Éducation

Violence à l'école : 700 signalements en Estrie, et un portrait provincial toujours introuvable

Au Centre de services scolaire des Hauts-Cantons, 700 événements de violence ont été répertoriés en un an. Un chiffre qui en dit autant sur les gestes commis que sur la façon de les compter.

Sept cents. C'est le nombre d'événements de violence répertoriés en une seule année scolaire au Centre de services scolaire (CSS) des Hauts-Cantons, un organisme qui dessert la région de Coaticook, East Angus et le Haut-Saint-François, en Estrie. Le chiffre, révélé par Radio-Canada Estrie, frappe d'abord par son ampleur : il s'agit d'un centre de services scolaire de taille modeste, comptant quelques milliers d'élèves seulement.

Mais ce nombre, aussi spectaculaire soit-il, mérite d'être manié avec précaution. Car derrière chaque « événement de violence » consigné dans un registre se cache une réalité à deux visages : celle des gestes eux-mêmes, et celle des mécanismes qui servent à les recenser. Et au Québec, ces mécanismes ont considérablement changé au cours de la dernière décennie.

Ce que compte réellement un « événement de violence »

La Loi sur l'instruction publique oblige, depuis 2012, chaque établissement scolaire québécois à se doter d'un plan de lutte contre l'intimidation et la violence. Cette obligation, introduite par la Loi 56 adoptée sous le gouvernement de Jean Charest à la suite de plusieurs drames très médiatisés, impose aussi la tenue d'un registre : toute plainte, tout signalement, tout événement doit être consigné, et la direction doit en faire rapport annuellement au conseil d'établissement puis au centre de services scolaire.

Ce cadre a été renforcé à plusieurs reprises. Le Protecteur national de l'élève, créé par la Loi 9 sanctionnée en 2022 et pleinement opérationnel depuis août 2023, offre désormais un recours indépendant aux parents insatisfaits du traitement d'une plainte par leur établissement. Cette nouvelle porte d'entrée a mécaniquement fait grimper le nombre de dossiers documentés : le Protecteur national a rapporté des milliers de signalements dès ses premières années d'activité, dont une part importante liée à des situations d'intimidation ou de violence.

Autrement dit, un registre bien tenu produit forcément plus de chiffres qu'un registre négligé. Les directions d'école le disent d'ailleurs sans détour : la consigne, ces dernières années, a été de tout déclarer — de la bousculade dans un corridor à l'agression physique envers un membre du personnel, en passant par les insultes répétées et les gestes de violence à caractère sexuel. Un même élève en crise peut générer plusieurs entrées dans une même semaine.

Cette granularité est une bonne nouvelle sur le plan de la reddition de comptes. Elle rend toutefois périlleuse toute comparaison d'une année à l'autre, et surtout d'un centre de services scolaire à l'autre.

Une hausse réelle, mais mal mesurée

Faut-il en conclure que rien n'a changé sur le terrain? Les acteurs du réseau soutiennent le contraire, et plusieurs indicateurs convergents leur donnent raison.

La Fédération autonome de l'enseignement (FAE) et la Fédération des syndicats de l'enseignement (FSE-CSQ) documentent depuis des années une aggravation des situations vécues en classe. Les sondages menés auprès de leurs membres font état de proportions élevées d'enseignantes et d'enseignants ayant subi de la violence verbale ou physique dans l'exercice de leurs fonctions, particulièrement au préscolaire et au primaire, où les crises d'élèves très jeunes se traduisent par des coups, des morsures et des projectiles.

Les données de la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) vont dans le même sens : le secteur de l'enseignement figure parmi ceux où les lésions professionnelles attribuables à la violence en milieu de travail progressent. Des enseignantes rapportent des congés de maladie, des réaffectations, parfois des départs définitifs de la profession.

À cela s'ajoute un facteur souvent invoqué par les directions : l'onde de choc de la pandémie. Les fermetures d'écoles de 2020 et 2021 ont fragilisé les habiletés sociales de toute une cohorte d'élèves, et les problèmes de santé mentale — anxiété, troubles de comportement, dérégulation émotionnelle — se sont accentués. L'Institut national de santé publique du Québec a documenté cette détérioration du bien-être psychologique chez les jeunes dans plusieurs de ses enquêtes.

Le maillon faible : les professionnels manquants

C'est ici que le dossier estrien rejoint un enjeu structurel provincial. Signaler un événement de violence ne règle rien en soi. Ce qui change la trajectoire d'un élève, c'est l'intervention qui suit : évaluation, plan d'intervention, accompagnement, suivi.

Or le réseau scolaire québécois manque cruellement de psychoéducateurs, de psychologues, d'orthopédagogues et de techniciens en éducation spécialisée (TES). La pénurie de personnel scolaire, documentée année après année par le ministère de l'Éducation dans ses portraits de main-d'œuvre, touche particulièrement ces corps d'emploi. Dans les régions comme l'Estrie, la Gaspésie ou l'Abitibi, la difficulté à recruter se double d'une concurrence directe avec le réseau de la santé, qui offre parfois de meilleures conditions.

Le résultat est connu : des listes d'attente pour une évaluation en psychologie qui s'étirent sur des mois, des TES affectés à plusieurs écoles à la fois, des enseignantes laissées seules devant une classe où trois ou quatre élèves auraient besoin d'un accompagnement soutenu. La Fédération des professionnelles et professionnels de l'éducation du Québec (FPPE-CSQ) réclame depuis longtemps des ratios minimaux inscrits dans les conventions collectives, plutôt que des enveloppes ponctuelles réparties selon les priorités locales.

Du côté des directions, la Fédération québécoise des directions d'établissement d'enseignement (FQDE) et l'Association québécoise du personnel de direction des écoles (AQPDE) insistent sur un autre point : la lourdeur administrative. Chaque événement consigné entraîne des communications aux parents, des rapports, parfois des mesures disciplinaires à documenter. Sans ressources supplémentaires, l'obligation de déclarer devient un fardeau de paperasse qui gruge le temps d'intervention réel.

L'angle mort : aucun portrait provincial harmonisé

Le problème le plus troublant est peut-être celui-ci : le Québec ne dispose d'aucun tableau de bord public, comparable et à jour de la violence dans ses écoles.

Chaque centre de services scolaire compile ses propres données selon ses propres définitions. Certains distinguent la violence physique de la violence verbale, d'autres non. Certains comptent les incidents, d'autres les élèves impliqués. Certains incluent les gestes envers le personnel, d'autres se limitent aux élèves. Les rapports annuels sont déposés aux conseils d'établissement, agrégés localement, puis... rarement rendus comparables à l'échelle nationale.

Cette absence de standardisation empêche toute analyse sérieuse de la tendance provinciale. Impossible de savoir, avec les données publiques disponibles, si les 700 événements des Hauts-Cantons constituent un chiffre élevé, moyen ou faible pour un organisme de cette taille. Impossible non plus de cibler les milieux les plus touchés pour y concentrer les ressources.

Des chercheurs de l'Université Laval et de l'Université du Québec à Trois-Rivières travaillent depuis des années sur la violence en milieu scolaire, notamment dans le cadre de l'enquête sur la sécurité et la violence dans les écoles québécoises. Mais ces travaux, bien que rigoureux, reposent sur des sondages ponctuels plutôt que sur une collecte administrative continue. Le ministère de l'Éducation dispose bien de l'information brute, transmise par les centres de services scolaires; il ne la publie pas sous une forme exploitable.

Ce qui pourrait changer

Plusieurs pistes reviennent dans le discours des acteurs du réseau. D'abord, l'harmonisation des définitions et la publication d'un portrait annuel, à l'image de ce que fait l'Ontario avec ses rapports sur les suspensions et les expulsions. Ensuite, des ratios minimaux de professionnels par nombre d'élèves, assortis de mesures d'attraction pour les régions. Enfin, un investissement dans la prévention en bas âge — programmes d'habiletés sociales, classes à effectif réduit au préscolaire, présence accrue de TES — plutôt que dans la seule gestion des crises.

À l'approche des élections provinciales, ces revendications risquent de trouver un écho. Le monde de l'éducation se fait déjà entendre : le Cégep de l'Outaouais interpelle publiquement les candidats sur le financement, tandis que des établissements comme le Cégep de Rivière-du-Loup organisent des rencontres électorales pour confronter les aspirants députés aux réalités du réseau. La violence scolaire, elle, reste un sujet moins spectaculaire que les infrastructures ou les frais de scolarité — mais elle touche au cœur du contrat que l'école passe avec les familles : celui d'un milieu sécuritaire.

Les 700 événements des Hauts-Cantons ne sont donc pas un scandale isolé. Ils sont un symptôme rendu visible parce qu'on a enfin décidé de compter. Reste maintenant à décider ce qu'on fait de ces chiffres — et à se donner les moyens de les comparer.