Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine

Murdochville, la ville qu'on propose d'effacer pour que la mine renaisse

Métaux Osisko tiendra des consultations en septembre sur la relance du cuivre à Murdochville. Parmi les scénarios : la fermeture de la ville. Qui décide, au bout du compte?

Il y a des villes qui naissent d'une mine. Murdochville est l'une des rares au Québec à avoir été littéralement dessinée autour d'un gisement : fondée en 1951 pour loger les travailleurs de la Gaspé Copper Mines, filiale de Noranda, elle a compté jusqu'à environ 5 000 habitants avant que la fermeture de la fonderie en 1999 et de la mine en 2002 ne vide la municipalité. Un quart de siècle plus tard, il en reste quelques centaines. Et voilà que le cuivre revient frapper à la porte — avec, dans le lot des scénarios sur la table, celui de faire disparaître la ville elle-même.

Métaux Osisko, qui détient le projet cuivre-or Gaspé Copper, tiendra dès septembre des séances d'information et de consultation auprès de la population, comme l'a rapporté Radio-Canada. L'entreprise ne cache pas que « maximiser le potentiel minier » du site pourrait passer par une reconfiguration majeure du territoire, incluant la relocalisation d'une partie ou de la totalité des résidences. Autrement dit : la ville se trouve peut-être assise sur ce qu'on veut extraire.

Ce que le sous-sol de Murdochville contient réellement

Le projet n'est pas une lubie. Métaux Osisko a publié en 2024 une estimation de ressources minérales substantielle pour Gaspé Copper, qui en fait l'un des plus importants gisements de cuivre en réserve au Canada hors des grands camps de la Colombie-Britannique. La société a poursuivi des campagnes de forage intensives sur le secteur du mont Copper et du mont Needle, et le cuivre est aujourd'hui classé parmi les minéraux critiques et stratégiques par Québec — un statut qui ouvre des portes en matière de financement, d'accompagnement gouvernemental et de discours politique.

C'est précisément ce qui change la donne par rapport aux tentatives de relance des années 2000 et 2010, restées lettre morte. Le marché du cuivre est porté par l'électrification, et les gouvernements canadien et québécois cherchent activement à sécuriser des chaînes d'approvisionnement en minéraux critiques. Un projet de cette taille en Gaspésie, région où le taux de chômage historique et l'exode des jeunes sont des enjeux chroniques, arrive avec un poids politique considérable.

« Fermer une ville » : ça veut dire quoi, juridiquement?

Ici, il faut être précis, parce que l'expression circule vite et signifie plusieurs choses très différentes.

Au Québec, une municipalité ne « ferme » pas d'elle-même. Elle peut être regroupée avec une municipalité voisine, ou son territoire peut être annexé, en vertu de la Loi sur l'organisation territoriale municipale. Dans les deux cas, la décision finale appartient au gouvernement du Québec, par décret, sur recommandation du ministère des Affaires municipales et de l'Habitation. Un conseil municipal peut demander un regroupement; les citoyens peuvent, dans certains cas, exiger un référendum consultatif. Mais la signature ultime est provinciale.

Ce qui n'existe pas, en droit québécois, c'est un mécanisme par lequel une entreprise minière « achèterait » une ville pour la faire disparaître. Une compagnie peut acheter des propriétés de gré à gré, négocier des ententes de relocalisation, financer un déménagement — mais elle ne peut pas décréter la dissolution d'une municipalité. Elle peut, en revanche, créer les conditions économiques et démographiques qui rendent la dissolution inévitable, puis demander à Québec de constater l'évidence. La nuance est capitale pour comprendre le rapport de force.

Quant à l'expropriation, elle relève du gouvernement et de certains organismes publics. La Loi sur les mines confère historiquement des pouvoirs importants aux titulaires de claims et de baux miniers, y compris en matière d'accès au territoire et d'acquisition d'immeubles nécessaires à l'exploitation, moyennant indemnité. La réforme adoptée en 2024 (projet de loi 63) a resserré certaines de ces prérogatives — notamment en matière de préséance minière sur le territoire et de pouvoirs des municipalités régionales de comté pour soustraire des zones à l'activité minière. Mais le régime demeure, dans les faits, favorable au développement minier.

Gagnon, Schefferville : les précédents qui hantent le dossier

Le Québec a déjà fait cet exercice. Gagnon, sur la Côte-Nord, est le cas le plus radical : ville minière de fer construite en 1957, elle a été littéralement rasée après la fermeture de la mine en 1985. Il ne reste aujourd'hui que des trottoirs de béton et un boulevard qui traverse la forêt. Les résidents ont été relocalisés, les bâtiments démolis, la municipalité dissoute. Personne n'a demandé aux Gagnonnais s'ils voulaient rester.

Schefferville raconte une histoire différente. Après le retrait de l'Iron Ore Company en 1982, la ville a perdu la quasi-totalité de sa population non autochtone. Des centaines de maisons ont été démolies. Mais Schefferville n'a pas disparu : les communautés innue de Matimekush-Lac John et naskapie de Kawawachikamach l'ont maintenue en vie, et le territoire a connu une seconde vague minière dans les années 2010. Leçon : la survie d'une ville minière dépend moins de la mine que de la présence d'une population qui a des raisons de rester.

D'autres cas moins spectaculaires existent — pensons aux quartiers de Rouyn-Noranda et de Malartic, en Abitibi, où des rues entières ont été achetées et démolies pour faire place à des opérations minières. À Malartic, la relocalisation de plus de 200 bâtiments en 2008-2009 par Osisko — l'ancêtre corporatif du promoteur actuel — reste une référence, et un cas d'école étudié pour ses réussites comme pour ses conflits persistants sur les poussières, le bruit et la valeur des propriétés.

Le rapport de force, en chiffres

D'un côté : une municipalité de quelques centaines d'habitants, avec un budget municipal modeste et une capacité d'expertise technique limitée. De l'autre : une société minière cotée en bourse, capitalisée à plusieurs centaines de millions de dollars, entourée de firmes de génie, de communication et de droit.

Les consultations de septembre relèvent d'une démarche volontaire du promoteur, en amont du processus réglementaire formel. C'est utile — mais ça n'a pas la valeur juridique d'une audience du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement. Un projet minier de cette ampleur devra éventuellement passer par une procédure d'évaluation environnementale provinciale, avec possiblement une audience du BAPE, et par une évaluation fédérale selon la capacité de production. C'est là que les citoyens auront un forum contradictoire, avec accès à la documentation technique et possibilité de faire entendre des mémoires.

Entre-temps, la question posée aux Murdochvillois est piégée : accepter le principe d'une relocalisation, c'est renoncer à un lieu; le refuser, c'est risquer de porter le blâme d'avoir bloqué des centaines d'emplois pour une région qui en manque. Aucune consultation, quelque bien intentionnée qu'elle soit, ne neutralise ce déséquilibre.

Retenir du monde : le véritable enjeu régional

Et c'est ici que le reste de l'actualité gaspésienne éclaire le dossier Murdochville d'une lumière crue.

À Grande-Rivière, le Cégep de la Gaspésie et des Îles vient d'octroyer les contrats pour un bâtiment de 24 unités de résidence étudiante, a rapporté Radio-Canada. Vingt-quatre logements : c'est peu, à l'échelle du Québec. C'est énorme, à l'échelle d'un village qui essaie de garder ses jeunes sur place et d'attirer ceux de l'extérieur. Le message est limpide : sans logement, pas d'étudiants; sans étudiants, pas de main-d'œuvre; sans main-d'œuvre, pas de projet, minier ou autre.

Aux Îles-de-la-Madeleine, TVA Nouvelles racontait cette semaine la fermeture du Tim Hortons de l'archipel — « ça va faire un gros trou », résume un habitué. Un café n'est pas une mine. Mais c'est un lieu où le monde se croise, et sa disparition dit quelque chose de la fragilité du commerce de proximité dans les territoires à faible densité. À Mont-Saint-Pierre, la faillite de l'organisme derrière la Station de montagne sur mer — projet de plus de six millions de dollars avorté deux ans après son inauguration — illustre à quel point les paris sur le développement local peuvent s'effondrer vite, avec ou sans grand promoteur derrière.

Même dans le secteur culturel, les conseils de la culture de la région ont profité de la campagne électorale pour placer le filet social et la rétention des jeunes au cœur de leurs revendications, selon Radio-Canada.

Autrement dit : la question de fond n'est pas de savoir si le cuivre de Murdochville vaut la peine d'être extrait. Elle est de savoir si la Gaspésie a les moyens — en logements, en services, en écoles, en soins — de garder les gens que ses projets font venir. Une mine de vingt ans qui laisse derrière elle une ville rasée et un bassin de population encore plus mince n'aura rien réglé. Une mine qui s'installe dans une région capable de loger, soigner et scolariser ses travailleurs peut transformer durablement une communauté.

Ce qu'il faut surveiller

Trois choses, dans les prochains mois. D'abord, la nature exacte des scénarios déposés par Métaux Osisko : relocalisation partielle, complète, ou maintien de la ville avec contraintes d'exploitation? Ensuite, la position du conseil municipal de Murdochville et de la MRC de La Côte-de-Gaspé, qui disposent désormais d'outils d'aménagement renforcés. Enfin, l'engagement du gouvernement du Québec : c'est lui qui, en dernière instance, autorisera le projet, encadrera les indemnisations et, s'il le faut, signera le décret. Les Murdochvillois ont le droit d'exiger que cette décision-là ne se prenne pas seulement dans une salle de consultation, mais devant tout le Québec.