La Fédération canadienne de l'entreprise indépendante (FCEI) revient à la charge : elle demande au gouvernement fédéral de créer un programme d'aide destiné spécifiquement aux entreprises frappées par les tarifs douaniers américains et par les contre-tarifs canadiens. Selon un nouveau sondage de l'organisation, relayé notamment par le Courrier Laval, 18 % des petits exportateurs et 11 % des PME dans leur ensemble subissent directement les effets du conflit commercial en cours entre le Canada et les États-Unis.
Le chiffre paraît modeste. Il ne l'est pas. Ramené à la structure économique québécoise — où les entreprises de moins de 100 employés représentent la vaste majorité des employeurs privés —, un exportateur sur cinq qui encaisse une hausse subite de ses coûts d'accès au marché américain, cela représente des milliers d'entreprises dans les meubles, la transformation métallique, l'aluminium ouvré, l'agroalimentaire ou la sous-traitance industrielle. Et contrairement aux grands donneurs d'ordres, ces PME ne disposent ni d'un service des affaires publiques, ni d'un cabinet de commerce international, ni de la capacité d'absorber six mois de marges négatives.
Le cas du meuble : rester canadien ou survivre
L'illustration la plus parlante nous vient de l'Ontario, mais elle vaut pour tout le corridor manufacturier du Québec. Radio-Canada a raconté cette semaine l'histoire d'un fabricant de meubles de Kemptville, dans l'est ontarien, frappé de plein fouet par des tarifs américains de 50 % et qui envisage désormais d'ouvrir une usine aux États-Unis pour préserver l'avenir de sa production. Le titre du reportage résume à lui seul le dilemme : « fièrement canadien, bientôt aux États-Unis ».
À 50 % de droits, l'arithmétique ne laisse aucune place à la nuance. Un manufacturier a trois options : absorber la surtaxe et voir sa marge disparaître, la refiler au client américain et perdre le contrat au profit d'un concurrent domestique, ou déplacer la production au sud de la frontière. La troisième option est la seule qui protège le carnet de commandes. Elle est aussi celle qui vide les usines canadiennes.
C'est précisément ce que la FCEI cherche à éviter. L'organisation, qui représente environ 100 000 PME au pays, plaide depuis le début du conflit pour deux choses distinctes : un soutien financier direct aux entreprises touchées, et un allègement du fardeau que représentent les contre-tarifs canadiens sur les intrants importés.
Le contre-tarif, cette taxe sur nos propres manufacturiers
C'est le point aveugle du débat public. Depuis le printemps 2025, Ottawa a riposté aux mesures américaines par ses propres droits de douane sur des dizaines de milliards de dollars de marchandises importées des États-Unis. Politiquement, la riposte se défend. Économiquement, elle frappe d'abord les manufacturiers canadiens qui achètent leurs composants, leurs machines, leur acier ou leurs pièces de rechange chez leur voisin.
Le gouvernement fédéral a bien mis en place un mécanisme d'exonération pour certains cas — notamment pour les intrants nécessaires à la fabrication, à la transformation alimentaire et à la santé publique —, administré par le ministère des Finances et l'Agence des services frontaliers du Canada. Mais l'accès à ces remises passe par des demandes documentées, des délais et une expertise tarifaire que la plupart des petites entreprises n'ont pas à l'interne. Pour un atelier de 25 employés qui importe des quincailleries de l'Ohio, le coût de conformité pour réclamer une remise peut dépasser le montant réclamé.
Résultat : la PME paie deux fois. Elle paie le tarif américain sur ce qu'elle vend, et le contre-tarif canadien sur ce qu'elle achète. C'est l'essentiel du message que porte la FCEI depuis des mois : sans mécanisme de remise véritablement accessible, la riposte d'Ottawa se transforme en taxe sur ses propres manufacturiers.
Pendant ce temps, les agences régionales distribuent au cas par cas
Le contraste avec la stratégie fédérale actuelle est frappant. Plutôt qu'un programme universel accessible sur preuve de préjudice tarifaire, Ottawa privilégie l'intervention ciblée par ses agences de développement régional.
Cette semaine encore, le gouvernement du Canada annonçait, par l'intermédiaire de PacifiCan, un investissement de plus de 11 millions de dollars pour soutenir des entreprises, des emplois et des collectivités du nord de la Colombie-Britannique, explicitement dans « les secteurs clés touchés par les perturbations du commerce mondial ». Au Québec, c'est Développement économique Canada pour les régions du Québec (DEC) qui joue ce rôle, avec des enveloppes distribuées projet par projet.
Cette approche a ses vertus : elle permet de cibler les cas les plus lourds et d'orienter l'argent vers la productivité ou la diversification des marchés plutôt que vers la simple survie. Mais elle a un défaut structurel majeur : elle est discrétionnaire. Il faut savoir qu'un programme existe, monter un dossier, attendre l'analyse, cofinancer sa part. C'est un modèle taillé pour l'entreprise de 200 employés qui a un directeur des finances. Pas pour celle de 15 employés dont le propriétaire fait lui-même les soumissions le soir.
Ajoutons l'autre extrémité du spectre. Les grands joueurs, eux, obtiennent des contrats structurants qui sécurisent des années de production — pensons aux commandes de matériel roulant décrochées par Alstom pour son usine de La Pocatière. Ce sont de bonnes nouvelles pour l'emploi régional, personne n'en disconvient. Mais elles rappellent que la politique industrielle canadienne fonctionne bien pour ceux qui ont la taille critique pour négocier avec l'État, et beaucoup moins bien pour la longue traîne des sous-traitants.
Ce que la FCEI demande concrètement
Les revendications de la fédération tournent autour de quelques axes. D'abord, un programme d'aide direct — subventions ou crédits — pour les entreprises capables de démontrer une perte de revenus ou une hausse de coûts attribuable aux tarifs et contre-tarifs. Ensuite, la redistribution des recettes tarifaires perçues par Ottawa : puisque le gouvernement encaisse des milliards en droits de douane, la logique voudrait qu'une part significative revienne aux entreprises qui les ont payés.
La FCEI réclame aussi un élargissement et une simplification des exonérations sur les intrants, ainsi qu'un soutien accru à la diversification des marchés — accompagnement à l'exportation vers l'Europe et l'Asie-Pacifique, participation à des missions commerciales, certification. Enfin, l'organisation insiste sur l'élimination des barrières au commerce interprovincial, dossier sur lequel les provinces ont multiplié les protocoles d'entente depuis 2025 sans que les résultats concrets soient encore mesurables sur le terrain.
À cela s'ajoute une demande plus discrète mais essentielle : de la prévisibilité. Les entrepreneurs interrogés par la FCEI évoquent constamment l'impossibilité de planifier. Un tarif annoncé, suspendu, réinstauré, modifié par décret présidentiel, contesté devant les tribunaux américains — ce chaos réglementaire décourage l'investissement bien au-delà de son effet comptable direct.
Pourquoi c'est important pour le Québec
Le Québec exporte massivement vers les États-Unis : historiquement, environ les trois quarts de ses exportations internationales de biens y sont destinées. Les secteurs les plus exposés — aluminium, bois d'œuvre, aéronautique, meuble, produits métalliques — sont aussi ceux où la sous-traitance PME est la plus dense. Quand un tarif frappe un grand exportateur, il frappe simultanément la dizaine de petits fournisseurs qui vivent de ses commandes, sans que ceux-ci apparaissent dans les statistiques d'exportateurs directs.
C'est le trou dans le filet. Les grandes entreprises négocient, les régions ciblées reçoivent des enveloppes, mais l'atelier d'usinage de la Beauce ou le fabricant de composantes de meubles des Laurentides qui perd 30 % de son chiffre d'affaires n'a, à ce jour, aucune porte à laquelle cogner pour une aide directe.
La question que soulève la FCEI n'est donc pas seulement budgétaire. Elle est stratégique : si le Canada considère que sa base manufacturière est un actif à défendre, il devra choisir entre continuer à financer au compte-gouttes et bâtir un véritable mécanisme d'urgence. Faute de quoi, d'autres entrepreneurs feront le calcul du fabricant de Kemptville — et l'usine partira.
