Politique

Référendum : la CAQ ramène la question nationale au centre du jeu, et ce n'est pas un hasard

En comparant Paul St-Pierre Plamondon à Donald Trump, Christine Fréchette tente de reconstruire une coalition fédéraliste. Décryptage d'un recadrage stratégique à un mois du scrutin.

Il y a des phrases de campagne qui ne servent pas à convaincre, mais à déplacer le terrain de jeu. Celle prononcée par Christine Fréchette le 4 septembre appartient clairement à cette catégorie : la cheffe de la Coalition Avenir Québec a affirmé constater une « convergence de vues » entre Paul St-Pierre Plamondon et Donald Trump, tous deux animés selon elle par la volonté d'« affaiblir le Canada ». Le Journal de Montréal a rapporté la sortie, qui a immédiatement dominé le fil électoral de la fin de semaine.

La riposte du chef péquiste n'a pas tardé. « Je ne cache pas le nom de mon parti », a-t-il rétorqué, cité par Le Nouvelliste, ajoutant qu'il « assume » complètement son engagement indépendantiste — une réponse à l'accusation caquiste selon laquelle il « camoufle » son option référendaire derrière des annonces sectorielles.

Derrière l'échange d'invectives, il faut voir ce que chaque camp cherche vraiment à obtenir. Parce qu'à un mois du vote, personne ne parle du référendum par accident.

Ce que la CAQ gagne à changer de sujet

Le calcul caquiste est presque arithmétique. Une campagne qui porte sur le bilan de sept années au pouvoir est une campagne perdue d'avance pour un gouvernement sortant fragilisé. Or, les dossiers qui remontent du terrain sont précisément ceux-là.

La santé, d'abord. Québec solidaire a passé la semaine à marteler son projet de 400 « accès de première ligne » calqués sur le modèle des CLSC, une nouvelle porte d'entrée dans le réseau — une proposition annoncée par Ruba Ghazal à Chicoutimi et rapportée par Le Nouvelliste. Difficile de défendre Santé Québec, la créature administrative du gouvernement Legault reprise par sa successeure, quand l'opposition promet de simplifier un parcours de soins que les électeurs jugent labyrinthique.

Le logement et l'itinérance, ensuite. Le Nouvelliste a documenté un épisode particulièrement embarrassant : au moment même où la première ministre citait en exemple l'efficacité du Programme de supplément au loyer et promettait d'en bonifier l'enveloppe, Santé Québec demandait aux établissements ayant atteint leur cible de suspendre le recrutement de nouveaux usagers. « C'est dramatique », résumait un intervenant du milieu. Le genre de contradiction qui, en campagne, vaut plusieurs jours de mauvaise couverture.

Dans ce contexte, la question nationale offre à la CAQ ce que les stratèges appellent un « wedge issue » : un enjeu qui divise les adversaires plus qu'il ne divise les alliés. Le raisonnement est simple. Environ six électeurs québécois sur dix, selon la fourchette habituelle des sondages sur la souveraineté depuis vingt ans, refuseraient l'indépendance dans un référendum. Mais ce bloc fédéraliste est aujourd'hui éclaté entre au moins trois formations : la CAQ, le Parti conservateur du Québec d'Éric Duhaime et un Parti libéral du Québec en reconstruction. Réactiver le clivage OUI-NON, c'est tenter de reconstituer par la peur ce que les années 2018 et 2022 avaient bâti par l'espoir d'un « nationalisme sans référendum ».

Pourquoi Trump plutôt que 1995

Le choix de la référence est révélateur. La CAQ aurait pu invoquer les fantômes de 1980 et 1995, l'incertitude économique, les études sur la partition ou la dette. Elle a préféré Donald Trump.

Ce n'est pas anodin. Depuis le retour du président américain à la Maison-Blanche et la guerre tarifaire qui a frappé l'aluminium, l'acier et le bois d'œuvre québécois, la menace extérieure est devenue le principal réflexe unificateur du discours politique canadien. Les élections fédérales de 2025 ont d'ailleurs été largement remportées sur ce thème. En accolant PSPP à Trump, Christine Fréchette ne dit pas « la souveraineté est un projet risqué » : elle dit « affaiblir le Canada en 2026, c'est faire le jeu de celui qui nous attaque ».

L'argument a une force émotive réelle. Il a aussi un coût. Comparer un chef indépendantiste démocrate, qui propose un référendum encadré par la loi, à un président accusé de mépriser les institutions, c'est offrir au PQ un cadeau rhétorique. St-Pierre Plamondon peut se poser en victime d'une hyperbole, se dire calomnié, et occuper le rôle de celui qui « ne cache rien » face à un adversaire qui, lui, sort l'artillerie. Sur les réseaux sociaux, l'attaque a été abondamment tournée en dérision par les militants souverainistes — ce qui, du point de vue de la mobilisation péquiste, n'est pas une mauvaise nouvelle.

Il y a plus. Une attaque aussi frontale traduit rarement une position de force. Un parti en tête ne compare pas son rival à Donald Trump : il défend son bilan. La virulence du propos est en elle-même un indicateur du rapport de force.

Le flou péquiste : bouclier ou talon d'Achille

Le PQ, de son côté, joue une partition à double fond. Le parti assume l'option — c'est même devenu sa marque de commerce depuis la remontée spectaculaire amorcée en 2023 — mais reste économe sur le calendrier. L'engagement historique d'un référendum dans un premier mandat existe, mais les modalités, la séquence, la date précise et le seuil de déclenchement demeurent volontairement imprécis.

Cette imprécision est stratégique. Elle permet de garder à bord deux électorats distincts : les souverainistes convaincus, qui veulent une échéance, et les électeurs mécontents du gouvernement qui votent PQ par défaut sans souhaiter de consultation à court terme. Forcer PSPP à donner une date, c'est exactement ce que veut la CAQ : la précision fissurerait cette coalition d'humeur.

En attendant, le PQ continue de dérouler un programme très terre-à-terre. Radio-Canada a rapporté son engagement à « reprendre le contrôle » du Mont-Sainte-Anne en poussant vers la sortie le gestionnaire actuel, après des années de déboires. Ce type d'annonce régionale, concrète et symbolique — la reprise en main d'un actif stratégique — sert précisément à démontrer qu'un gouvernement péquiste gouvernerait avant de référender.

Duhaime, le facteur imprévisible

Le pari caquiste comporte un angle mort : Éric Duhaime. Le Parti conservateur du Québec ne joue pas sur le terrain constitutionnel, mais il siphonne une part de l'électorat de droite et régional dont la CAQ a besoin. Sa campagne, résolument axée sur les infrastructures et l'énergie, occupe l'espace autrement.

Radio-Canada a rapporté qu'il n'exclut pas d'exproprier des résidents de l'île d'Orléans pour réaliser son troisième lien, évoquant la « possibilité d'élargir » la route Prévost. Le Nouvelliste, dans sa rubrique de vérification, s'est par ailleurs penché sur les données présentées par le PCQ concernant l'origine du gaz naturel consommé au Québec — de 52 % à 70 % proviendrait des États-Unis ou y aurait transité, selon la formation.

Autrement dit : pendant que la CAQ tente de rapatrier les fédéralistes par la question nationale, Duhaime les retient par d'autres leviers. Rien ne garantit qu'un électeur conservateur inquiet du référendum retournera vers un gouvernement qu'il juge dépensier et interventionniste.

Ce que ça change pour la suite

Trois choses à surveiller d'ici le scrutin.

Premièrement, la résistance du PQ à la pression sur l'échéancier. Chaque jour où PSPP répond « j'assume » sans donner de date est un jour gagné. Chaque débat des chefs, en revanche, sera une occasion pour ses adversaires de l'y contraindre.

Deuxièmement, la capacité du PLQ à profiter du recadrage. Historiquement, quand la question nationale redevient centrale, ce sont les libéraux — et non la CAQ — qui en récoltent les fruits chez les électeurs fédéralistes les plus fermes, notamment dans l'ouest de Montréal et dans les circonscriptions à forte diversité. Christine Fréchette pourrait avoir allumé un feu dont un autre profitera.

Troisièmement, l'effet sur les enjeux locaux. Sur le terrain, la campagne se joue ailleurs : l'avenir du Programme de l'expérience québécoise dans Saint-François, selon la tournée des circonscriptions de Radio-Canada en Estrie; le contrat d'Alstom à La Pocatière pour le remplacement des trains longue distance de VIA Rail, salué par le Journal l'Horizon; les priorités de la MRC de Papineau relayées par TVA Gatineau; les 650 millions promis par Fréchette elle-même en Outaouais pour les infrastructures sportives et scolaires. La question nationale peut dominer les manchettes nationales sans déplacer un seul vote dans Rivière-du-Loup–Témiscouata–Les Basques, où les candidats s'affronteront devant les cégépiens le 15 septembre.

À un mois du vote, la CAQ a réussi son coup tactique : on parle du référendum. Reste à savoir si parler du référendum suffit à faire oublier le reste.