que le marché du travail canadien encaisse le choc commercial, une banque centrale européenne conclut froidement que son or est mieux ailleurs. Ce n'est pas une sanction, ni un jugement sur la solidité des institutions canadiennes. C'est une prime de risque géographique, appliquée à un continent devenu, aux yeux de certains gestionnaires de réserves, moins prévisible qu'il ne l'était.

Pour les épargnants québécois, la leçon est plus modeste mais utile. La ruée des banques centrales sur l'or explique en bonne partie l'envolée des cours — et rappelle qu'un actif sans rendement peut, dans certains contextes, valoir surtout par ce qu'il n'a pas : ni émetteur, ni contrepartie, ni frontière à traverser en cas de crise.