La nouvelle est passée presque inaperçue dans le vacarme de la rentrée : au Centre de services scolaire de Kamouraska–Rivière-du-Loup, tous les postes d'enseignants sont pourvus. Le média régional Infodimanche rapportait au début de septembre que l'organisation abordait l'année scolaire « sous le signe d'une certaine stabilité », alors que le recrutement demeure un casse-tête pour la plupart des centres de services scolaires du Québec.
À première vue, il s'agit d'une bonne nouvelle locale. À l'échelle du réseau, c'est surtout une anomalie statistique qui mérite d'être examinée de près. Car si un centre de services scolaire du Bas-Saint-Laurent réussit là où Montréal, Laval, la Montérégie et l'Outaouais échouent année après année, il faut comprendre ce que cette réussite doit aux conditions locales — et ce qu'elle ne prouve pas sur l'état réel de la profession enseignante au Québec.
Un réseau qui carbure aux « non légalement qualifiés »
Pour saisir l'ampleur du contraste, il faut rappeler les ordres de grandeur. Depuis quelques années, les données du ministère de l'Éducation et les compilations de Radio-Canada, de La Presse et du Devoir convergent : le nombre d'enseignants sans brevet ni autorisation d'enseigner en règle a explosé, franchissant le seuil des 30 000 personnes employées à un titre ou l'autre dans le réseau public. Une part croissante des classes québécoises est ainsi confiée à des personnes que le vocabulaire administratif désigne comme « non légalement qualifiées » : diplômés d'autres disciplines, étudiants en cours de formation, retraités rappelés, candidats munis d'une tolérance d'engagement.
Cette réalité a une conséquence méthodologique majeure. Lorsqu'un centre de services scolaire annonce que « tous les postes sont pourvus », l'énoncé peut signifier deux choses très différentes : soit toutes les classes ont devant elles un enseignant breveté, soit toutes les classes ont devant elles un adulte responsable. Dans le langage des ressources humaines scolaires, un poste comblé par une personne détenant une tolérance d'engagement est un poste comblé. C'est la nuance que la Fédération autonome de l'enseignement et la Fédération des syndicats de l'enseignement (CSQ) rappellent chaque automne : l'indicateur « postes vacants » sous-estime systématiquement la crise, parce qu'il mesure des chaises occupées plutôt que des compétences reconnues.
Il serait injuste d'insinuer que le CSS de Kamouraska–Rivière-du-Loup masque quoi que ce soit. Rien n'indique le contraire dans ce que rapporte Infodimanche. Mais l'annonce illustre la difficulté chronique du débat public québécois sur la pénurie : on compare des chiffres qui ne mesurent pas la même chose, d'un territoire à l'autre.
Trois avantages structurels du Bas-Saint-Laurent
Si le Bas-Saint-Laurent tire mieux son épingle du jeu, ce n'est pas un miracle de gestion. C'est d'abord une question de démographie et de géographie.
Un bassin de formation local. L'Université du Québec à Rimouski forme des enseignants au préscolaire-primaire et au secondaire, et son campus de Lévis irrigue aussi l'est du Québec. À cela s'ajoutent les campus de La Pocatière et de Rivière-du-Loup, qui alimentent les techniques d'éducation à l'enfance et l'éducation spécialisée. Or la recherche en gestion de l'éducation est constante sur ce point : les diplômés en enseignement s'installent majoritairement à proximité de leur lieu de formation ou de leur milieu d'origine. Une région qui forme localement retient localement.
Une stabilité démographique scolaire. Contrairement à la couronne montréalaise, où l'ouverture de nouvelles écoles et l'arrivée de familles immigrantes créent chaque année des besoins nets supplémentaires, l'est du Québec compose depuis vingt ans avec des effectifs stables ou en légère décroissance. Un réseau qui n'a pas à créer de nouveaux groupes chaque septembre n'a pas à embaucher massivement. Statistique Canada et l'Institut de la statistique du Québec documentent depuis longtemps cette divergence entre régions centrales en croissance et régions périphériques en consolidation. Paradoxalement, la décroissance démographique agit ici comme un amortisseur de pénurie.
Des conditions d'exercice moins abrasives. Les enquêtes syndicales et les travaux universitaires sur l'attrition — dont ceux de chercheurs de l'Université Laval et de l'UQAM sur le décrochage enseignant dans les cinq premières années — pointent la composition des classes, la lourdeur des besoins particuliers non desservis et la précarité des premières années comme facteurs déterminants du départ. Dans une école de village ou une école de quartier de Rivière-du-Loup, la taille des groupes, le nombre d'élèves nouvellement arrivés à intégrer linguistiquement et l'intensité des besoins concentrés ne se comparent pas à ceux d'un centre de services scolaire de la région métropolitaine. Le coût du logement joue aussi : un jeune enseignant à salaire d'entrée de convention conserve un pouvoir d'achat nettement supérieur au Bas-Saint-Laurent qu'à Montréal ou en Outaouais.
Ce que l'exception ne dit pas
Il faut résister à la tentation politique de transformer ce succès en modèle exportable. Ce que réussit Kamouraska–Rivière-du-Loup relève surtout de facteurs que ni un ministre ni une direction générale ne peuvent décréter : la présence d'une université formatrice à distance raisonnable, une pyramide démographique aplatie, un marché immobilier accessible.
En revanche, l'exception révèle deux limites sérieuses du portrait provincial.
Premièrement, la pénurie enseignante québécoise n'est pas d'abord une pénurie de personnes, mais une pénurie de personnes qualifiées au bon endroit. Le Québec diplôme des milliers de bacheliers en enseignement chaque année. Le problème est la répartition géographique et la rétention. Les régions dites « éloignées » du Nord-du-Québec, de la Côte-Nord ou du Nunavik demeurent en difficulté aiguë, tandis que les couronnes urbaines souffrent d'un déficit lié à leur croissance. Entre les deux, des territoires comme le Bas-Saint-Laurent trouvent leur équilibre.
Deuxièmement, l'absence de postes vacants ne garantit pas la qualité du service. Un réseau peut avoir « tout comblé » tout en composant avec des enseignants qui donnent des cours hors de leur champ de compétence, avec des suppléances non couvertes en cours d'année ou avec des services professionnels — orthopédagogie, psychologie scolaire, orthophonie — largement déficitaires. La pénurie de professionnels non enseignants est d'ailleurs présentée par plusieurs syndicats comme la crise silencieuse du réseau : les délais d'évaluation en psychologie scolaire s'étirent sur des mois dans plusieurs régions, y compris là où les classes ont toutes un titulaire.
Une rentrée régionale dans un contexte électoral
Cette bonne nouvelle scolaire tombe au milieu d'une campagne provinciale où l'éducation et les services publics régionaux occupent une place croissante. Le Journal l'Horizon et Mon Témiscouata annoncent tous deux la tenue, le 15 septembre au café étudiant Le Carrefour, d'une rencontre intitulée « 120 minutes avec les candidats » réunissant cinq aspirants de la circonscription de Rivière-du-Loup–Témiscouata–Les Basques, au Cégep de Rivière-du-Loup. Ailleurs, Radio-Canada rapporte que le Cégep de l'Outaouais lance aux candidats un avertissement sans détour — « Pas de cégep, pas d'hôpital » — en liant la formation de la main-d'œuvre à la survie des services locaux, tandis que le Cégep de la Gaspésie et des Îles octroie des contrats pour une résidence étudiante de 24 unités à Grande-Rivière.
Ces trois signaux racontent la même chose que la rentrée louperivoise : dans les régions, l'éducation est devenue un enjeu d'aménagement du territoire autant qu'un enjeu pédagogique. Former sur place, loger sur place, embaucher sur place. Là où cette chaîne tient, les postes se comblent. Là où elle est brisée, aucune campagne de recrutement ne suffit.
Ce qu'il faudrait mesurer
Si l'on veut sortir du duel d'anecdotes entre régions qui réussissent et régions qui coulent, il faudra que le ministère de l'Éducation publie des données comparables et désagrégées : nombre d'enseignants brevetés par centre de services scolaire, proportion d'enseignants en tolérance d'engagement, taux de départ dans les cinq premières années, taux de couverture des suppléances, délais d'accès aux services professionnels. Ces indicateurs existent en partie, mais leur diffusion demeure fragmentaire et souvent obtenue par demandes d'accès à l'information des médias.
Sans cela, chaque septembre, le Québec continuera de commenter une pénurie dont il ne connaît pas la carte précise — et de saluer comme un exploit ce qui, à Kamouraska et à Rivière-du-Loup, ressemble surtout à la normalité que le reste du réseau a perdue.
