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Violence à l'école : ce que les chiffres mesurent vraiment

Une vaste enquête québécoise place la violence verbale au premier rang des agressions vécues à l'école. Décryptage d'une méthodologie qui explique en partie ce classement.

Les insultes, les moqueries et le manque de respect constituent la forme de violence la plus répandue dans les écoles québécoises. C'est le constat central d'une vaste enquête dont Radio-Canada a relayé les résultats cette semaine, à quelques semaines d'un scrutin provincial où l'éducation s'annonce comme un enjeu de premier plan.

Le résultat peut surprendre. Le débat public sur la violence scolaire s'organise depuis une quinzaine d'années autour de deux pôles : les agressions physiques, spectaculaires et médiatisées, et la cyberintimidation, dont l'ampleur inquiète parents et enseignants. La violence verbale, elle, occupe rarement les manchettes. Pourtant, dès qu'on interroge directement les élèves — et c'est là le cœur de la méthode —, ce sont les mots qui blessent le plus souvent.

Pourquoi la violence verbale domine les statistiques

La première explication est arithmétique. En épidémiologie sociale comme en recherche éducative, les comportements les moins coûteux à produire sont aussi les plus fréquents. Une insulte lancée dans un corridor ne demande ni préméditation, ni rapport de force physique, ni outil technologique. Elle laisse peu de traces matérielles et n'entraîne pratiquement jamais de signalement formel. Sa prévalence dans une enquête par questionnaire est donc mécaniquement plus élevée que celle d'une agression physique.

La deuxième explication tient aux définitions retenues. Les enquêtes québécoises sur le sujet — au premier chef celles menées depuis 2013 dans le cadre de la Chaire de recherche sur la sécurité et la violence en milieu éducatif de l'Université Laval, sous la direction de Claire Beaumont, avec l'instrument SEVEQ (Sécurité et violence dans les écoles québécoises) — distinguent soigneusement plusieurs catégories : violence verbale, violence physique, violence sociale ou relationnelle (exclusion, rumeurs), cyberviolence, violence à caractère sexuel, taxage. Le questionnaire demande à l'élève s'il a subi, au cours de l'année scolaire, tel ou tel geste précis, en indiquant une fréquence.

Cette granularité a une conséquence méthodologique majeure : la « violence verbale » y est définie de façon large, incluant des gestes isolés. Or l'intimidation, au sens de la Loi sur l'instruction publique modifiée en 2012 par la loi 56, suppose trois conditions cumulatives : la répétition, l'intention de nuire et un rapport de force inégal. Beaucoup d'incidents verbaux comptabilisés dans les enquêtes ne remplissent pas ces trois critères. Confondre les deux mesures, c'est comparer un thermomètre et une balance.

L'auto-déclaration : forces et angles morts

La quasi-totalité des données québécoises sur la violence scolaire repose sur l'auto-déclaration des élèves, généralement par questionnaire administré en classe. Ce choix n'est pas un pis-aller : il est justifié par une littérature abondante montrant que les incidents signalés à la direction ne représentent qu'une fraction minuscule des gestes réellement vécus. Les élèves rapportent peu, surtout à l'adolescence, et surtout lorsque la violence est verbale ou relationnelle.

Mais l'auto-déclaration comporte des angles morts documentés. D'abord, la sensibilité au libellé : selon qu'on demande « as-tu été victime de violence? » ou « quelqu'un t'a-t-il insulté, ridiculisé, traité de noms? », les taux varient considérablement. Ensuite, l'effet de la période de référence : « depuis le début de l'année » ne donne pas les mêmes résultats que « au cours du dernier mois ». Enfin, le biais de désirabilité sociale joue dans les deux sens — sous-déclaration par honte, mais aussi surdéclaration chez les plus jeunes, qui qualifient parfois de violence des conflits ordinaires.

À ces limites s'ajoutent celles de l'échantillonnage. Les grandes enquêtes scolaires québécoises reposent sur la participation volontaire d'établissements et de centres de services scolaires, avec consentement parental. Les écoles qui acceptent de participer ne sont pas nécessairement représentatives : celles qui vivent un climat difficile peuvent refuser, celles qui sont déjà mobilisées sur la question participent davantage. Les chercheurs corrigent par pondération, mais la prudence reste de mise avant de généraliser à l'ensemble du réseau.

Hausse réelle ou meilleure détection?

C'est la question la plus délicate — et celle sur laquelle les données québécoises invitent à la nuance. Les vagues successives de l'enquête SEVEQ, menées en 2013 puis en 2015, avaient plutôt montré une stabilité, voire une légère diminution de certaines formes de violence autodéclarée dans les écoles primaires et secondaires, après l'entrée en vigueur de la loi 56 et le déploiement obligatoire des plans de lutte contre l'intimidation et la violence dans chaque établissement.

Du côté de la violence à caractère sexuel, l'Enquête sur la violence dans les relations amoureuses des jeunes (ESVAN), menée sous la direction de Martine Hébert à l'UQAM auprès de plus de 8 000 adolescents québécois, a établi des taux de prévalence élevés de victimisation dans les fréquentations, tout en soulignant la difficulté à comparer les vagues d'enquête entre elles lorsque les instruments évoluent.

Entre-temps, deux facteurs de rupture compliquent toute lecture longitudinale. Le premier est la pandémie : la fermeture prolongée des écoles en 2020 et 2021 a créé un trou statistique et modifié les conditions de socialisation d'une cohorte entière. Le second est la transformation du regard social. Ce qui était banalisé il y a vingt ans — les surnoms humiliants, les remarques sur l'apparence, l'homophobie de corridor — est aujourd'hui nommé, enseigné, dénoncé. Une élève de 2026 qui coche « on m'a insulté » ne décrit pas nécessairement une réalité pire que celle de 2010 : elle décrit une réalité qu'elle a désormais les mots pour qualifier.

Autrement dit, une hausse des taux autodéclarés peut simultanément traduire une aggravation objective, un élargissement de la définition subjective de la violence et un climat de plus grande confiance envers les adultes. Les trois hypothèses ne s'excluent pas, et aucune enquête transversale ne permet à elle seule de les départager. Seules des séries longues utilisant un instrument identique, sur des échantillons comparables, autorisent des conclusions fermes — condition rarement réunie.

Ce que la science dit des programmes de prévention

Sur l'efficacité des interventions, la littérature internationale est plus solide qu'on ne le croit, et elle est modérément optimiste. Les méta-analyses de référence — dont celles de Maria Ttofi et David Farrington à Cambridge, portant sur des dizaines de programmes évalués — concluent que les programmes anti-intimidation bien implantés réduisent la victimisation d'environ 15 à 20 % et les comportements agressifs d'un ordre comparable. Ce n'est pas spectaculaire, mais c'est réel et rentable.

Les ingrédients associés au succès sont assez constants : une intervention à l'échelle de tout l'établissement plutôt que des ateliers ponctuels, une durée et une intensité suffisantes, la formation du personnel, la supervision active des cours d'école et des zones de transition, l'implication des parents, et des règles claires appliquées avec cohérence. Le programme finlandais KiVa, évalué par essais randomisés dans des centaines d'écoles, figure parmi les mieux documentés.

À l'inverse, plusieurs approches populaires donnent des résultats nuls ou contre-productifs : les conférences-chocs uniques, les groupes de discussion réunissant agresseurs et victimes sans encadrement clinique, les campagnes de sensibilisation sans changement structurel. Ces constats sont importants au moment où les partis politiques s'apprêtent à annoncer des mesures pour l'école : la question n'est pas seulement combien on investit, mais dans quoi.

Un enjeu de campagne à manier avec précaution

Le calendrier électoral place la question sous les projecteurs. Radio-Canada offre d'ailleurs un comparateur des plateformes des partis en vue du scrutin du 5 octobre, où l'éducation figure parmi les grands chapitres, aux côtés de la natalité et des services aux aînés. Or la violence scolaire se prête mal aux slogans : elle appelle des interventions lentes, locales et peu visibles, dont les effets se mesurent sur plusieurs années.

La leçon méthodologique mérite d'être retenue au-delà du débat partisan. Quand une enquête annonce que la violence verbale est la plus répandue à l'école, elle ne dit pas que l'école québécoise est un lieu invivable. Elle dit que si l'on interroge des dizaines de milliers d'élèves sur des gestes concrets, ce sont les mots qui reviennent le plus souvent — et que le climat relationnel quotidien, plutôt que les incidents extrêmes, constitue le terrain d'action le plus prometteur. C'est une information précieuse, à condition de ne pas la confondre avec un thermomètre de la dégradation sociale.