Côte-Nord

Tadoussac rachète son auberge, Sept-Îles compose avec ses campements : la Côte-Nord en première ligne

D'un côté, une coopérative de solidarité pour empêcher la vente de commerces à des intérêts extérieurs. De l'autre, une ville qui module ses interventions auprès des sans-abri. Même équation : logement et revenu.

Deux nouvelles venues de la Côte-Nord, à 350 kilomètres l'une de l'autre, racontent la même histoire sous deux visages. À Tadoussac, des citoyens se cotisent pour racheter collectivement l'auberge La Galouïne et éviter qu'un commerce doublé de logements ne tombe entre des mains extérieures au village. À Sept-Îles, la municipalité admet qu'elle ne démantèle plus systématiquement les campements de personnes sans domicile fixe et arbitre désormais au cas par cas, entre tolérance et sentiment de sécurité des riverains.

Dans les deux cas, ce sont des collectivités locales — une coopérative, une ville, des organismes communautaires — qui encaissent un problème structurel : le coût de la vie et la rareté du logement. Et dans les deux cas, elles le font avec les moyens du bord, en pleine campagne électorale provinciale où le discours nord-côtier tourne surtout autour des mines, du minerai critique et des redevances.

À Tadoussac, l'achat collectif comme rempart

Radio-Canada a rapporté cette semaine la création d'une coopérative de solidarité à Tadoussac, dont le premier geste consiste à acquérir l'auberge La Galouïne, un bâtiment qui abrite à la fois un commerce et des logements. L'objectif affiché par les instigateurs est limpide : empêcher que les actifs commerciaux et résidentiels du village ne soient rachetés par des acheteurs venus d'ailleurs, souvent pour les transformer en hébergement touristique saisonnier ou en résidences secondaires.

La mécanique est connue au Québec, mais elle demeure rare pour un commerce d'hébergement. La coopérative de solidarité — un statut prévu par la Loi sur les coopératives, qui permet de réunir dans une même entité des membres utilisateurs, des membres travailleurs et des membres de soutien — sert habituellement à sauver une épicerie, une station d'essence ou un dépanneur de village. Le Réseau COOP et le Conseil québécois de la coopération et de la mutualité documentent depuis des années ce modèle de reprise collective, notamment dans les municipalités dévitalisées du Bas-Saint-Laurent, de la Gaspésie et de l'Abitibi.

Ce qui rend le cas de Tadoussac particulier, c'est le contexte. Le village compte à peine plus de 700 résidents permanents selon les données de l'Institut de la statistique du Québec et du recensement de 2021, mais il accueille chaque été des centaines de milliers de visiteurs attirés par les baleines, le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent et les dunes. Cette économie touristique intense sur trois ou quatre mois pousse la valeur foncière vers le haut sans créer de logement abordable à l'année. Résultat : les travailleurs saisonniers, les jeunes familles et les employés des commerces ne trouvent plus où habiter.

Le phénomène n'est pas nouveau. La MRC de La Haute-Côte-Nord figure de longue date parmi les territoires les plus fragiles du Québec sur le plan démographique. L'Institut de la statistique du Québec documente un déclin de population soutenu dans cette MRC depuis les années 1990, combiné à un vieillissement plus rapide que la moyenne provinciale. Quand un commerce ferme dans un village de cette taille, ce n'est pas seulement une vitrine qui s'éteint : c'est une masse salariale, un service de proximité et parfois quelques appartements qui disparaissent du marché locatif.

Ce que la coopérative change — et ce qu'elle ne change pas

L'achat collectif règle un problème de propriété : il garde l'immeuble et ses revenus dans la communauté, avec des règles décidées localement. Il n'augmente pas, en soi, le nombre de logements disponibles. C'est la limite du modèle, et les promoteurs de ce genre de projets la connaissent bien : une coopérative sauve l'existant, elle ne construit pas de parc résidentiel neuf.

Ce qui manque, en creux, ce sont les outils provinciaux à l'échelle des très petites municipalités. Les programmes d'habitation abordable du Québec, y compris le Programme d'habitation abordable Québec, fonctionnent sur des logiques de projets d'une certaine taille, avec des exigences de montage financier et de mise de fonds municipale difficiles à réunir pour une localité de 700 personnes. La Fédération québécoise des municipalités et l'Union des municipalités du Québec réclament depuis plusieurs années des enveloppes mieux adaptées aux petits milieux, ainsi qu'un soutien à l'ingénierie de projet — l'expertise technique qui manque autant que l'argent.

En attendant, Tadoussac fait ce que font les villages qui ne veulent pas mourir : il improvise un mécanisme financier avec ses propres résidents.

À Sept-Îles, la gestion au cas par cas des campements

À l'autre bout de la région, la question du logement prend sa forme la plus visible : des tentes. Radio-Canada rapporte que la Ville de Sept-Îles a abandonné le démantèlement automatique des campements de personnes en situation d'itinérance et intervient plus rapidement lorsque le sentiment de sécurité des citoyens est en jeu. Autrement dit : la tolérance devient la règle par défaut, l'intervention devient l'exception motivée.

Ce changement de posture n'est pas propre à Sept-Îles. Il découle en bonne partie d'un jugement de la Cour supérieure du Québec rendu en janvier 2025 dans le dossier des campements de Trois-Rivières, dans lequel le tribunal a conclu qu'une municipalité ne peut pas expulser des personnes d'un campement sans qu'une solution de rechange réelle leur soit offerte. Depuis, plusieurs villes québécoises ont revu leurs pratiques. Sept-Îles applique la même logique, mais avec les ressources d'une ville de 25 000 habitants isolée à plus de 900 kilomètres de Québec.

Les données provinciales aident à mesurer l'ampleur du virage. Le dénombrement des personnes en situation d'itinérance visible réalisé en 2022 pour le compte du ministère de la Santé et des Services sociaux avait recensé 10 000 personnes au Québec, une hausse de 44 % par rapport à 2018. Le dénombrement de 2024 a porté ce chiffre à environ 10 000 personnes en itinérance visible, avec des hausses marquées hors des grands centres — un point que le ministère a lui-même souligné : l'itinérance n'est plus un phénomène montréalais.

Sur la Côte-Nord, la difficulté est double. Le nombre absolu de personnes concernées reste modeste, ce qui rend le financement par tête peu attrayant pour des structures spécialisées. Mais l'éloignement fait exploser les coûts unitaires : pas de réseau de refuges, peu de logements de transition, des services de santé mentale et de dépendance sous pression chronique. Quand une personne perd son logement à Sept-Îles ou à Baie-Comeau, l'option « aller ailleurs » signifie souvent quitter la région, sa famille et sa communauté.

La même équation : coût de la vie et pénurie

Les deux dossiers convergent sur un point que les intervenants nord-côtiers répètent : le marché locatif régional est saturé et cher. La Société canadienne d'hypothèques et de logement mesure depuis plusieurs années des taux d'inoccupation très bas dans les centres urbains de la Côte-Nord, et une hausse des loyers moyens qui dépasse la capacité de payer des ménages à faible revenu. À cela s'ajoute une réalité propre à la région : les salaires miniers et industriels élevés cohabitent avec des revenus de service, de tourisme et de transferts nettement plus faibles. Le même loyer n'a pas le même poids selon qu'on travaille à l'aluminerie ou dans une auberge saisonnière.

C'est cette tension que Tadoussac et Sept-Îles gèrent, chacune à sa façon. À Tadoussac, on protège l'immeuble pour protéger l'emploi et le logement. À Sept-Îles, on gère l'aval du problème, une fois le logement perdu.

Une campagne électorale ailleurs

Le contraste avec le débat public régional est frappant. Sur la Côte-Nord, l'actualité politique se concentre sur le développement minier, la transformation locale du minerai, les redevances et les infrastructures portuaires — des enjeux légitimes, qui portent la promesse d'emplois et de retombées fiscales. Mais aucun projet minier ne réglera dans l'immédiat le fait qu'un employé d'auberge ne trouve pas de logement à l'année à Tadoussac, ou qu'une personne dorme sous la tente à Sept-Îles en octobre.

Entre-temps, la vie régionale continue de se tisser ailleurs, comme le rappellent d'autres reportages de Radio-Canada cette semaine : l'école de gardiens de but de l'ancien entraîneur de Carey Price, Stéphane Waite, accueillie à Pessamit, ou les 60 ans de l'Épicerie Chez Arthur, à Sept-Îles, fondée en 1966 et devenue un repère du quotidien septilien. Ces institutions-là, commerce de quartier et activité sportive communautaire, sont précisément ce que la dévitalisation attaque en premier.

Ce qu'il faut surveiller

Trois choses, dans les mois à venir. D'abord, la capacité de la coopérative de Tadoussac à boucler son financement et à démontrer la viabilité du modèle : si elle réussit, d'autres villages de la Haute-Côte-Nord et du Bas-Saint-Laurent regarderont de près. Ensuite, la manière dont Sept-Îles formalisera — ou non — sa politique de tolérance des campements, et si des ressources d'hébergement suivront. Enfin, la place que le logement régional occupera dans les engagements provinciaux, au-delà des annonces minières.

Car dans les deux cas, la conclusion est la même : ce sont des acteurs locaux, sans mandat ni budget pour cela, qui portent aujourd'hui une politique du logement.