« Derrière vos dossiers et vos paperasses, il y a un visage et un prénom : Victoria. » La phrase est de Chantal Jacob, mère de Victoria Jacob, morte à 15 ans après une chute dans un silo de l'ancienne usine Belgo, à Shawinigan. Dix-sept mois après le drame, elle a choisi de sortir du silence dans les pages du Nouvelliste. Ce n'est pas un simple témoignage de deuil : c'est un reproche adressé à l'appareil administratif — enquêtes qui n'aboutissent pas, responsabilités qui se diluent, site industriel qui reste ce qu'il était.
Le cas Victoria Jacob ramène à la surface une question que la Mauricie évite depuis vingt ans : qui est réellement responsable de sécuriser les immenses carcasses industrielles laissées derrière par la fermeture des papetières?
Un site emblématique, puis un terrain vague de 30 hectares
L'usine Belgo, dans le secteur Shawinigan, a été l'un des piliers de l'économie régionale pendant près d'un siècle. Ouverte au début des années 1900 sous le nom de Belgo-Canadian Pulp and Paper, elle a été exploitée par Abitibi-Consolidated puis Abitibi-Bowater (aujourd'hui Produits forestiers Résolu) avant d'être fermée définitivement en 2008, dans la vague de fermetures qui a frappé le papier journal en Amérique du Nord. Shawinigan a perdu, coup sur coup, la Belgo, la Laurentide (2014) et une bonne partie de son socle industriel — un choc démographique et fiscal dont la ville n'a jamais tout à fait fini de se relever.
Ce qui reste, à la Belgo comme ailleurs, c'est du béton. Des bâtiments partiellement démolis, des dalles, des fosses, des structures verticales — dont des silos. Ces espaces ont une caractéristique connue de tous les services d'incendie du Québec : ils attirent. Les adolescents, les amateurs d'exploration urbaine, les photographes, les curieux. Sur les réseaux sociaux et les forums d'exploration urbaine, les anciennes papetières mauriciennes circulent depuis des années comme des destinations.
Le danger, lui, n'a rien de photogénique. Une chute dans un silo n'est pas une chute ordinaire : c'est un espace clos, souvent profond, aux parois lisses, parfois recouvert de résidus, d'eau ou de matières en décomposition qui peuvent générer des gaz. Les intervenants d'urgence appellent cela un sauvetage en espace clos, l'une des opérations les plus techniques et les plus risquées qui existent. Même les équipes formées y entrent avec des protocoles stricts, un harnais, une surveillance atmosphérique. Un adolescent qui tombe dedans n'a, en pratique, aucune chance de remonter seul.
Le nœud juridique : un propriétaire privé, une ville sans pleins pouvoirs
C'est là que le reproche de Chantal Jacob prend une portée qui dépasse son histoire personnelle. Quand un site industriel désaffecté appartient encore à une entreprise privée, la responsabilité de le clôturer, de le barricader et de neutraliser les ouvertures dangereuses revient d'abord à cette entreprise. La Ville, elle, dispose de leviers réels mais lents et indirects : réglementation municipale sur les bâtiments vacants ou dangereux, avis, constats d'infraction, et, en dernier recours, travaux exécutés d'office avec facturation au propriétaire. Ce sont des outils conçus pour un immeuble abandonné en centre-ville, pas pour un complexe industriel de plusieurs dizaines d'hectares.
Le ministère de l'Environnement, du Développement durable, de la Faune et des Parcs, de son côté, n'a pas pour mandat premier la sécurité physique des lieux : sa juridiction porte sur la contamination des sols et de l'eau, la réhabilitation des terrains contaminés en vertu de la Loi sur la qualité de l'environnement, et l'inscription des sites au Répertoire des terrains contaminés. Un silo ouvert dans lequel un adolescent peut tomber ne relève pas, en soi, de l'Environnement. Ni tout à fait de la Régie du bâtiment. Ni de la CNESST, dont la compétence s'exerce sur les milieux de travail — d'où une question centrale dans ce dossier : y avait-il, au moment des faits, une activité de travail (démolition, gardiennage, décontamination) rattachant le site à la Loi sur la santé et la sécurité du travail?
C'est cette zone grise qui produit exactement ce que la mère de Victoria dénonce : des dossiers qui circulent d'un bureau à l'autre sans que personne ne se sente pleinement propriétaire du problème.
Sites orphelins : quand le propriétaire n'existe plus
Le cas le plus difficile, en Mauricie comme partout au Québec, est celui du site dit « orphelin » : le propriétaire a fait faillite, a été dissous, ou est devenu introuvable. La créance environnementale se retrouve alors dans une masse de faillite où elle passe souvent après les créanciers garantis. Le Vérificateur général du Québec a signalé à plusieurs reprises, dans ses rapports sur les terrains contaminés de l'État, l'ampleur du passif environnemental accumulé et la lenteur des réhabilitations. Le programme ClimatSol-Plus et, avant lui, ClimatSol et Revi-Sols, ont permis de financer la décontamination de nombreuses friches urbaines — y compris en Mauricie, où Shawinigan et Trois-Rivières ont converti d'anciens terrains industriels en parcs, en quartiers résidentiels ou en zones commerciales. Mais ces programmes visent la revalorisation économique, avec des projets porteurs à la clé. Sécuriser un silo dans lequel personne ne veut construire quoi que ce soit ne coche aucune case de programme.
Résultat : ce sont les périmètres les moins rentables qui restent ouverts le plus longtemps. Et ce sont eux, précisément, qui sont fréquentés.
Pourquoi les familles attendent plus d'un an
Le deuxième reproche de Chantal Jacob porte sur les délais. Il est fondé, et il est structurel.
Au Québec, deux processus distincts peuvent se déclencher après une mort de ce type. Le premier est l'enquête du coroner, obligatoire dans les cas de mort violente, obscure ou survenue dans des circonstances suspectes. Le Bureau du coroner produit un rapport d'investigation qui établit les causes et circonstances du décès et formule, le cas échéant, des recommandations de prévention. Le second, si un lien avec un milieu de travail existe, est l'enquête de la CNESST, qui aboutit à un rapport d'enquête public et, potentiellement, à des constats d'infraction pénale.
Le problème est que ces deux processus sont naturellement séquentiels et lents. Le coroner doit attendre les rapports d'autopsie et de toxicologie, les rapports policiers, parfois les conclusions d'autres enquêtes. Quand un service de police mène une enquête criminelle parallèle, le coroner suspend souvent ses travaux. Le Bureau du coroner a lui-même reconnu publiquement, ces dernières années, des arriérés importants et des délais moyens qui se comptent en mois, parfois davantage pour les dossiers complexes. Du côté de la CNESST, la production d'un rapport d'enquête sur un accident mortel prend habituellement plusieurs mois, et les poursuites pénales, quand il y en a, s'étirent bien au-delà.
Dix-sept mois de silence administratif, dans ce contexte, n'est pas une anomalie. C'est le fonctionnement normal du système — et c'est exactement ce que le système ne réussit pas à expliquer aux familles. Aucune de ces institutions n'a l'obligation formelle de tenir un proche informé de l'avancement d'un dossier de façon proactive et régulière. On répond aux demandes; on n'accompagne pas.
Ce que ce dossier change, ou devrait changer
La prise de parole de Chantal Jacob arrive à un moment où la Mauricie compte plusieurs grands ensembles industriels désaffectés ou partiellement démantelés : les vestiges de la Belgo et de la Laurentide à Shawinigan, d'anciennes installations à Trois-Rivières, des sites en périphérie de La Tuque. Chacun pose la même équation : un périmètre trop vaste pour être surveillé, une clôture qui se coupe, une jeunesse curieuse, et une chaîne de responsabilité fragmentée entre un propriétaire privé, une municipalité aux moyens limités et des ministères aux mandats étanches.
Trois choses, minimalement, mériteraient d'être clarifiées publiquement. D'abord, l'état réel de propriété et de conformité du site de la Belgo : à qui appartiennent les lots concernés, quelles obligations de sécurisation ont été imposées, et ont-elles été respectées? Ensuite, un inventaire régional des structures verticales et des espaces clos accessibles sur les friches mauriciennes — les silos, les fosses, les puits — assorti d'un échéancier de neutralisation, pas seulement de clôturage. Enfin, une pratique d'information continue aux familles endeuillées pendant les enquêtes, parce que l'attente sans nouvelle est une seconde blessure administrée par l'État.
Aucune de ces mesures ne ramènera Victoria Jacob. Mais le reproche de sa mère a ceci de redoutablement efficace qu'il ne demande pas une indemnisation : il demande qu'on reconnaisse que ces sites tuent, et que quelqu'un, quelque part, en réponde par son nom.
