Premières nations

Le goût et le son du territoire : quand la culture devient un levier d'affirmation autochtone

Un chef innu qui met la forêt boréale en bouteille, une artiste anishinaabe qui traduit le paysage en sons et en matières : deux démarches qui reformulent, hors des tables de négociation, la question du territoire.

Pendant que la campagne électorale québécoise ramène à l'avant-scène les revendications territoriales des Premières Nations — celles des Wolastoqiyik Wahsipekuk, celles de la Nation atikamekw dont le grand chef Constant Awashish vient d'être reconduit —, un autre registre d'affirmation avance en parallèle, plus discret mais tout aussi structurant. Il passe par une bouteille de sirop d'épinette noire posée sur un comptoir de Wendake et par une salle du Musée canadien de l'histoire où résonnent les cadences de l'anishinaabemowin. Deux démarches, un même postulat : le territoire ne se transmet pas seulement par les traités et les tables de négociation. Il se transmet aussi par le goût, par le son et par la main.

Un chef innu qui met la forêt en bouteille

Radio-Canada a présenté cette semaine un reportage d'Allison Van Rassel consacré au chef innu Simon Landry-Asselin, rencontré à Wendake. Sa proposition tient en peu de mots : rendre la gastronomie boréale accessible au plus grand nombre au moyen de sirops et d'huiles artisanales. Ce qui, dans les cuisines de restauration haut de gamme, relevait depuis une quinzaine d'années d'un vocabulaire de chefs — thé du Labrador, comptonie voyageuse, myrique baumier, poivre des dunes, sapin baumier — se retrouve ainsi condensé dans un format domestique, utilisable par n'importe quelle cuisinière ou n'importe quel cuisinier du dimanche.

Le geste paraît modeste. Il ne l'est pas. La forêt boréale couvre une part immense du Québec et constitue le garde-manger historique des nations innue, atikamekw, crie, anishinabe et naskapie. Transformer ce savoir en produits vendables, c'est déplacer une connaissance qui a longtemps été folklorisée — ou carrément niée — vers l'économie réelle. C'est aussi, très concrètement, créer de la valeur ajoutée à même une ressource locale plutôt que d'exporter la matière brute, une logique que le développement économique autochtone au Québec revendique depuis des années.

Wendake, où le chef a été rencontré, n'est pas un décor anodin. La communauté huronne-wendat, aux portes de Québec, s'est imposée comme un pôle de la gastronomie autochtone contemporaine, notamment grâce au restaurant La Traite et à l'Hôtel-Musée Premières Nations. La Boîte Rouge vif, l'organisme de médiation culturelle autochtone basé au Saguenay, documente depuis longtemps ce lien entre pratiques alimentaires et transmission culturelle. Autour de ce noyau gravitent aujourd'hui des dizaines de petites entreprises de cueillette, de transformation et de restauration.

Ce que coûte une bouteille de sirop

Il faut cependant se garder de romantiser. La cueillette sauvage est une activité à faible rendement, saisonnière, dépendante de la météo et de l'accès au territoire. Le débat qui secoue actuellement l'agriculture québécoise donne la mesure du problème : Le Nouvelliste rapportait cette semaine le cri du cœur du pomiculteur estrien Éric Sauvageau, qui a fait le calcul public de ce que lui rapporte réellement une caisse de pommes — quatre dollars pour 42 livres. Sa vidéo a été massivement relayée. Le message vaut bien au-delà des vergers : entre le prix payé au producteur et le prix payé par le consommateur, l'écart est tel que la viabilité même des petites productions est en jeu.

Les cueilleurs de plantes boréales évoluent dans une équation semblable, avec une contrainte de plus : celle de l'accès au territoire et de la coexistence avec la foresterie industrielle, l'hydroélectricité et l'exploitation minière. Un chef qui met en marché des huiles aromatisées à la comptonie doit sécuriser un approvisionnement, donc défendre un territoire de cueillette. La cuisine, ici, rejoint la revendication politique par le bas.

Caroline Monnet : la langue épouse la courbe du paysage

À Gatineau, l'autre versant de la même intuition. TVA Gatineau signale la présentation, au Musée canadien de l'histoire, de « Pizandawatc / Celui qui écoute », une exposition anishinaabe conçue par l'artiste multidisciplinaire Caroline Monnet. Le point de départ en est fascinant : l'hypothèse, documentée par des travaux en linguistique, selon laquelle les rythmes et les cadences des langues traditionnelles entretiennent une relation avec les mouvements et les reliefs du territoire où elles se sont formées. Autrement dit, une langue porterait en elle la forme du pays.

Caroline Monnet, d'origine anishinaabe et française, née à Ottawa et établie à Montréal, s'est fait connaître par des œuvres qui font dialoguer matériaux industriels et savoir-faire traditionnels : membranes de construction, tissages, broderies, sculptures. Son long métrage « Bootlegger », présenté en 2021, portait déjà sur les tensions internes d'une communauté algonquine. Elle a représenté le Canada dans plusieurs biennales et son travail figure dans les collections du Musée des beaux-arts du Canada et du Musée d'art contemporain de Montréal.

Dans « Pizandawatc », l'exploration passe par la langue, la sculpture, la broderie et des méthodes traditionnelles. Le titre lui-même impose un rapport particulier au visiteur : celui qui écoute. Ce n'est pas anodin dans une institution nationale qui, pendant des décennies, a exposé les cultures autochtones au passé et à la troisième personne. Ici, la nation anishinaabe — sur le territoire non cédé de laquelle est bâti le musée, à Gatineau, face à la Colline du Parlement — parle en son nom propre et au présent.

Un continuum, pas une diversion

On pourrait croire que ces démarches culturelles se situent à l'écart de la politique. C'est l'inverse. Elles en constituent le socle. Quand la Première Nation Wolastoqiyik Wahsipekuk, à Cacouna, profite de la campagne électorale pour réclamer davantage de reconnaissance et d'autodétermination tout en proposant à Québec trois projets concrets de développement, comme le rapportait Radio-Canada Bas-Saint-Laurent, elle articule exactement la même chose que le chef Landry-Asselin dans sa cuisine : une compétence sur le territoire qui se traduit en activité économique.

Même logique du côté atikamekw. Réélu pour un quatrième mandat avec 1151 voix contre 503 à son adversaire Dave Petiquay, selon les chiffres publiés par Mon Joliette et Le Nouvelliste, Constant Awashish a immédiatement placé son mandat sous le signe de l'impatience. « On voit qu'il y a une perte de patience d'une portion de la population et les gouvernements doivent considérer ça dans leurs relations avec les Atikamekw », a-t-il déclaré. Le grand chef, en poste depuis 2014, insiste par ailleurs sur la nécessité de « redorer l'institution du Grand chef » — un enjeu de légitimité interne autant qu'externe.

L'éducation suit la même trajectoire. Le McGill Reporter décrivait récemment un cours interdisciplinaire crédité offert à Kahnawake, où l'apprentissage se fait auprès de la terre et des membres de la communauté, une formule que l'université qualifie de « réconciliation en action ». Là encore : le savoir du territoire comme matière première.

Ce qui change

La reconnaissance symbolique, elle, avance à petits pas et de manière parfois désarçonnante. Radio-Canada rapportait cette semaine que le nouveau billet de 20 dollars canadien, à l'effigie de Charles III, sera orné de plantes importantes pour les Autochtones aux côtés du mémorial de Vimy. Le geste est réel; il illustre aussi la distance qui sépare l'iconographie des transferts de pouvoir. Un feuillage sur un billet de banque ne règle pas une question de compétence territoriale.

Sur le plan des investissements, Ottawa multiplie les signaux : le ministre des Transports Steven MacKinnon et la ministre des Relations Couronne-Autochtones Rebecca Alty annonçaient un investissement majeur dans un projet d'infrastructure national, tandis que le ministre de l'Énergie Tim Hodgson insistait, au terme d'une tournée dans l'Ouest, sur le rôle des « partenaires autochtones » dans l'avenir énergétique canadien. La formule est devenue un passage obligé du vocabulaire fédéral. Reste à voir si le partenariat se traduit en participation au capital et en droit de veto, ou s'il demeure consultatif.

Entre ces deux échelles — celle des grands projets et celle des tables de négociation —, la table du chef innu et la salle de la commissaire anishinaabe occupent un espace irréductible. Elles ne remplacent rien. Elles rappellent simplement que l'appartenance à un territoire se prouve aussi par la capacité à en nommer les plantes, à en reproduire les sons et à en tirer sa subsistance. C'est un argument juridique déguisé en plaisir. Et il porte souvent plus loin qu'un mémoire déposé en commission.