Lanaudière

Emploi dans Lanaudière : ce que révèlent — et ce que cachent — les 284 800 emplois d'août

Huitième mois consécutif de hausse de l'emploi dans Lanaudière, selon l'Institut de la statistique du Québec. Derrière la performance, une statistique fragile et une région à deux vitesses.

La nouvelle a de quoi réjouir les élus de la région : l'emploi a progressé dans Lanaudière en août pour un huitième mois d'affilée, pour atteindre 284 800 emplois, selon les données de l'Institut de la statistique du Québec relayées par le média Mon Joliette. Le taux de chômage régional, lui, a continué de reculer.

À un mois du scrutin québécois du 5 octobre, la statistique tombe à point nommé pour quiconque souhaite défendre un bilan économique. Mais avant d'en faire un argument de campagne, il vaut la peine de se demander ce que mesure exactement ce chiffre — et surtout ce qu'il ne mesure pas.

Une hausse spectaculaire… et suspecte

Un gain mensuel de 2,8 % de l'emploi dans une région administrative, c'est énorme. À l'échelle du Québec, une variation de cette ampleur en un seul mois représenterait plus de 120 000 emplois créés. Sur une base régionale, une telle poussée est statistiquement possible, mais elle doit d'abord être lue comme un signal d'alerte méthodologique avant d'être lue comme une performance économique.

Les données régionales de l'emploi proviennent de l'Enquête sur la population active (EPA) de Statistique Canada, dont l'Institut de la statistique du Québec (ISQ) diffuse les déclinaisons québécoises. L'EPA est une enquête par échantillon : chaque mois, environ 56 000 ménages canadiens sont interrogés. Lorsqu'on découpe cet échantillon en 17 régions administratives québécoises, le nombre de ménages sondés dans Lanaudière devient très modeste. Résultat : les marges d'erreur explosent.

Statistique Canada et l'ISQ prennent d'ailleurs la précaution de publier les données régionales sous forme de moyennes mobiles de trois mois, précisément pour lisser cette volatilité. C'est une nuance capitale : le « chiffre d'août » n'est pas une photographie du mois d'août, mais une moyenne des trois derniers mois. Une hausse « en août » peut donc refléter, en bonne partie, ce qui s'est passé en juin ou en juillet.

Autre limite : les données régionales de l'EPA ne sont pas désaisonnalisées de la même manière que les données provinciales et nationales. Or l'été lanaudois est fortement marqué par la saisonnalité — construction résidentielle, travaux routiers, tourisme dans la Matawinie, agriculture dans la plaine de la rivière L'Assomption, emploi étudiant. Comparer juillet à août sans correction saisonnière revient à mesurer une marée en oubliant la lune.

Enfin, les séries de l'EPA font l'objet de révisions périodiques, notamment lorsque Statistique Canada réajuste ses estimations démographiques. Une progression annoncée en septembre peut fondre — ou grossir — quelques mois plus tard.

Le vrai moteur : la démographie du sud

Cela dit, l'histoire d'une croissance de l'emploi dans Lanaudière n'est pas une illusion statistique. Elle repose sur une réalité structurelle bien documentée : Lanaudière est l'une des régions les plus dynamiques du Québec sur le plan démographique.

Ce dynamisme est très inégalement réparti. Il se concentre dans le sud de la région, dans ce qu'on appelle la couronne nord de Montréal : Terrebonne, Mascouche, Repentigny, L'Assomption, Saint-Roch-de-l'Achigan, Saint-Sulpice. Ces municipalités absorbent depuis vingt ans un flux continu de jeunes familles quittant l'île de Montréal à la recherche de logements plus abordables. Chaque nouveau ménage arrivé dans la couronne nord ajoute mécaniquement des travailleurs à la population active lanaudoise — même si leur emploi se trouve à Montréal, à Laval ou dans Les Moulins.

C'est là un point souvent mal compris. L'EPA classe les personnes en emploi selon leur lieu de résidence, et non selon leur lieu de travail. Une portion significative des « emplois lanaudois » comptabilisés par l'ISQ sont en réalité des emplois occupés hors de la région, par des navetteurs. La statistique régionale mesure donc autant la vitalité du marché immobilier de Terrebonne et de Mascouche que celle du tissu économique de Joliette ou de Berthierville.

À cela s'ajoute la construction. La couronne nord est un vaste chantier : nouveaux quartiers résidentiels, écoles, infrastructures municipales. Les repères de la semaine en donnent une idée : Terrebonne inaugurait deux parcs réaménagés, dont un investissement de près de 1,3 M$ au parc André-Guérard; Saint-Charles-Borromée aménageait de nouveaux accès sécuritaires autour de la nouvelle école secondaire du Bois-Brûlé; le ministère des Transports fermait de nuit une bretelle de l'autoroute 640 à Terrebonne pour des travaux de drainage et d'asphaltage. Ce sont des heures de travail bien réelles, souvent temporaires, et fortement concentrées à la belle saison.

Les services publics et parapublics complètent le tableau : santé, éducation, services de garde, services municipaux. Le Cégep régional de Lanaudière, avec ses campus à Terrebonne, L'Assomption, Joliette et Repentigny, illustre cette expansion : ouverture d'une clinique d'hygiène dentaire à tarifs réduits à Terrebonne, nouvelle classe d'apprentissage actif à L'Assomption. La croissance de la population appelle des services, et les services appellent des emplois.

Le nord de la région, angle mort de la statistique

C'est ici que la moyenne régionale devient trompeuse. Lanaudière n'est pas une, mais au moins deux régions.

Au nord, la MRC de Matawinie couvre un immense territoire faiblement peuplé : Saint-Michel-des-Saints, Saint-Zénon, Saint-Alphonse-Rodriguez, Rawdon, Chertsey, Sainte-Émélie-de-l'Énergie, ainsi que la communauté atikamekw de Manawan. L'économie y repose historiquement sur la forêt, la villégiature et le tourisme — des secteurs cycliques, saisonniers et vulnérables aux aléas des marchés du bois d'œuvre et aux tensions commerciales avec les États-Unis.

La MRC de D'Autray, autour de Berthierville et de Saint-Ignace-de-Loyola, présente un profil différent mais tout aussi éloigné de la dynamique de la couronne nord : agriculture, transformation alimentaire, industrie manufacturière, population plus âgée.

Quand l'emploi progresse de 2,8 % dans « Lanaudière », rien ne garantit qu'un travailleur de Saint-Zénon ou une PME de Sainte-Élisabeth en ressente le moindre effet. La taille de l'échantillon régional interdit d'ailleurs à l'EPA de produire des estimations fiables à l'échelle des MRC. Autrement dit : la statistique la plus commentée sur le marché du travail lanaudois est structurellement incapable de dire ce qui se passe dans la moitié nord du territoire.

Mobilité : le maillon faible

Si une part importante des emplois « lanaudois » se trouve à l'extérieur de la région, alors la qualité des liens de transport devient une variable économique de premier ordre. Or, la semaine écoulée a offert un rappel brutal de leur fragilité.

Un accident mortel impliquant trois véhicules sur l'autoroute 640 à Bois-des-Filion vendredi matin. Une collision entre une voiture et un camion lourd sur l'autoroute 40 à L'Assomption, laissant un automobiliste entre la vie et la mort. Une heure de pointe chaotique vendredi, marquée par plusieurs accidents, selon TVA Nouvelles. Ajoutez les travaux nocturnes sur la 640 et le portrait se précise : le navettage lanaudois repose sur un réseau routier saturé, où le moindre incident se traduit en heures perdues.

Le transport collectif reste, lui, largement insuffisant hors des axes structurants. Le REM et la ligne de train de Mascouche desservent une fraction du territoire; les MRC du nord dépendent de services de transport adapté et collectif aux fréquences limitées.

La question du transport a d'ailleurs fait irruption dans la campagne électorale. Le Parti québécois, par la voix de sa candidate dans Berthier Elsie Lefebvre et du candidat dans Richelieu Jocelyn Desjardins, a reproché au gouvernement caquiste de ne pas avoir tenu ses promesses d'amélioration du service de la traverse Sorel-Tracy–Saint-Ignace-de-Loyola. Ce lien maritime n'est pas un détail folklorique : pour les travailleurs de D'Autray, c'est un accès direct au marché de l'emploi de la Montérégie.

Ce que la statistique ne dit pas sur la qualité des emplois

Un taux de chômage en baisse n'indique pas nécessairement une amélioration du sort des travailleurs. L'EPA ne distingue pas, dans son gros titre régional, l'emploi à temps plein de l'emploi à temps partiel, l'emploi permanent du temporaire, ni le salaire offert.

Deux dossiers en cours dans la région illustrent cette zone grise. D'abord, les paramédics : les grèves se poursuivent dans plusieurs regroupements syndicaux au Québec, avec une reprise des négociations avec Québec attendue. Ces travailleurs sont pleinement comptés comme « en emploi » par l'EPA, ce qui ne dit rien de leurs conditions. Ensuite, la mutualisation des services municipaux : Saint-Charles-Borromée et Saint-Paul viennent de reconduire pour dix ans leur entente intermunicipale en sécurité incendie. Ces regroupements traduisent la difficulté des petites municipalités à financer et à doter seules des services essentiels.

Ajoutons que le chômage peut baisser pour de mauvaises raisons : des personnes qui cessent de chercher activement du travail sortent de la population active et disparaissent du numérateur comme du dénominateur.

Ce qu'il faut retenir

Huit mois consécutifs de hausse, c'est une tendance, et une tendance vaut mieux qu'un chiffre isolé. Elle est cohérente avec ce qu'on sait de Lanaudière : une région en croissance démographique rapide, portée par l'attraction de la couronne nord de Montréal, la construction résidentielle et l'expansion des services de proximité.

Mais trois mises en garde s'imposent. Le chiffre du mois est une moyenne mobile assortie d'une marge d'erreur élevée, susceptible d'être révisée. Il agrège deux réalités économiques très différentes, celle du sud périurbain et celle du nord forestier et agricole. Et il compte des travailleurs selon leur domicile, non selon leur lieu de travail, ce qui en fait autant un indicateur de mobilité résidentielle que de vitalité économique locale.

D'ici au 5 octobre, la statistique circulera. Les électrices et électeurs lanaudois auraient intérêt à demander aux candidats non pas un commentaire sur les 284 800 emplois, mais des engagements précis sur la diversification économique de la Matawinie et de D'Autray, sur les liens de transport du quotidien, et sur la capacité des services publics régionaux à suivre le rythme d'une population qui augmente plus vite que ses infrastructures.