Un vendredi, six portes d'entrée, un seul public
Les cinéphiles québécois qui ont consulté les pages cinéma du Devoir cette semaine ont pu constater un phénomène devenu routinier, et pourtant jamais anodin : la même journée de sortie voit débarquer, coude à coude, des films qui n'ont à peu près rien en commun sinon la date inscrite sur leur affiche.
D'un côté, Histoires parallèles, où Asghar Farhadi reprend librement un segment du Décalogue de Krzysztof Kieślowski avec Isabelle Huppert et une bonne partie du gratin français — un film que le quotidien qualifie de « petit Farhadi » porté par une « grande Huppert ». De l'autre, Onslaught, série B américaine assumée, « réjouissante et très gore », qui met en scène une mère, des fusils et des États-Unis trahis par leurs élites. Entre les deux : It Ends, film d'horreur d'Alexander Ullom construit comme un road-movie existentialiste; Vincent et la prophétie des mers, animation familiale et quête initiatique d'un baleineau; Le choix du pianiste, mélodrame de guerre décrit comme un « decrescendo lent et ennuyant »; et Cauchemar conseil, d'Ana Tapia Rousiouk et Renaud Després-Larose, « balade ludique et somnambule » autour de Montréal.
Six titres. Six publics théoriques. Un seul week-end d'ouverture, dans un parc de salles qui, à Montréal, se compte en une poignée d'adresses pour le cinéma d'auteur : le Cinéma du Parc, le Cinéma Moderne, la Cinémathèque québécoise, le Cinéma Beaubien, le Cinéma du Musée, quelques écrans du Quartier Latin. Le problème de la rentrée 2026 n'est pas la qualité de l'offre. Il est arithmétique.
Le vrai goulot : les écrans, pas les films
Le calcul est brutal. Un film d'auteur québécois qui obtient une salle dans un complexe indépendant y reste, dans le meilleur des cas, deux ou trois semaines — et souvent avec une seule séance par jour dès la deuxième semaine si les entrées du premier week-end ne suivent pas. Quand cinq autres nouveautés se disputent les mêmes créneaux le même vendredi, chaque titre perd non seulement des séances, mais aussi ce qui coûte le plus cher aujourd'hui : l'espace mental du spectateur.
C'est là que la question devient une question d'écologie de l'attention plutôt que de programmation. Un film ne se bat plus seulement contre les autres films : il se bat contre la charge cognitive d'un public sursollicité. La couverture critique elle-même est contingentée. Un quotidien qui publie cinq ou six critiques de cinéma le même jour ne peut pas donner à chacune la place qu'elle mériterait; les entrevues, les portraits, les passages en radio et en télé se répartissent entre les titres les plus « vendables » — c'est-à-dire ceux qui ont une vedette internationale, un genre identifiable ou un budget de promotion.
Dans cette hiérarchie implicite, Cauchemar conseil part avec deux handicaps et un atout. Les handicaps : pas de vedette reconnue du grand public, et une forme volontairement dérivante, poétique, difficile à résumer en une phrase d'accroche. L'atout : c'est précisément le genre de film qui vit de bouche-à-oreille, de projections accompagnées, de discussions en salle — bref, de temps. Or le temps est justement ce que le calendrier de rentrée ne lui donne pas.
Deux régimes de visibilité qui n'ont plus rien à voir
Pendant que le cinéma en salle joue sa vie sur 72 heures, l'autre moitié de l'écosystème audiovisuel fonctionne selon une logique exactement inverse. La Presse publiait cette semaine un dossier « Dix séries à voir dès maintenant », s'ouvrant sur un constat qui décrit parfaitement l'époque : « Vous errez de plateforme en plateforme sans jamais arrêter votre choix? » L'errance, ici, n'est pas un problème de rareté mais de surabondance permanente. Une série ne disparaît pas de l'affiche le troisième mardi; elle reste disponible, indexée, recommandée par l'algorithme, parfois pendant des années.
Le même jour, La Presse annonçait que Milla Jovovich s'ajoute à la distribution de la deuxième saison de Heated Rivalry — Rivalité passionnée en version française —, série adaptée des romans de Rachel Reid, tournée au Québec et devenue l'un des succès inattendus de HBO/Crave. Une production locale qui recrute une vedette de blockbuster international, avec un tournage québécois, une exposition mondiale et une durée de vie en catalogue indéfinie.
Mettons les deux régimes côte à côte. D'un côté, un long métrage d'auteur montréalais qui dispose de deux semaines pour rencontrer son public, dans deux ou trois salles, contre cinq concurrents sortis le même jour. De l'autre, une série tournée dans les mêmes rues, avec des artisans souvent identiques, qui bénéficie d'une vitrine permanente, d'un marketing international et d'une actrice dont le nom suffit à générer des articles.
Ce n'est pas un procès à faire aux séries. C'est un constat de structure : le financement public québécois — SODEC, Téléfilm Canada, crédits d'impôt — continue de soutenir un cinéma d'auteur dont les conditions de diffusion se sont dégradées bien plus vite que les conditions de production. On finance des films avec des ambitions d'auteur, puis on les lâche dans un marché dont les règles ont été écrites pour autre chose.
Le calendrier concerté : une idée vieille et jamais aboutie
L'idée d'une coordination des dates de sortie n'est pas neuve dans le milieu québécois. Elle revient à chaque saison creuse, portée tantôt par les distributeurs indépendants, tantôt par les exploitants de salles, tantôt par les associations professionnelles. Elle bute toujours sur les mêmes obstacles.
D'abord, le droit de la concurrence : des distributeurs qui s'entendent formellement sur un partage du calendrier s'exposent à des questions juridiques délicates. Ensuite, la dépendance aux fenêtres internationales. Un film qui sort à Toronto ou à New York le même vendredi qu'à Montréal n'a pas toujours la latitude de décaler : les campagnes de presse, les embargos de critiques et les obligations contractuelles avec les ayants droit étrangers dictent la date. Enfin, la logique de contre-programmation elle-même : un distributeur peut estimer que sortir un film d'auteur exigeant face à une série B et à un dessin animé est stratégique, puisque les publics ne se chevauchent pas. Sur papier, l'argument tient. Dans les faits, il ignore que ce ne sont pas les publics qui se disputent, mais les écrans, les séances et l'attention médiatique.
La piste la plus réaliste n'est probablement pas un calendrier centralisé, mais une multiplication des secondes chances. On en voit d'ailleurs les prémices ailleurs qu'à Montréal. Le Journal l'Horizon rapportait cette semaine le retour de Cinéma chez l'voisin à Saint-François-Xavier-de-Viger, du 18 au 20 septembre : un festival qui transforme garages et granges de village en salles éphémères. Le concept relève de la débrouille rurale, mais il dit quelque chose d'essentiel — un film n'a pas besoin d'un multiplexe pour trouver son public, il a besoin d'une occasion et d'un contexte.
Ce que la vie longue d'un film pourrait ressembler
Le modèle qui se dessine pour un film comme Cauchemar conseil n'est plus celui du week-end d'ouverture décisif. C'est celui d'une carrière en escalier : festivals, sortie en salle limitée, reprises à la Cinémathèque, tournées en régions, projections en ciné-clubs, arrivée sur les plateformes québécoises, programmation universitaire. Un parcours de deux ou trois ans plutôt que de deux semaines.
Encore faut-il que quelqu'un finance et coordonne cet escalier. C'est exactement le point aveugle des politiques culturelles actuelles : les budgets de mise en marché sont calibrés sur la sortie, pas sur la durée. Un distributeur qui accompagnerait son film pendant vingt-quatre mois — en présence des réalisateurs, en salles de région, avec un travail auprès des cégeps — ferait probablement mieux, en cumul d'entrées, que la même somme brûlée en affichage pendant dix jours de septembre. Personne n'est structurellement incité à essayer.
En attendant, le milieu culturel québécois continue de démontrer sa vitalité par ailleurs. Le Musée de Rimouski présente Domus : Vues d'intérieurs de Massimo Guerrera, projet déployé sur quinze ans; le Musée canadien de l'histoire accueille Pizandawatc / Celui qui écoute de Caroline Monnet, exploration anishinaabe du territoire par la langue et la sculpture; le Musée des beaux-arts du Canada expose les six finalistes du Prix Sobey jusqu'au 3 janvier. Trois propositions qui bénéficient, elles, de ce dont le cinéma en salle est privé : des mois de présence, un lieu identifiable, le droit d'être découvertes lentement.
C'est peut-être la leçon la plus incommode de cette rentrée embouteillée. Le cinéma d'auteur québécois est, de tout l'écosystème culturel, la forme qui dispose du plus court délai pour convaincre — alors qu'elle est celle qui en demanderait le plus.
