La sécurité des femmes et des filles autochtones s'invite dans la campagne électorale québécoise. Le député solidaire Sol Zanetti, responsable des relations avec les Premières Nations et les Inuit au sein de son parti, a pressé cette semaine ses adversaires de prendre des engagements clairs sur cette question, la qualifiant d'« évidence » qui ne devrait souffrir aucun débat partisan. Ses propos, rapportés notamment par Le Nouvelliste, remettent à l'avant-plan un dossier dont l'urgence a été documentée à répétition depuis dix ans, sans que les suites données par Québec convainquent les principales intéressées.
Une sortie qui vise le silence de la campagne
L'argument de Québec solidaire tient en peu de mots : la volonté politique manque, davantage que les diagnostics. Le constat n'est pas nouveau. Depuis la publication du rapport final de l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA) en juin 2019, le Québec est visé à la fois par les 231 appels à la justice du rapport pancanadien et par les 21 « appels à la justice » spécifiques au Québec, formulés dans un volume complémentaire consacré à la province.
À ces recommandations s'ajoutent celles de la Commission d'enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics — la commission Viens —, dont le rapport, déposé en septembre 2019, formulait 142 appels à l'action visant les services policiers, correctionnels, de santé, de services sociaux, de protection de la jeunesse et de justice. Le juge Jacques Viens y écrivait qu'il lui semblait « impossible de nier » la discrimination systémique vécue par les membres des Premières Nations et les Inuit dans leurs rapports avec les services publics québécois.
Sept ans plus tard, la mise en œuvre demeure partielle. Le bilan annuel produit par le gouvernement du Québec fait état de progrès dans certains domaines — agents de liaison, formations en sécurisation culturelle, financement de maisons d'hébergement —, mais les organisations autochtones jugent la cadence insuffisante et l'absence de reddition de comptes contraignante problématique.
Le Principe de Joyce, toujours en suspens
Aucun dossier ne cristallise mieux ce décalage que le Principe de Joyce. Rédigé par le Conseil des Atikamekw de Manawan et le Conseil de la Nation atikamekw à la suite de la mort de Joyce Echaquan à l'hôpital de Joliette, le 28 septembre 2020, le document vise à « garantir à tous les Autochtones un droit d'accès équitable, sans aucune discrimination, à tous les services sociaux et de santé ».
Ottawa a adhéré au Principe de Joyce. Québec, lui, a toujours refusé de l'endosser dans sa formulation intégrale, l'un des points de friction étant la reconnaissance explicite du racisme systémique — que le gouvernement caquiste a constamment refusé de nommer ainsi. Le coroner Géhane Kamel, dans son rapport d'enquête publié en octobre 2021, avait pourtant conclu que le racisme et les préjugés avaient contribué au décès de Joyce Echaquan et recommandait expressément au gouvernement du Québec de reconnaître l'existence du racisme systémique et de s'engager à contribuer à son élimination.
Entre-temps, Québec a adopté en 2023 la Loi visant à rendre le système de santé et de services sociaux plus efficace, qui inclut des dispositions sur la sécurisation culturelle. C'est un pas, mais les organisations autochtones font valoir que la sécurisation culturelle inscrite dans une loi provinciale, définie par Québec et appliquée par le réseau, n'équivaut pas au Principe de Joyce, dont la logique repose sur l'autodétermination des nations en matière de santé.
Ce que réclament les organisations
Femmes autochtones du Québec (FAQ) et l'Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL) ont formulé à plusieurs reprises la même exigence : des mécanismes contraignants plutôt que des déclarations d'intention. Concrètement, cela signifie des cibles chiffrées, des échéanciers publics, une reddition de comptes indépendante et un financement pluriannuel prévisible plutôt que des enveloppes ponctuelles renouvelées de budget en budget.
FAQ réclame notamment un financement adéquat et récurrent du réseau des maisons d'hébergement autochtones — un réseau chroniquement sous-financé par rapport aux ressources allophones et francophones —, ainsi que le déploiement de services de première ligne adaptés dans les milieux urbains, où vit désormais une proportion importante de la population autochtone du Québec.
Du côté de l'APNQL, le chef Ghislain Picard, longtemps porte-parole des Premières Nations au Québec, a fait de la reconnaissance du racisme systémique et de la mise en œuvre de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones dans le droit québécois deux revendications structurantes. Ottawa a adopté sa loi de mise en œuvre de la Déclaration en juin 2021; Québec n'a pas suivi, malgré des projets de loi déposés en ce sens par des députés d'opposition au fil des législatures.
L'échiquier électoral
La sortie de Sol Zanetti a ceci de stratégique qu'elle place les autres formations devant un test simple : mettront-elles quelque chose de précis sur la table? Québec solidaire est le parti qui, historiquement, a poussé le plus loin les engagements formels — adoption du Principe de Joyce, reconnaissance du racisme systémique, mise en œuvre intégrale des appels à la justice de l'ENFFADA et des appels à l'action de la commission Viens.
Le Parti québécois, qui s'est repositionné ces dernières années sur les questions de nation à nation, a signalé une ouverture à des ententes bilatérales avec les communautés, sans aller jusqu'à endosser le vocabulaire du racisme systémique. Le Parti libéral du Québec, qui avait mis sur pied la commission Viens sous Philippe Couillard, insiste sur la reddition de comptes et le suivi des recommandations. La Coalition avenir Québec défend son bilan — création d'un poste de ministre responsable des Relations avec les Premières Nations et les Inuit, investissements en sécurisation culturelle, ajout de places d'hébergement — tout en maintenant son refus du terme « systémique ».
Ce débat sémantique n'est pas anodin. Pour les organisations autochtones, la reconnaissance du caractère systémique du problème est ce qui distingue une politique de correctifs ponctuels d'une réforme des institutions elles-mêmes. Pour le gouvernement sortant, l'expression suppose une accusation collective qu'il refuse de porter contre les Québécois.
Un contexte politique autochtone en mouvement
La campagne survient dans un moment de recomposition du côté des Premières Nations. La Nation atikamekw vient de reconduire Constant Awashish pour un quatrième mandat de grand chef, comme l'ont rapporté Mon Joliette et Le Nouvelliste. Dans une entrevue accordée à Mon Joliette, le grand chef évoquait une « perte de patience d'une portion de la population » à l'endroit des gouvernements — un avertissement adressé autant à Québec qu'à Ottawa. C'est cette même nation qui porte le Principe de Joyce depuis 2020.
Ailleurs, les Wolastoqiyik Wahsipekuk profitent de la campagne pour réclamer plus de reconnaissance et d'autodétermination, ainsi que la collaboration de Québec sur trois projets structurants, selon un reportage de Radio-Canada dans le Bas-Saint-Laurent. Le message converge : les nations ne veulent plus être consultées en fin de parcours, mais associées à la conception des politiques qui les concernent.
Ce qui changerait, concrètement
Au-delà des principes, quelques leviers sont identifiés depuis des années et restent à activer. Le premier est le financement structurel des services de première ligne autochtones — hébergement d'urgence, services psychosociaux, accompagnement judiciaire — sur une base pluriannuelle. Le deuxième est la mise en place d'un mécanisme de surveillance indépendant chargé d'évaluer publiquement l'avancement des appels à la justice et des appels à l'action, plutôt qu'un bilan produit par le gouvernement lui-même. Le troisième touche aux données : le Québec ne dispose toujours pas d'un portrait statistique complet et à jour des disparitions et des homicides de femmes et de filles autochtones sur son territoire, faute d'une collecte systématique par identité autochtone dans les services policiers.
Le quatrième levier relève de la police. Les appels à l'action de la commission Viens visaient l'indépendance des enquêtes sur les allégations d'inconduite policière envers des personnes autochtones, un chantier lancé notamment après les révélations de 2015 concernant des femmes autochtones de Val-d'Or.
En campagne, ces dossiers ont un défaut politique majeur : ils n'ont pas de bloc électoral. Ils touchent une population minoritaire, dispersée sur un immense territoire et historiquement peu courtisée. C'est précisément pourquoi la sortie de Québec solidaire se veut un rappel : la mesure d'un engagement se prend à ce qu'un parti promet quand rien ne l'y oblige.
