Bas-Saint-Laurent

Éolien au Bas-Saint-Laurent : la région pionnière réclame une pause devant l'Assemblée nationale

Une délégation bas-laurentienne se joint lundi 7 septembre à un rassemblement à Québec pour exiger un moratoire sur les nouveaux parcs éoliens. À un mois du scrutin, les partis restent discrets.

C'est un renversement que peu auraient prédit il y a vingt ans. Le Bas-Saint-Laurent, région qui a accueilli certains des premiers grands parcs éoliens du Québec et qui a bâti une part de son discours de développement économique sur cette filière, envoie lundi une délégation devant l'Assemblée nationale pour réclamer un moratoire sur les nouveaux projets. L'information a été rapportée en fin de semaine par le Journal Le Soir, qui indique que des citoyens de la région participeront au rassemblement du 7 septembre à Québec.

Le geste est symbolique, mais il tombe à un moment stratégique : le scrutin provincial est fixé au 5 octobre, et la question éolienne — pourtant l'un des chantiers énergétiques les plus lourds de la décennie au Québec — n'occupe pour l'instant qu'une place marginale dans les engagements des partis.

Ce qui se passe lundi

Le rassemblement devant le parlement réunira des groupes venus de plusieurs régions où les projets éoliens se multiplient : Bas-Saint-Laurent, Gaspésie, Chaudière-Appalaches, Estrie, Centre-du-Québec, Montérégie. La revendication centrale est simple à énoncer : suspendre l'autorisation de nouveaux parcs le temps que le Québec se dote d'un cadre clair, et que la filière dans son ensemble soit soumise à un examen public — un BAPE dit « générique », c'est-à-dire portant sur la filière plutôt que sur un projet à la fois.

Cette distinction est au cœur du litige. Actuellement, chaque parc est évalué séparément par le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement. Les opposants font valoir que ce découpage empêche d'apprécier les effets cumulatifs : un projet de 30 éoliennes peut sembler absorbable dans un canton, mais que se passe-t-il quand cinq projets voisins avancent en parallèle dans des MRC contiguës? Les paysages, les corridors fauniques, les milieux humides, les chemins forestiers, les puits privés ne se découpent pas selon les frontières administratives des appels d'offres d'Hydro-Québec.

Pourquoi ici, pourquoi maintenant

Le Bas-Saint-Laurent connaît l'éolien depuis longtemps. Les parcs de la région du Témiscouata, de la Matanie, de la Matapédia et des Basques ont apporté des redevances municipales bienvenues à des communautés rurales en manque de revenus autonomes. Plusieurs MRC de l'Est-du-Québec sont même devenues copropriétaires de parcs, un modèle vanté comme exemplaire de développement régional.

Ce qui a changé, c'est l'échelle. Le plan de gestion d'Hydro-Québec prévoit l'ajout de plusieurs milliers de mégawatts d'énergie éolienne d'ici 2035, dans un contexte de croissance de la demande et d'électrification. Concrètement, cela signifie des appels d'offres successifs, des zones de développement plus vastes, et des projets qui débordent des crêtes déjà occupées vers des terres agricoles, des érablières et des massifs forestiers privés jusqu'ici épargnés.

S'ajoute un élément technique lourd de conséquences : la taille des machines. Les éoliennes installées dans les années 2000 dépassaient rarement 100 mètres en bout de pale. Les modèles proposés aujourd'hui atteignent 180, 200 mètres et plus. La visibilité, l'emprise au sol, le gabarit des chemins d'accès, le poids des convois de transport et la superficie des aires de montage n'ont plus rien à voir. Des citoyens qui avaient accepté les premières générations sans broncher se retrouvent devant des projets d'une autre nature physique.

Acceptabilité sociale : le mot devenu piège

Le gouvernement répète que les projets doivent obtenir l'acceptabilité sociale. Mais la notion n'a pas de définition juridique. Dans la pratique, elle se traduit souvent par une résolution d'appui du conseil municipal — parfois adoptée tôt dans le processus, avant que les tracés précis, les distances aux résidences et les impacts sonores soient connus.

D'où la deuxième revendication de la délégation : des mécanismes de consultation contraignants, avec des seuils clairs. Faut-il des référendums locaux? Un droit de retrait pour les municipalités? Des distances minimales inscrites dans la loi plutôt que négociées cas par cas? Ces questions traversent aussi le débat sur les projets de gaz naturel et de centres de données, mais l'éolien les rend concrètes dans des dizaines de villages.

Le malaise est d'autant plus vif que les revenus ne sont pas répartis de manière homogène. Un propriétaire qui accueille une éolienne touche une rente annuelle; son voisin immédiat, qui subit la vue et le bruit sans compensation, ne touche rien. Les redevances municipales, elles, atterrissent au budget général de la municipalité ou de la MRC, sans nécessairement bénéficier au rang concerné. Cette asymétrie fabrique des divisions durables dans des communautés de quelques centaines d'habitants.

Terres agricoles et forêt privée : le nerf du dossier

Au Bas-Saint-Laurent, la question du territoire est particulièrement sensible. La région compte une forêt privée morcelée entre des milliers de petits propriétaires, une acériculture en expansion et des terres agricoles sous pression. L'Union des producteurs agricoles a déjà exprimé des réserves sur le déploiement d'infrastructures énergétiques en zone agricole protégée, plaidant pour que les meilleures terres soient soustraites au développement.

Les opposants soulèvent aussi la question des chemins. Un parc éolien exige des routes larges, portantes, à faible pente, ce qui implique du déboisement, du dynamitage et du remblai en terrain accidenté — exactement la topographie des hautes terres bas-laurentiennes. L'effet net sur les bassins versants, les frayères et la ressource en eau des puits de surface fait partie des inconnues que le BAPE générique devrait, selon eux, documenter une fois pour toutes plutôt que projet par projet.

Un silence politique assourdissant

À un mois du vote, la campagne bas-laurentienne parle d'autre chose. Le Journal l'Horizon rapporte les engagements de Christine Fréchette en matière de places en service de garde — 25 000 places abordables d'ici 2030 et une prime de 10 000 $ pour attirer du personnel. Le Journal Le Soir et le Journal l'Horizon relaient tous deux la satisfaction de Maxime Blanchette-Joncas devant l'octroi à Alstom du contrat de remplacement des trains longs parcours de VIA Rail, avec des retombées à La Pocatière. Le Cégep de Rivière-du-Loup annonce pour sa part une rencontre publique des candidats de Rivière-du-Loup–Témiscouata–Les Basques le 15 septembre, sous le titre « 120 minutes avec les candidats ».

Dans ce paysage, l'éolien brille par son absence. Aucun grand parti n'a fait du moratoire une promesse formelle. Le calcul est compréhensible : la filière est associée à la transition énergétique, à des emplois manufacturiers et à des revenus municipaux. S'y opposer, c'est risquer d'être classé du côté des freins au changement. Mais l'attentisme a un coût : il laisse le débat se cristalliser localement, projet par projet, avec des affrontements de voisinage que les élus provinciaux devront de toute façon arbitrer après le scrutin.

Ce qu'un moratoire changerait — et ce qu'il ne changerait pas

Il faut être clair sur la portée réelle de la demande. Un moratoire ne démolirait pas les parcs existants ni les projets déjà autorisés. Il viserait les nouveaux appels d'offres et les autorisations en cours d'analyse. Sa durée serait déterminante : quelques mois d'audiences génériques ne bousculent pas les cibles d'Hydro-Québec de la même manière qu'un gel de plusieurs années.

En contrepartie, une pause aurait des effets industriels immédiats. Les manufacturiers et les entreprises de services qui se sont positionnés sur la filière — plusieurs sont installés dans l'Est-du-Québec — planifient leurs carnets de commandes sur la base des volumes annoncés. L'incertitude réglementaire est, pour eux, aussi coûteuse qu'un refus.

C'est précisément la tension que le rassemblement de lundi met en scène : d'un côté, une région qui a beaucoup donné à la filière et qui estime avoir droit à un mot sur son avenir; de l'autre, un calendrier énergétique national qui laisse peu de place aux pauses. Entre les deux, un gouvernement qui aura à répondre — sinon avant le 5 octobre, sûrement après.

À surveiller

Trois indicateurs mériteront l'attention dans les prochaines semaines. D'abord, la réponse ministérielle au rassemblement : un engagement à examiner la filière dans son ensemble, même sans moratoire formel, constituerait déjà un déplacement. Ensuite, la position des MRC bas-laurentiennes, dont plusieurs sont copropriétaires de parcs et se trouvent donc en porte-à-faux entre leurs intérêts financiers et la pression citoyenne. Enfin, les débats de circonscription — comme celui annoncé au Cégep de Rivière-du-Loup — où les candidats seront pour la première fois forcés de se prononcer sur le sujet devant des électeurs qui, eux, vivent avec les tracés sur leurs cartes.