Estrie

Itinérance, écoles, soutien scolaire : la « deuxième ligne humaine » écope pendant que la campagne parle grand

À Drummondville, Santé Québec freine l'embauche en aide au logement à l'Ensoleilvent. Au CSS des Chênes, trois postes de soutien disparaissent malgré plus d'élèves. Et la violence scolaire progresse.

Il y a des coupes qui font les manchettes — un hôpital reporté, un tronçon d'autoroute abandonné — et d'autres qui passent presque inaperçues parce qu'elles touchent des fonctions que personne ne songe à nommer dans un discours électoral. Trois nouvelles récentes en Estrie et au Centre-du-Québec, rapportées par Radio-Canada, appartiennent à cette seconde catégorie. Prises séparément, elles ressemblent à des irritants administratifs. Mises côte à côte, elles dessinent un motif : ce sont les postes d'accompagnement, ceux qui absorbent la pression sociale au quotidien, qui servent de variable d'ajustement.

Un « non-sens » à Drummondville

L'organisme Ensoleilvent, à Drummondville, est l'un des piliers de la lutte contre l'itinérance au Centre-du-Québec. Il gère notamment de l'hébergement d'urgence et des services d'accompagnement pour des personnes en situation de rupture. Selon ce qu'a rapporté Radio-Canada, Santé Québec a restreint le recrutement lié au volet d'aide au logement de l'organisme — une décision que la direction qualifie de « non-sens ».

Le mot est fort, mais la logique qu'il dénonce mérite d'être expliquée. L'aide au logement, dans le vocabulaire de l'intervention en itinérance, ce n'est pas un service périphérique : c'est le mécanisme qui permet de sortir quelqu'un de l'urgence. Un intervenant qui accompagne une personne dans ses démarches auprès d'un propriétaire, qui l'aide à monter un dossier, qui assure un suivi les premiers mois pour éviter la rechute, coûte une fraction du prix d'une nuitée en refuge répétée pendant deux ans. C'est le principe même de l'approche « logement d'abord », promue depuis plus d'une décennie par la Commission de la santé mentale du Canada et intégrée dans les politiques québécoises en itinérance.

Restreindre le recrutement à cet endroit précis, c'est donc économiser sur la porte de sortie tout en laissant la pression s'accumuler à la porte d'entrée. Et cette pression est réelle : le dénombrement des personnes en situation d'itinérance visible mené au Québec en octobre 2022 avait déjà établi une hausse marquée par rapport à 2018, avec une progression particulièrement nette hors des grands centres. Le Centre-du-Québec et l'Estrie ne sont plus des exceptions régionales à un problème montréalais.

Ce que change Santé Québec

Le détail qui rend cette histoire structurante, c'est l'acteur qui décide. Ce n'est plus le CIUSSS de l'Estrie – CHUS ni le CISSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec seuls : c'est Santé Québec, l'agence créée par la loi 15 et entrée en fonction à la fin de 2024, qui centralise désormais la gestion opérationnelle du réseau, y compris les autorisations d'effectifs.

Or, Santé Québec a annoncé au printemps 2025 un plan de redressement budgétaire de l'ordre de 1,5 milliard de dollars, assorti de mesures de contrôle serré des embauches. Le gel ou la restriction du recrutement s'applique à des catégories de postes définies centralement — et c'est précisément là que le bât blesse. Un poste d'intervenant en aide au logement financé dans une entente de service avec un organisme communautaire n'a pas la même nature qu'un poste administratif au siège social. Mais dans une grille de gestion nationale, ils peuvent se ressembler.

C'est l'effet mécanique de la centralisation : la décision gagne en cohérence comptable ce qu'elle perd en intelligence de terrain. Les organismes communautaires du Québec, par la voix de leurs regroupements, dénoncent depuis des mois cet aplatissement, en rappelant que le financement à la mission — celui qui laisse à l'organisme la marge de décider où placer ses ressources — recule au profit de financements par projet, plus fragiles et plus faciles à interrompre.

Plus d'élèves, moins de mains au CSS des Chênes

À quelques kilomètres de là, le même mouvement se rejoue dans le réseau scolaire. Radio-Canada rapporte que le Centre de services scolaire des Chênes, qui dessert Drummondville et sa région, voit disparaître trois postes de personnel de soutien alors même que ses effectifs élèves augmentent. Le syndicat concerné dénonce la contradiction.

Trois postes, ce n'est rien à l'échelle d'un budget. C'est beaucoup à l'échelle d'une école. Le personnel de soutien — techniciens en éducation spécialisée, préposés aux élèves handicapés, surveillants, secrétaires d'école, techniciens en travail social — constitue littéralement le tissu conjonctif d'un établissement. Ce sont ces personnes qui interviennent quand un élève décroche dans le corridor, qui gèrent une crise avant qu'elle ne devienne un incident, qui font le lien avec les parents.

La contradiction relevée par le syndicat est arithmétique : quand le nombre d'élèves monte et que le nombre d'adultes disponibles baisse, le ratio d'encadrement se dégrade, point. Et ce sont les élèves ayant des besoins particuliers — dont la proportion croît continûment dans le réseau québécois depuis quinze ans — qui encaissent en premier.

La violence scolaire, symptôme et facture

Le troisième volet arrive au pire moment. Une vaste étude québécoise dévoilée cette semaine documente une hausse de la violence dans les écoles, et Radio-Canada indique que les acteurs du milieu en Estrie s'en inquiètent également. Les travaux sur la violence en milieu scolaire menés depuis des années par des équipes de l'Université Laval, notamment autour de Claire Beaumont et de la Chaire de recherche sur la sécurité et la violence en milieu éducatif, avaient déjà relevé des signaux préoccupants dans la période post-pandémique, tant chez les élèves que chez le personnel.

Ce qu'il faut voir, c'est le lien entre les deux dernières nouvelles. La violence scolaire n'est pas un phénomène qui se règle avec une politique nationale et une affiche dans le corridor. Elle se gère par de la présence humaine : des adultes disponibles, qui connaissent les élèves, qui repèrent les signes avant-coureurs. Retirer des postes de soutien pendant que la violence progresse, c'est demander à un système d'absorber davantage avec moins. Le résultat prévisible n'est pas l'effondrement spectaculaire : c'est l'épuisement silencieux du personnel restant, l'augmentation des absences pour invalidité, et le recours accru à des mesures d'exclusion faute de mieux.

Les MRC déposent leurs priorités, la campagne parle d'autre chose

En parallèle, la Table des MRC du Centre-du-Québec a rendu publiques ses priorités pour le scrutin provincial de 2026, en mettant l'accent sur la santé, l'économie et la capacité d'accueil de la région. Cette dernière notion mérite attention : la « capacité d'accueil », dans le langage des élus régionaux, désigne la capacité concrète d'un territoire à recevoir de nouveaux résidents — logements disponibles, places en garderie, places à l'école, accès à un médecin.

C'est exactement le point de jonction avec les deux autres dossiers. Une région qui perd des intervenants en aide au logement et des postes de soutien scolaire voit sa capacité d'accueil se contracter, quelles que soient les promesses d'attraction de main-d'œuvre formulées ailleurs. La Table des MRC met le doigt sur une réalité que les plateformes électorales ont du mal à traduire : le développement régional se joue moins dans les grandes annonces que dans la disponibilité des services de base.

Pendant ce temps, la campagne suit son cours dans la région. Radio-Canada rapporte les déplacements de la cheffe caquiste dans Orford, les investitures — Christine Nadeau pour la CAQ et Tony Martel pour Québec solidaire dans Daniel-Johnson —, la tournée des circonscriptions dans Saint-François. Les grands thèmes dominent : économie, tarifs américains, immigration.

Ce qu'il faut surveiller

Trois questions méritent d'être posées aux candidats de la région d'ici le scrutin. D'abord : les restrictions d'embauche de Santé Québec comportent-elles une exemption explicite pour les services d'itinérance et d'aide au logement, et sinon, pourquoi? Ensuite : le financement à la mission des organismes communautaires sera-t-il indexé et sécurisé, ou continuera-t-on à naviguer par ententes de service révocables? Enfin : quelle est la cible de ratio de personnel de soutien par élève, et qui l'assume quand les effectifs augmentent?

Ce sont des questions techniques. Elles n'ont pas la puissance évocatrice d'une promesse de tramway ou d'un troisième lien. Mais dans une région où l'itinérance progresse hors des grands centres et où les écoles se remplissent, ce sont elles qui déterminent si les services tiennent ou lâchent. La « deuxième ligne humaine » ne fait pas de conférence de presse. Elle disparaît en silence, un poste à la fois.