Abitibi-Témiscamingue

Ungava, angle mort de la campagne : la CAQ change de candidate à un mois du vote

Amélie Béchard remplace Paul Dadie comme candidate caquiste dans Ungava, une circonscription plus vaste que la France où les états-majors bouclent leurs investitures dans l'urgence.

À quelques semaines du scrutin québécois, la Coalition avenir Québec a annoncé qu'Amélie Béchard portera ses couleurs dans Ungava, la plus vaste circonscription du Québec. Cette nomination, rapportée par Radio-Canada Abitibi-Témiscamingue, survient quelques jours seulement après le retrait de Paul Dadie de la course. Un remplacement de dernière minute qui, au-delà de l'anecdote partisane, met en lumière une réalité rarement discutée dans les salons de la capitale : la difficulté chronique des partis politiques à s'implanter durablement dans le Nord-du-Québec.

Un remplacement qui en dit long

Les changements de candidats en cours de route ne sont pas rares dans l'histoire électorale québécoise. Ce qui frappe, dans le cas d'Ungava, c'est la conjonction de deux facteurs : le calendrier extrêmement serré et l'immensité du territoire à couvrir.

Ungava couvre environ 838 000 kilomètres carrés selon les données de la Commission de la représentation électorale du Québec, soit plus de la moitié de la superficie du Québec et davantage que la France métropolitaine. La circonscription englobe le Nunavik et ses quatorze villages inuits, le territoire d'Eeyou Istchee avec ses communautés cries, ainsi que les localités jamésiennes de Chibougamau, Chapais, Matagami, Radisson et Lebel-sur-Quévillon. Aucune route ne relie les villages du Nunavik au reste du Québec : tout se fait par avion, une réalité qui transforme une simple tournée de porte-à-porte en exercice logistique et budgétaire de haute voltige.

Dans un tel contexte, un mois de campagne, ce n'est pas un mois. C'est une poignée de vols nolisés, quelques assemblées de cuisine et beaucoup d'appels téléphoniques. Un candidat parachuté tardivement n'a matériellement pas le temps de rencontrer une fraction significative de ses électeurs.

La faible densité militante, talon d'Achille du Nord

Le cœur du problème est structurel. Ungava compte parmi les circonscriptions les moins peuplées du Québec, avec un électorat de l'ordre de quelques dizaines de milliers de personnes réparties dans une trentaine de localités éloignées les unes des autres. Les associations de circonscription y disposent de bassins de militants minuscules comparativement aux comtés urbains.

Cette réalité a des conséquences concrètes. Le recrutement de candidats crédibles et enracinés devient un casse-tête. Les partis doivent souvent choisir entre une figure locale peu connue à l'échelle du parti, ou une personne mieux outillée politiquement mais moins ancrée dans le territoire. Le taux de participation illustre aussi cette distance : lors des scrutins récents, Ungava a affiché des taux nettement inférieurs à la moyenne québécoise, particulièrement dans les villages du Nunavik, où plusieurs facteurs se conjuguent — barrières linguistiques, matériel électoral parfois mal adapté, faible présence des partis sur le terrain, méfiance historique envers les institutions du Sud.

Le Directeur général des élections du Québec a mis en place au fil des ans des mesures spécifiques pour le Nord : personnel électoral recruté localement, documents traduits en inuktitut et en cri, aménagements pour les électeurs unilingues. Mais ces efforts institutionnels ne compensent pas l'absence d'une machine partisane vivante entre les campagnes.

Un siège qui a changé de mains

Historiquement, Ungava a longtemps été un bastion libéral, tenu pendant près de deux décennies par Michel Létourneau puis par Jean Boucher, avant que Denis Lamothe ne l'emporte pour la CAQ en 2018, dans la vague qui a porté François Legault au pouvoir. Le député caquiste, ancien policier de la Sûreté du Québec ayant servi dans le Nord, a été réélu en 2022 avec une avance confortable, comme l'a alors rapporté la presse régionale.

Cette assise récente rend d'autant plus délicat un flottement dans l'organisation. Un parti qui détient un siège dispose normalement d'un avantage organisationnel : listes de bénévoles, réseaux communautaires, notoriété. Devoir reconstruire une candidature en accéléré revient à sacrifier une partie de cet avantage.

Les enjeux réels, eux, n'attendent pas

Pendant que les états-majors règlent leurs problèmes d'investiture, les dossiers nordiques s'accumulent. Le premier d'entre eux demeure la crise du logement au Nunavik. Selon les données compilées par la Société Makivvik et par la Société d'habitation du Québec, il manque des centaines d'unités dans les quatorze villages, ce qui entraîne une surpopulation des ménages parmi les plus élevées au Canada. Des ententes de financement successives entre Québec, Ottawa et les organisations inuites ont permis de construire de nouvelles unités, mais le rattrapage demeure loin d'être achevé, et la surpopulation aggrave les problèmes de santé publique, de réussite scolaire et de violence familiale.

Le coût de la vie constitue un second front. Le panier d'épicerie dans les villages du Nunavik coûte considérablement plus cher qu'à Montréal, malgré les programmes de subvention au transport des aliments. Le prix du carburant, du matériel de construction et des biens de consommation courante suit la même logique : tout arrive par avion ou par la desserte maritime annuelle.

S'ajoutent les questions de transport aérien — la desserte régionale, ses tarifs, sa fiabilité, sujet récurrent des interventions des élus du Nord —, l'accès aux services de santé qui oblige de nombreux patients à des évacuations médicales vers Montréal, et la question de la sécurité publique dans des communautés où les corps policiers régionaux réclament depuis longtemps un financement stable.

Enfin, les relations avec les nations crie et inuite se jouent sur un registre différent de la politique partisane classique. Le Grand Conseil des Cris et le Gouvernement régional d'Eeyou Istchee Baie-James, comme l'Administration régionale Kativik et Makivvik au Nunavik, sont des interlocuteurs gouvernementaux à part entière, issus de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois de 1975. Un député d'Ungava n'est pas seulement un représentant : il est un intermédiaire dans une architecture institutionnelle complexe, où la légitimité se construit dans le temps long.

La périphérie électorale

C'est là que le cas Ungava devient révélateur pour l'ensemble de l'Abitibi-Témiscamingue et du Nord-du-Québec. Les circonscriptions de Rouyn-Noranda–Témiscamingue et d'Abitibi-Est et Abitibi-Ouest connaissent, à une moindre échelle, la même dynamique : elles reçoivent peu de visites des chefs, pèsent peu dans les stratégies nationales et voient leurs enjeux — les émissions d'arsenic à Rouyn-Noranda, la pénurie de logements, le manque de médecins, la santé de l'industrie forestière — surgir par intermittence dans le débat public avant de retomber.

La couverture médiatique elle-même illustre le phénomène. Dans les fils d'actualité régionaux de Radio-Canada Abitibi-Témiscamingue, la nomination d'une candidate dans la plus grande circonscription du Québec cohabite avec les résultats du club de hockey M18 AAA d'Amos, une soirée d'astronomie sur le lac Osisko et une installation du Festival de musique émergente à Rouyn-Noranda. Ce n'est pas un reproche à la salle de nouvelles : c'est le portrait fidèle d'une région où la vie continue et où la politique nationale reste un bruit lointain.

Ce que ça change pour la suite

Pour Amélie Béchard, le défi est immédiat : se faire connaître dans un territoire où la reconnaissance du nom compte énormément, et où les électeurs jugent souvent la capacité d'un candidat à se déplacer, à écouter et à revenir. Pour les autres partis, l'épisode ouvre une fenêtre, à condition qu'ils disposent eux-mêmes de structures capables d'en profiter.

À plus long terme, la question posée dépasse la CAQ. Si les partis ne peuvent maintenir, entre les campagnes, une présence organisationnelle réelle dans le Nord, la représentation démocratique d'Ungava reposera indéfiniment sur des improvisations de fin d'été. Dans une circonscription où vivent des dizaines de milliers de citoyens inuits, cris et jamésiens, dont les besoins en logement, en santé et en transport figurent parmi les plus criants du Québec, cela mérite mieux qu'un rattrapage de dernière minute.