Estrie

Trois événements, un même test de résistance pour l'écosystème culturel et sportif estrien

Salon du livre jeunesse à Drummondville, premier festival de moto en Estrie et Mondiaux juniors de cyclisme à Bromont : trois rendez-vous qui reposent sur des bénévoles et des budgets serrés.

Fin septembre, l'Estrie et le Centre-du-Québec ont enchaîné les rendez-vous : une journée entièrement consacrée aux jeunes lecteurs à Drummondville, la naissance d'un premier festival de moto régional porté par deux femmes, et l'arrivée de la crème de la relève mondiale du cyclisme sur route à Bromont. Trois événements sans lien apparent, sinon celui-ci : ils tiennent tous les trois par une combinaison de bénévolat, de subventions ponctuelles et de commandites locales — le trépied le plus fragile du développement régional québécois.

Drummondville : la lecture jeunesse comme service de proximité

Radio-Canada rapportait que les petits lecteurs étaient conviés, samedi, à rencontrer auteurs et illustrateurs à Drummondville, lors d'une journée destinée à 100 % au jeune public. L'initiative n'est pas anodine dans une ville qui, jusqu'à récemment, n'avait pas de grand salon du livre à l'échelle de ceux de Québec, de Montréal, de Rimouski ou de Trois-Rivières. Le Centre-du-Québec s'est doté ces dernières années d'événements littéraires de proximité, souvent portés par des libraires indépendants, des bibliothèques municipales et des comités de bénévoles plutôt que par de grandes structures permanentes.

Le contexte donne du poids à ce type de rendez-vous. Les données de l'Institut de la statistique du Québec et les enquêtes successives sur les pratiques culturelles montrent une lecture en recul chez les adolescents, une tendance confirmée par les résultats québécois aux évaluations internationales en compréhension de l'écrit. Dans ce paysage, une journée où un enfant peut serrer la main de la personne qui a écrit son livre préféré n'est pas un simple divertissement : c'est une intervention culturelle à faible coût, avec un effet documenté sur la motivation à lire.

Encore faut-il que le modèle tienne. Les salons du livre régionaux vivent de l'aide au fonctionnement de la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) et du ministère de la Culture et des Communications, de contributions municipales et de la vente de kiosques aux éditeurs. Or les éditeurs québécois eux-mêmes traversent une période difficile : hausse du coût du papier, resserrement du marché scolaire, concurrence des plateformes. Quand un éditeur coupe dans ses déplacements, ce sont les salons les plus éloignés des grands centres qui écopent d'abord.

Un premier festival de moto, pensé par deux organisatrices

Toujours selon Radio-Canada, un tout premier festival de la moto a vu le jour en Estrie, organisé par deux femmes. L'angle est révélateur d'un double mouvement : la féminisation lente mais réelle du motocyclisme au Québec, et la volonté d'associer la fête à un discours sur la sécurité routière.

Les chiffres justifient cette prudence. Selon les bilans routiers de la Société de l'assurance automobile du Québec (SAAQ), les motocyclistes représentent une part de décès et de blessés graves largement disproportionnée par rapport à leur poids dans le parc automobile : ils comptent pour environ 2 % des véhicules immatriculés, mais pour plus d'une dizaine de pourcents des décès sur les routes. Le risque de décès par kilomètre parcouru est plusieurs fois supérieur à celui d'un automobiliste. La SAAQ a d'ailleurs relevé les contributions d'assurance des détenteurs de permis moto au fil des ans précisément à cause de ce déséquilibre entre primes perçues et indemnités versées, une décision qui avait suscité une forte contestation dans le milieu.

L'Estrie et les Cantons-de-l'Est sont, par ailleurs, un terrain de prédilection : routes sinueuses, dénivelés, paysages. Les circuits touristiques du secteur — de la route des Sommets aux chemins autour du lac Memphrémagog — sont promus par les organismes de tourisme régionaux comme destinations de motocyclisme. Un festival vient professionnaliser une pratique déjà bien installée, avec l'avantage de concentrer l'achalandage sur une fin de semaine identifiable, donc mesurable pour les hôteliers et les restaurateurs.

Le pari des organisatrices — jumeler célébration et prévention — reprend une approche que la SAAQ et les clubs privilégient depuis quelques années : formation continue, cours de conduite avancée, sensibilisation au partage de la route. C'est aussi une réponse implicite à l'irritation d'une partie des résidents devant le bruit et la vitesse sur certains tronçons. Faire d'un rassemblement un espace de responsabilisation, c'est protéger la légitimité sociale de l'activité elle-même.

Bromont : la relève mondiale et l'effet d'entraînement

Le troisième volet est le plus international. Radio-Canada signalait que l'élite de la relève du cyclisme sur route débarquait en Estrie, en marge des Championnats du monde sur route présentés du 20 au 27 septembre à Montréal. C'est la première fois que les Mondiaux de l'Union cycliste internationale (UCI) se tiennent au Canada depuis Hamilton, en Ontario, en 2003, et la première fois au Québec. La logique est claire : Montréal accueille les épreuves, mais les délégations nationales ont besoin de bases d'entraînement, d'hébergement et de routes tranquilles pour préparer les courses. Bromont, avec son centre national de cyclisme, ses parcours vallonnés et son expérience d'accueil d'événements — de la Coupe du monde de vélo de montagne aux Jeux du Québec — s'imposait naturellement.

Ce genre de retombée est ce que les économistes du sport appellent le « débordement » : la ville hôte capte les projecteurs, mais les municipalités satellites récoltent les nuitées, les repas, les services de mécanique et de physiothérapie. Pour une ville d'environ 11 000 habitants dont l'économie repose largement sur le tourisme quatre saisons, une semaine de camps d'entraînement de délégations nationales représente un remplissage hors saison, en pleine période creuse entre le vélo de montagne d'été et le ski.

Il y a aussi un effet moins comptable. Voir passer des juniors de 17 ou 18 ans qui deviendront peut-être les prochains vainqueurs de grands tours, dans son propre rang de campagne, alimente les clubs locaux. Le Québec a construit une filière crédible en cyclisme sur route et sur piste, et les infrastructures estriennes — vélodrome de Bromont, réseaux de sentiers, événements comme le Grand Prix cycliste de Québec et de Montréal — y sont pour quelque chose.

Revers de la médaille : la cohabitation. Chaque saison, les cyclistes de la région rappellent la fragilité du partage de la route sur les axes secondaires. Le Code de la sécurité routière du Québec impose depuis 2018 une distance de dépassement sécuritaire — 1 mètre là où la limite est de 50 km/h ou moins, 1,5 mètre au-delà — et interdit le fameux « emportiérage ». L'application, elle, reste inégale hors des grands centres, où les accotements sont souvent minces ou inexistants.

Le nerf de la guerre : des budgets d'un an à la fois

Ce qui unit ces trois événements, c'est leur précarité structurelle. Les festivals québécois carburent à des programmes d'aide renouvelables annuellement : le soutien aux festivals et événements touristiques du ministère du Tourisme, les fonds régionaux administrés par les MRC, les ententes de développement culturel, sans oublier le Fonds régions et ruralité. À cela s'ajoutent des commandites d'entreprises locales et, surtout, des heures de bénévolat non rémunérées. Le milieu événementiel dénonce depuis des années le même problème : des enveloppes confirmées trop tard dans l'année pour planifier sérieusement, et une inflation des coûts — assurances, sécurité, transport, cachets, matériel — qui gruge les marges.

À cela s'ajoute la question du bénévolat lui-même. Les enquêtes canadiennes sur le don, le bénévolat et la participation documentent depuis plus d'une décennie un phénomène de concentration : moins de bénévoles, qui donnent plus d'heures chacun, et un vieillissement de ce noyau. Dans une région où plusieurs municipalités perdent des points de service — comptoirs bancaires, bureaux de poste, urgences à horaire réduit, écoles de village fusionnées —, ces événements deviennent l'un des rares moments où la collectivité se rassemble physiquement. Leur valeur dépasse largement leur budget.

Un mois avant les élections municipales

Ces rendez-vous arrivent à quelques semaines des élections municipales du 2 novembre, où l'ensemble des postes de mairie et de conseil sont en jeu au Québec. Le débat en région tend à se concentrer sur le tangible : réfection d'aqueducs, aréna à rénover, développement résidentiel, ponts et rues. C'est légitime — les déficits d'infrastructures municipaux sont réels et chiffrés en dizaines de milliards.

Mais le contraste est instructif. Un salon du livre jeunesse, un festival de moto et une semaine de camps d'entraînement cyclistes coûtent, ensemble, une fraction de ce que représente un seul chantier routier. Leur rendement — en fréquentation touristique, en attractivité, en cohésion sociale, en habitudes de lecture chez les enfants — est plus difficile à photographier lors d'une annonce, donc plus facile à sacrifier lors d'un exercice budgétaire.

La vraie question posée aux candidats estriens n'est donc pas de savoir s'ils aiment les festivals. C'est de savoir s'ils sont prêts à offrir aux organisations qui les portent ce qui leur manque le plus : des ententes pluriannuelles, un guichet unique pour la logistique municipale, et une reconnaissance que le bénévolat n'est pas une ressource inépuisable.