Une entente de principe signée en pleine nuit, un pourcentage à deux chiffres, et un secteur médiatique qui n'en finit plus de rétrécir : les trois éléments réunis suffisent à expliquer pourquoi la nouvelle a fait sursauter les salles de nouvelles du Québec vendredi.
Selon Le Journal de Montréal, le syndicat représentant les employés de CBC/Radio-Canada a conclu avec la direction du diffuseur public une entente de principe prévoyant des hausses salariales totalisant 14,5 %. L'annonce survient dans un contexte où les groupes privés — Québecor et sa filiale TVA, Bell Média, les grands quotidiens — ont retranché des centaines de postes au cours des dernières années. Le contraste est brutal, et il alimente de nouveau un débat qui traverse l'industrie depuis une décennie : celui de la coexistence, sur un même marché publicitaire de plus en plus mince, d'un joueur financé par les fonds publics et de concurrents laissés à eux-mêmes.
Ce que l'entente change concrètement
Une entente de principe n'est pas une convention collective. Elle doit encore être présentée aux membres, expliquée en assemblée, puis soumise au vote. Il n'est pas rare, dans le secteur, qu'une entente négociée à l'aube soit rejetée par la base ou adoptée de justesse. Le chiffre de 14,5 % doit également être lu correctement : dans la fonction publique fédérale comme dans les sociétés d'État, les hausses de cet ordre s'échelonnent normalement sur trois ou quatre années de convention, ce qui ramène l'augmentation annuelle dans une fourchette de 3 % à 4,5 %. Cela reste supérieur à l'inflation récente, mais on est loin d'un bond salarial ponctuel.
Ce cadrage n'annule pas la portée du signal. Dans une industrie où plusieurs employeurs privés ont carrément imposé des gels salariaux, offert des augmentations symboliques ou négocié des reculs sur les avantages sociaux en échange du maintien des emplois, une entente de cette ampleur redéfinit le point de comparaison. Les syndicats de la presse écrite et des télévisions privées disposeront désormais d'une référence chiffrée à brandir à leur prochaine table de négociation. Les directions, elles, répliqueront qu'elles n'ont pas accès à une enveloppe parlementaire annuelle.
L'asymétrie de fond : le crédit parlementaire
C'est là que réside l'essentiel du grand écart. CBC/Radio-Canada tire l'essentiel de ses revenus d'un crédit parlementaire annuel qui dépasse le milliard de dollars, complété par des revenus publicitaires et d'abonnement. Le gouvernement fédéral a par ailleurs annoncé son intention de rehausser ce financement, avec l'objectif affiché de rapprocher le Canada de la moyenne des pays du G7 en matière d'investissement par habitant dans le diffuseur public. Une société d'État qui voit son enveloppe augmenter peut absorber une progression de sa masse salariale. Une entreprise cotée en Bourse dont les revenus publicitaires télévisuels s'effritent, elle, doit répondre à des actionnaires.
Cette asymétrie n'est pas nouvelle, mais elle s'est aggravée. Le marché publicitaire canadien a basculé massivement vers Google, Meta, Amazon et les plateformes vidéo, qui captent aujourd'hui la majorité des dollars publicitaires numériques. Ce qui reste se partage entre des diffuseurs traditionnels dont les auditoires vieillissent. Or Radio-Canada continue de vendre de la publicité à la télévision et en ligne, ce qui fait dire depuis longtemps aux radiodiffuseurs privés que le diffuseur public bénéficie d'un double avantage : la sécurité du financement étatique et l'accès au même bassin publicitaire qu'eux. La question du retrait de Radio-Canada du marché publicitaire revient périodiquement dans les mémoires déposés au CRTC et devant les comités parlementaires; elle refera surface.
Un marché du travail à deux vitesses
L'effet le plus immédiat de l'entente se jouera sur la concurrence pour les talents. Le secteur médiatique québécois vit un paradoxe : il perd des postes, mais il peine à retenir ses profils les plus recherchés. Les journalistes d'expérience, les recherchistes, les monteurs, les spécialistes du numérique et de la donnée, les réalisateurs de baladodiffusion partent régulièrement vers les communications gouvernementales, les relations publiques, les cabinets politiques ou les grandes entreprises, où les conditions sont plus stables et souvent mieux rémunérées.
Dans ce contexte, un employeur qui offre à la fois la sécurité d'emploi relative d'une société d'État, un régime de retraite solide et des hausses de 14,5 % devient un aimant. Pour les directions privées, cela signifie une pression accrue non seulement sur les salaires, mais sur la capacité à garder les équipes en place. Plusieurs salles de nouvelles régionales fonctionnent déjà avec des effectifs réduits au strict minimum; le départ de deux ou trois personnes clés peut y compromettre une couverture entière.
Il faut cependant nuancer le portrait. Radio-Canada n'a pas été épargnée par les compressions : le diffuseur a annoncé en 2023 l'élimination de centaines de postes et l'abolition de postes vacants, invoquant lui aussi l'effondrement des revenus publicitaires et la hausse des coûts de programmation. L'entente actuelle intervient donc après une période de turbulences internes, ce qui explique en partie la détermination syndicale à obtenir un rattrapage. Les employés du diffuseur public font aussi valoir que leurs salaires ont perdu du terrain face à l'inflation durant les années de gel relatif.
Le retour de la question politique
Le timing de l'entente est politiquement chargé. Le financement de CBC/Radio-Canada figure depuis des années parmi les lignes de fracture les plus nettes du paysage fédéral, le Parti conservateur ayant fait de l'abolition du financement de CBC un engagement répété, tout en distinguant généralement le sort des services de langue française. Une hausse salariale de 14,5 % dans un contexte de compressions privées fournit un argumentaire prêt à l'emploi aux critiques du diffuseur public, qui y verront la démonstration d'un organisme déconnecté des réalités du marché.
À l'inverse, les défenseurs du diffuseur public rappelleront que la fragilisation des médias privés découle précisément de facteurs que Radio-Canada ne contrôle pas : la fuite des revenus vers les géants du numérique, l'abandon progressif de la publicité imprimée, la concurrence des plateformes de diffusion en continu. Ils ajouteront que dans plusieurs régions du Québec — la Gaspésie, l'Abitibi-Témiscamingue, la Côte-Nord, le Bas-Saint-Laurent — Radio-Canada demeure l'un des rares producteurs d'information locale encore présents sur le terrain, à mesure que les hebdomadaires disparaissent et que les stations privées mutualisent leurs contenus.
Ce qu'il faut surveiller
Trois choses, au cours des prochaines semaines. D'abord, le contenu détaillé de l'entente : la durée de la convention, la répartition annuelle des hausses, les clauses sur la charge de travail, la sous-traitance et l'utilisation de l'intelligence artificielle dans la production de contenu, un enjeu devenu central dans les négociations médiatiques nord-américaines. Ensuite, le vote des membres, qui n'est jamais acquis.
Enfin, la réaction des employeurs privés et de leurs associations. Si la hausse est ratifiée, il faut s'attendre à ce que le dossier alimente les prochaines interventions publiques de l'industrie sur le financement du diffuseur public, sur la répartition des obligations réglementaires entre joueurs publics et privés, et sur les mécanismes d'aide fiscale à la presse. Le Québec a déjà mis en place des crédits d'impôt pour la production d'information écrite, et Ottawa a soutenu le secteur par des mesures fiscales et par l'encadrement des paiements des plateformes numériques aux médias. Ces dispositifs seront de nouveau scrutés à la lumière du contraste mis en évidence cette semaine.
Ce qui se joue dépasse une négociation collective. Il s'agit de savoir si le Québec peut maintenir un écosystème médiatique diversifié, où l'information ne dépendrait pas presque exclusivement d'un joueur soutenu par l'État. À cette question, une entente salariale, aussi généreuse soit-elle, n'apporte aucune réponse.
