Il faut parfois un regard extérieur pour mesurer l'ampleur d'une fracture. Cette fin de semaine, la chaîne publique australienne ABC a consacré un long dossier à ce qu'elle appelle sans détour le « divorce » entre les États-Unis et le Canada, chiffrant à quelque 1 200 milliards de dollars la relation commerciale en voie de désintégration entre les deux « cousins nord-américains ». Le mot est brutal. Vu de Montréal, de Saguenay ou de Trois-Rivières, il décrit pourtant assez bien ce que vivent depuis des mois des milliers de travailleurs et d'entrepreneurs québécois.
Car derrière l'abstraction des milliards, il y a une géographie très concrète. Le Québec exporte environ 70 % de ses marchandises vers les États-Unis. Aucune diversification, aussi énergique soit-elle, n'efface une telle dépendance en dix-huit mois. Et la question qui se pose désormais n'est plus seulement « combien coûtent les tarifs ? », mais « que reste-t-il de la prévisibilité institutionnelle sur laquelle reposait tout notre modèle industriel ? »
Un choc qui s'est installé, pas un orage passager
Rappelons la séquence. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, les mesures se sont empilées : droits sur l'acier et l'aluminium relevés à 50 % en juin 2025, tarifs sur l'automobile, sur le cuivre, sur le bois d'œuvre et les produits du bois, puis une hausse générale à 35 % sur les biens canadiens non conformes à l'ACEUM à compter du 1er août 2025. En octobre, Washington a encore ajouté 10 points après la diffusion d'une publicité de l'Ontario mettant en scène Ronald Reagan — un épisode qui illustre à lui seul la volatilité du dossier.
L'exemption ACEUM demeure la bouée de sauvetage : une part majoritaire des exportations canadiennes continue d'entrer aux États-Unis en franchise parce qu'elle satisfait aux règles d'origine du traité. Mais cette bouée est elle-même percée : l'accord fait l'objet d'une révision conjointe prévue en 2026, et personne à Ottawa ou à Québec ne parie sur une reconduction tranquille. C'est précisément là que réside le glissement dont parle ABC : on est passé d'un différend tarifaire à une incertitude de régime.
Les chiffres de Statistique Canada racontent la même histoire, en moins spectaculaire. Les exportations vers les États-Unis ont plongé au printemps 2025, la part américaine dans les exportations canadiennes touchant des creux inédits depuis que la série existe, avant de se stabiliser à un niveau nettement inférieur à la normale d'avant-guerre commerciale. Les exportations vers le reste du monde, elles, ont atteint des sommets. Le rééquilibrage est réel. Il est aussi très insuffisant : le « reste du monde » ne représente qu'une fraction du marché perdu.
L'aluminium : la filière la plus exposée du Québec
Le Québec produit environ 90 % de l'aluminium primaire canadien, et le Canada fournit à lui seul plus de la moitié de l'aluminium primaire consommé aux États-Unis. Un tarif de 50 % sur ce métal n'est pas une taxe technique : c'est un coup de massue sur l'écosystème du Saguenay–Lac-Saint-Jean, de la Côte-Nord et du Centre-du-Québec.
La nuance importe toutefois. Une part de l'aluminium canadien conforme à l'ACEUM échappe encore aux droits, et les acheteurs américains n'ont pas d'alternative crédible à court terme — la capacité de fonte aux États-Unis a fondu depuis vingt ans. Résultat : une partie du tarif est absorbée par les acheteurs américains sous forme de prime régionale (le fameux Midwest premium), ce qui a paradoxalement soutenu les revenus de certains producteurs. Mais ce répit ne protège ni les transformateurs québécois — extrusion, pièces automobiles, produits ouvrés — ni les projets d'investissement, qui exigent un horizon de dix ans, pas de dix semaines.
Bois d'œuvre : la double peine
Le bois d'œuvre, lui, cumule les couches de pénalité. Aux droits antidumping et compensateurs traditionnels, relevés en 2025 à des niveaux combinés supérieurs à 35 % pour la plupart des producteurs canadiens, s'ajoutent désormais les tarifs de la section 232 sur le bois et les produits du bois. Pour certaines entreprises, la charge cumulée dépasse 45 %.
C'est un conflit vieux de quarante ans, mais son intensité actuelle survient au pire moment : la demande américaine de construction résidentielle est molle, les prix du bois ne compensent rien, et plusieurs scieries québécoises fonctionnent à capacité réduite. Le gouvernement du Québec a annoncé des programmes de garanties de prêts et de soutien à la liquidité, et Ottawa a déployé un ensemble de mesures — protection de l'emploi, financement d'urgence, achats publics de bois canadien. Ces dispositifs limitent la casse. Ils ne recréent pas de marché.
Aérospatiale et agroalimentaire : les fronts moins visibles
L'aérospatiale québécoise — plus de 200 entreprises, un pôle mondial autour de Montréal — vit dans une chaîne d'approvisionnement où une même pièce peut traverser la frontière plusieurs fois avant l'assemblage final. Le secteur bénéficie historiquement de l'Accord sur le commerce des aéronefs civils, qui maintient une franchise sur une large gamme de composants, et l'ACEUM couvre une bonne part du reste. Mais les tarifs sur l'aluminium et l'acier renchérissent les intrants, et les fournisseurs de rang 2 et 3, moins outillés pour naviguer dans les règles d'origine, encaissent des retards administratifs coûteux. Le risque ici est moins la fermeture immédiate que l'érosion lente de la compétitivité.
L'agroalimentaire, enfin, illustre le caractère politique du dossier. La gestion de l'offre — lait, œufs, volaille — est une cible récurrente du discours américain, et la promesse d'Ottawa de la préserver reste l'un des rares points de consensus entre les partis fédéraux. Mais le porc, le sirop d'érable, les produits transformés et les fruits et légumes québécois dépendent d'un accès américain fluide. Toute friction douanière additionnelle se paie en marges.
Pourquoi la diversification avance si lentement
On entend depuis dix-huit mois le même mot d'ordre : l'Europe, l'Asie, l'Indo-Pacifique. Le Canada dispose pourtant des outils — l'AECG avec l'Union européenne, le PTPGP dans le Pacifique. Alors pourquoi ça traîne ?
D'abord la géographie. Expédier de l'aluminium ou du bois vers Anvers ou Yokohama coûte structurellement plus cher que de charger un camion vers Plattsburgh. Ensuite, la capacité portuaire et ferroviaire : les corridors canadiens ont été conçus pour un axe nord-sud. Puis les normes : l'AECG offre un accès tarifaire quasi complet, mais les barrières non tarifaires européennes — certification, phytosanitaire, exigences de durabilité — freinent les PME. Enfin, la culture d'affaires : vendre à Boston, c'est parler la même langue commerciale ; vendre à Séoul, c'est trois ans de développement.
Les chiffres de Statistique Canada le montrent : la hausse des exportations hors États-Unis est réelle mais concentrée dans quelques produits — or, énergie, certains métaux — qui ne correspondent pas au profil manufacturier québécois.
Emploi mou, banque centrale prudente : les symptômes
Cette fracture explique en partie ce que l'on observe dans les indicateurs canadiens depuis des mois : un marché du travail qui perd de la vigueur, un taux de chômage remonté au-dessus de 7 % au pays, des pertes concentrées dans les secteurs exposés au commerce, une croissance qui recule quand les exportations décrochent.
Elle explique aussi la posture de la Banque du Canada. L'institution a coupé son taux directeur à plusieurs reprises en 2025, jusqu'à 2,25 %, en invoquant explicitement les dommages du conflit commercial sur l'investissement des entreprises et l'emploi, tout en soulignant qu'une banque centrale ne peut pas compenser une perte structurelle d'accès à un marché. Sa prudence n'est pas de l'indécision : c'est l'aveu que l'outil monétaire ne répare pas une frontière.
Le signal néerlandais : quand le risque devient institutionnel
Dernier élément, moins commenté mais peut-être le plus révélateur. La banque centrale des Pays-Bas a entrepris ces dernières années de rapatrier ses réserves d'or hors des voûtes étrangères, notamment américaines, en invoquant ouvertement la nécessité de disposer de ses avoirs en cas de crise géopolitique ou de rupture de l'ordre financier international. Plusieurs banques centrales européennes ont engagé des réflexions similaires.
Ce geste dit quelque chose que les tarifs ne disent pas : la question n'est plus seulement le coût d'entrée d'un produit sur un marché, mais la fiabilité des institutions qui garantissent les contrats, les dépôts, les règles. Pour une économie comme celle du Québec — bâtie sur des chaînes d'approvisionnement transfrontalières, des investissements de très long terme et des traités présumés stables —, ce déplacement du risque du tarifaire vers l'institutionnel est autrement plus lourd de conséquences. Un tarif se négocie. Une perte de confiance se reconstruit sur une génération.
Ce qu'il faut surveiller
Trois échéances structureront les prochains mois : la révision de l'ACEUM en 2026, l'issue des contestations juridiques américaines sur la légalité de certains tarifs présidentiels, et le rythme réel de pénétration des marchés européens et asiatiques par les exportateurs québécois. Entre-temps, l'ampleur du soutien public — garanties de prêts, achats gouvernementaux, accélération des grands projets d'infrastructure — déterminera combien d'entreprises tiendront jusqu'à la reprise.
Le divorce que décrit ABC depuis Sydney n'est pas encore consommé. Mais au Québec, on a déjà commencé à faire les boîtes.
