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Michael Rousseau encaisse près de 1 M$ en options juste avant de quitter Air Canada : décoder les signaux des initiés du Québec inc.

L'ex-PDG d'Air Canada a levé des options d'achat d'actions pour près d'un million de dollars à quelques semaines de son départ. Un geste parfaitement légal, mais lourd de symboles.

L'information est passée presque inaperçue dans le flot des nouvelles économiques de la rentrée : selon la chronique « Dans l'œil du Québec inc. » du Journal de Montréal, Michael Rousseau, qui a dirigé Air Canada de février 2021 jusqu'à son départ à la retraite, a exercé des options d'achat d'actions lui rapportant près d'un million de dollars peu avant de quitter ses fonctions à la tête du transporteur montréalais.

Rien d'illégal là-dedans. Rien de secret non plus : c'est précisément parce que la réglementation canadienne oblige les dirigeants à déclarer publiquement leurs transactions que la nouvelle a pu être rapportée. Mais le geste, par son ampleur et par son moment, mérite qu'on s'y attarde — d'autant qu'il survient dans un contexte social et économique où l'écart entre les salles de conseil et le plancher de travail n'a jamais paru aussi visible.

Ce qu'est un exercice d'options, concrètement

Un PDG canadien d'une grande société cotée reçoit rarement l'essentiel de sa rémunération en salaire de base. La part dominante prend la forme de rémunération variable : primes annuelles, actions différées, unités d'actions liées au rendement et, surtout, options d'achat d'actions.

Une option donne le droit — jamais l'obligation — d'acheter un certain nombre d'actions à un prix fixé d'avance, appelé prix de levée, généralement établi à la valeur du titre au moment de l'octroi. Si le titre monte au fil des ans, l'écart entre le prix de levée et le cours du marché devient le gain du détenteur. Si le titre stagne ou recule sous le prix de levée, l'option ne vaut rien. C'est le principe même du mécanisme : aligner l'intérêt du dirigeant sur celui des actionnaires.

Les options ont aussi une date d'expiration, souvent sept ou dix ans après l'octroi, et les régimes de rémunération prévoient presque toujours des règles particulières au départ à la retraite. Dans plusieurs cas, un dirigeant qui quitte l'entreprise dispose d'une fenêtre limitée — parfois quelques mois, parfois jusqu'à l'échéance normale — pour lever ses options avant qu'elles ne soient annulées. C'est la première explication, la plus prosaïque, d'un exercice massif à la veille d'un départ : le calendrier ne laisse tout simplement pas le choix.

Pourquoi le moment attire l'œil

Cela dit, les analystes de gouvernance regardent toujours d'un œil attentif les transactions d'initiés qui coïncident avec un changement de direction. Deux gestes distincts se cachent souvent derrière une seule ligne dans un tableau : exercer les options (acheter les actions au prix de levée) et vendre les actions ainsi obtenues sur le marché.

Exercer et conserver, c'est un signal neutre, voire positif : le dirigeant met de l'argent réel dans le titre. Exercer et vendre immédiatement, ce qu'on appelle dans le jargon un cashless exercise, c'est une monétisation pure. Ce n'est pas nécessairement un vote de défiance — un cadre peut vouloir diversifier un patrimoine trop concentré dans une seule entreprise, financer un projet personnel ou simplement régler une facture fiscale, car au Canada l'exercice d'options génère un avantage imposable au moment même de la levée, même si l'action n'est pas vendue. Mais les investisseurs institutionnels notent la différence.

Air Canada, faut-il le rappeler, n'a pas connu une trajectoire boursière triomphale. Le titre s'est effondré durant la pandémie, s'est partiellement redressé, mais est demeuré loin de ses sommets d'avant 2020. Un lot d'options octroyé au bon moment du cycle peut donc valoir gros, pendant que d'autres tranches, elles, restent complètement sous l'eau.

Un encadrement réel, mais discret

Au Canada, les transactions d'initiés — dirigeants, administrateurs et actionnaires détenant plus de 10 % des titres — doivent être déclarées dans le Système électronique de déclaration des initiés, le SEDI, administré par les Autorités canadiennes en valeurs mobilières. Le délai est serré : cinq jours civils suivant la transaction. Au Québec, c'est l'Autorité des marchés financiers qui veille au grain.

Ce régime de transparence est doublé de règles internes propres à chaque société : périodes d'interdiction (les blackout periods) entourant la publication des résultats trimestriels, obligation d'obtenir une préautorisation du chef du contentieux, et parfois plans de vente automatisés établis à l'avance pour éviter toute apparence de délit d'initié.

Ce qui est interdit, ce n'est pas de vendre ou d'acheter des actions de sa propre entreprise. C'est de le faire en possession d'une information privilégiée non encore rendue publique — un résultat trimestriel, une acquisition, une poursuite majeure. Sans preuve d'un tel élément, un exercice d'options à la veille d'une retraite annoncée depuis des mois demeure une opération de routine.

Le contraste qui dérange

Reste que la nouvelle atterrit dans un climat particulier. Air Canada a vécu en 2025 un conflit de travail majeur avec ses agentes et agents de bord, représentés par le Syndicat canadien de la fonction publique, un arrêt de travail qui a cloué au sol des centaines de vols et forcé l'intervention du gouvernement fédéral. Au cœur du litige : le travail non rémunéré au sol, l'embarquement, les retards. Des dizaines de milliers de passagers en ont subi les contrecoups.

Dans les médias québécois, les compressions se sont succédé. Dans le secteur manufacturier, la crise tarifaire déclenchée par Washington force des dizaines d'entreprises à revoir leurs plans; Ottawa multiplie les appels du pied, comme le rapportait Ma Beauce cette semaine, en invitant les manufacturiers touchés par la nouvelle vague de droits de douane à cogner à sa porte. Dans le Nord de la Colombie-Britannique, le fédéral vient d'annoncer plus de 11 millions de dollars par l'entremise de PacifiCan pour amortir précisément ces perturbations commerciales.

Dans les services publics, les nouvelles ne sont guère plus réjouissantes : Radio-Canada rapportait des éducatrices débordées dans les services de garde scolaires en Abitibi-Témiscamingue et la disparition de trois postes de soutien au Centre de services scolaire des Chênes, en Estrie, malgré une hausse du nombre d'élèves.

C'est dans ce décor qu'un million de dollars encaissé en quelques clics de souris fait mal paraître. Non pas parce que le geste est fautif, mais parce qu'il illustre à quel point les mécanismes de création de richesse au sommet et les conditions de travail à la base évoluent désormais sur des plans parallèles.

Comment lire les signaux d'initiés, sans se faire d'illusions

Pour l'investisseur particulier, les données du SEDI valent la peine d'être consultées, mais avec méthode.

D'abord, distinguer les achats des ventes. Un achat sur le marché ouvert, avec l'argent personnel du dirigeant, est historiquement le signal le plus fort. On n'achète pas des actions de sa propre boîte par accident. À l'inverse, une vente peut avoir mille explications sans lien avec les perspectives de l'entreprise.

Ensuite, regarder l'ampleur relative. Un vice-président qui vend 5 % de sa position, ce n'est rien. Un fondateur qui liquide 40 % de ses titres en trois mois, c'est autre chose.

Troisièmement, chercher les convergences. Une transaction isolée est du bruit. Trois ou quatre dirigeants qui achètent la même semaine, ça devient un signal.

Enfin, tenir compte du contexte du régime de rémunération. Un exercice d'options à l'approche d'une date d'expiration ou d'un départ à la retraite est mécanique, pas discrétionnaire.

Ce que ça change pour la gouvernance

La véritable question soulevée par ce type de nouvelle n'est pas celle de la légalité, mais celle de la conception même de la rémunération des hauts dirigeants. De plus en plus d'investisseurs institutionnels et de conseillers en vote — Institutional Shareholder Services et Glass Lewis en tête — réclament des exigences de détention d'actions après le départ, qui obligeraient un ex-PDG à conserver une portion de son portefeuille pendant un ou deux ans. La logique est simple : si les décisions prises en fin de mandat ont des conséquences sur les années suivantes, le dirigeant devrait y être exposé financièrement.

Dans l'univers du Québec inc., d'autres dossiers illustrent la même semaine à quel point l'argent des entreprises circule dans toutes les directions. TVA Nouvelles rapportait que le syndic chargé de la faillite du promoteur Stéphan Huot réclame 1,3 million de dollars au fraudeur Denis Vallée. Le Nouvelliste racontait comment BainUltra, face à la guerre commerciale, réplique par l'acquisition de Wetstyle, un fabricant montréalais sous la protection de la faillite. Croissance, effondrement, transfert de valeur : le capitalisme québécois n'a jamais été un long fleuve tranquille.

Ce qui rend le cas Rousseau instructif, c'est qu'il ne s'agit pas d'un scandale. C'est le système qui fonctionne exactement comme il a été conçu. Et c'est peut-être ça, la vraie discussion à avoir.