Outaouais

« Pas de cégep, pas d'hôpital » : l'Outaouais réclame du monde, la campagne offre du béton

À un mois du scrutin du 5 octobre, le Cégep de l'Outaouais et la MRC de Papineau exigent de la capacité humaine. La CAQ, elle, promet 650 M$ en infrastructures sportives et scolaires.

L'avertissement est brutal dans sa simplicité : « Pas de cégep, pas d'hôpital ». C'est le message que le Cégep de l'Outaouais a lancé aux candidats de la campagne électorale provinciale, rapporté par Radio-Canada Ottawa-Gatineau. Derrière la formule choc se cache une équation que la région connaît par cœur : sans places de formation en soins infirmiers, en inhalothérapie, en technologie de laboratoire médical ou en imagerie, les hôpitaux de Gatineau et de la vallée de la Gatineau n'auront personne à embaucher. Et personne à embaucher, dans l'Outaouais, cela veut dire des patients qui traversent la rivière.

À 70 kilomètres à l'est, dans la MRC de Papineau, le discours est parallèle. Le préfet Paul-André David a interpellé les partis politiques sur trois priorités, selon TVA Gatineau : l'éducation, le transport collectif et l'abordabilité du logement — auxquelles s'ajoute l'éternel dossier du parachèvement de l'autoroute 50. Radio-Canada a de son côté recueilli les priorités d'habitants et d'élus de la MRC, où la question de la vitalité du territoire domine la conversation préélectorale.

Et qu'offre la campagne? Le 4 septembre, la cheffe de la Coalition Avenir Québec, Christine Fréchette, était de passage en Outaouais. Après un arrêt à l'Encan, à Masson-Angers, elle s'est rendue à l'école de L'Envolée, dans la circonscription de Chapleau, pour annoncer un engagement de 650 millions de dollars dans les infrastructures sportives et scolaires si son parti est reporté au pouvoir. Du béton, des gymnases, des briques.

Le nerf de la guerre : la capacité humaine, pas les murs

La mise en garde du Cégep de l'Outaouais n'est pas rhétorique. L'établissement est le principal fournisseur de main-d'œuvre technique en santé de la région. Ses programmes de Soins infirmiers, de Techniques d'inhalothérapie, de Technologie d'analyses biomédicales et de Techniques de physiothérapie alimentent directement le CISSS de l'Outaouais, un établissement qui n'a jamais cessé, depuis sa création en 2015, de composer avec des pénuries de personnel, des ruptures de services et une dépendance chronique à la main-d'œuvre indépendante.

La logique du cégep est simple : la formation collégiale est le goulot d'étranglement. On peut annoncer des agrandissements d'hôpitaux, des cliniques et des maisons des aînés; s'il n'y a pas de cohortes suffisantes en amont, les lits restent fermés. C'est précisément le reproche que la région adresse, depuis des années, aux plans d'investissement successifs : les infrastructures arrivent, le personnel manque.

Ce déséquilibre a un nom en Outaouais : la frontière. La région partage avec Ottawa un marché du travail intégré, où les écarts de rémunération, les conditions de travail et la simple proximité géographique exercent une force d'aspiration constante. Un diplômé en soins infirmiers de Gatineau peut se rendre au travail en Ontario en vingt minutes. Les hôpitaux ontariens recrutent activement, et le bassin de main-d'œuvre francophone de l'ouest du Québec constitue pour eux une ressource précieuse. La « fuite » n'est pas un phénomène abstrait : c'est un trajet d'autobus.

Une région qui exporte ses patients et ses étudiants

L'Outaouais est la seule région du Québec où une part significative de la population reçoit ses soins hospitaliers dans une autre province. Le phénomène est documenté depuis des décennies : chaque année, le Québec verse des sommes considérables à l'Ontario pour les soins reçus par des résidents de l'Outaouais dans les hôpitaux d'Ottawa. Ces montants représentent, en pratique, une subvention québécoise au réseau ontarien — de l'argent qui ne construit ni ne dote de personnel les établissements de ce côté-ci de la rivière.

Le même schéma vaut pour l'enseignement supérieur. L'absence historique d'une université québécoise autonome de plein exercice en Outaouais — l'UQO offre une gamme de programmes, mais la région a longtemps réclamé un campus universitaire complet, notamment en médecine — a poussé des générations d'étudiants vers l'Université d'Ottawa ou l'Université Carleton. Le constat vaut son pesant d'or : celui qui étudie à Ottawa a de bonnes chances d'y travailler ensuite.

C'est dans ce contexte qu'il faut lire l'avertissement du cégep. La demande n'est pas seulement d'ouvrir des places : c'est de former localement pour retenir localement. Les données du réseau collégial québécois sont constantes à ce sujet — les diplômés tendent à s'établir près de leur lieu d'études. Chaque cohorte non ouverte à Gatineau est, à moyen terme, une cohorte perdue pour le CISSS de l'Outaouais.

Papineau : le logement, l'autobus et la route qui n'arrive jamais

Les doléances de la MRC de Papineau relèvent d'une autre logique, mais convergent vers le même diagnostic : la vitalité d'un territoire rural dépend de sa capacité à garder ses gens.

L'autoroute 50, d'abord. Le dossier du parachèvement et de l'élargissement à quatre voies divisées de ce lien entre Gatineau et Mirabel traîne depuis l'ouverture du tronçon complet en 2012. La route à deux voies sans terre-plein central a été le théâtre de nombreuses collisions frontales, et les élus de Papineau réclament depuis des années son élargissement. Le préfet Paul-André David a souligné, selon TVA Gatineau, le travail accompli sur un segment près de Saint-André-Avellin, mais l'essentiel du chantier demeure à faire. Pour Papineau, la 50 n'est pas qu'un enjeu de sécurité : c'est la condition d'accès au marché du travail de Gatineau et au réseau de santé régional.

Le transport collectif, ensuite. Dans une MRC composée de 24 municipalités dispersées, l'absence de service structurant condamne une partie de la population — aînés, jeunes sans permis, travailleurs à faible revenu — à l'immobilité. Les initiatives de transport adapté et collectif régional existent, mais demeurent sous-financées par rapport aux besoins.

Le logement, enfin. La pression immobilière qui s'est exercée sur Gatineau depuis la pandémie s'est propagée vers l'est, transformant des municipalités de villégiature en marchés inaccessibles. Papineau vit ce que vivent la plupart des MRC périurbaines du Québec : la demande de résidences secondaires et de télétravailleurs venus de la ville a fait grimper les prix bien au-delà de la capacité de payer des ménages locaux.

La suggestion du préfet mérite d'être notée : il demande aux élus provinciaux d'instaurer des rencontres fréquentes avec les maires et mairesses de la région. Autrement dit, ce que Papineau réclame en priorité, ce n'est pas une annonce — c'est un canal de communication.

Ce que l'écart révèle

Il serait injuste de dire que 650 millions en infrastructures sportives et scolaires ne répondent à rien. Les écoles de l'Outaouais sont vétustes, la croissance démographique de Gatineau exerce une pression réelle sur les capacités d'accueil, et les installations sportives régionales accusent un retard documenté. Mais le décalage saute aux yeux : la région demande du personnel, on lui promet des bâtiments.

Ce décalage n'est pas un accident de communication. Il est structurel. Une annonce d'infrastructure est visible, chiffrable, inaugurable — parfaite pour une campagne. Une hausse de places en soins infirmiers dans un cégep régional, avec l'embauche de professeurs, l'aménagement de laboratoires et le recrutement de milieux de stage, se déploie sur cinq ans et ne donne pas de belles photos avec une pelle.

Or c'est là que se joue l'avenir sanitaire de l'Outaouais. Le CISSS de l'Outaouais peut bien recevoir des enveloppes d'immobilisations : sans diplômés, il continuera de fermer des lits, de dépendre des agences privées et de voir ses patients traverser vers Ottawa. Et pendant ce temps, la Fondation du CHEO lance une campagne de 200 millions de dollars, dont le lancement francophone met en vedette une Gatinoise, comme le rapportait TVA Gatineau — rappel que l'hôpital pédiatrique de référence pour des milliers d'enfants de l'Outaouais se trouve en Ontario.

Un mois pour répondre

Le scrutin du 5 octobre laisse quelques semaines aux partis pour répondre précisément à la commande. Les questions sont mesurables : combien de nouvelles places de formation en santé au Cégep de l'Outaouais, dans quels programmes, selon quel échéancier? Quel budget, quelle année pour l'élargissement de la 50? Quel financement récurrent pour le transport collectif rural de Papineau?

Ce sont des questions moins spectaculaires qu'une annonce de 650 millions. Elles sont aussi, de l'avis des institutions régionales elles-mêmes, celles qui détermineront si l'Outaouais continue d'exporter ses patients, ses étudiants et ses travailleurs — ou s'il commence enfin à les garder.