Pour l'instant, ça ressemble à une blague. Un chef de parti transformé en personnage de jeu vidéo, un adversaire propulsé dans une scène de film culte, une voix synthétique qui récite un slogan sur un air country. Radio-Canada a documenté cette première campagne électorale québécoise à l'ère de l'intelligence artificielle générative : l'outil sert surtout, jusqu'ici, à faire passer des messages partisans par le montage humoristique. Rien qui menace directement l'intégrité du scrutin du 5 octobre.
Le problème, c'est que l'humour et la falsification utilisent exactement la même chaîne de production. Les mêmes modèles, les mêmes coûts marginaux quasi nuls, la même vitesse de diffusion. Et le Québec aborde cette campagne avec un cadre légal qui n'a jamais été conçu pour un monde où n'importe qui peut fabriquer, en dix minutes et pour quelques dollars, une déclaration crédible attribuée à un chef de parti.
Ce que la loi québécoise dit — et ne dit pas
La Loi électorale du Québec encadre depuis longtemps la publicité partisane : identification de l'agent officiel, plafonds de dépenses, interdiction de la publicité par des tiers non autorisés. Ce régime est robuste sur le plan financier. Il est muet sur la nature du contenu.
Autrement dit : un parti qui publie une vidéo générée par IA respecte la loi dès lors que la publicité est correctement identifiée comme émanant de son agent officiel. Aucune disposition n'oblige à indiquer qu'une image, une voix ou une vidéo a été synthétisée. Aucune n'interdit explicitement de faire dire à un adversaire des mots qu'il n'a jamais prononcés, tant qu'on ne franchit pas les seuils déjà prévus par le Code criminel (diffamation, usurpation d'identité) ou par les articles de la Loi électorale sur les fausses déclarations concernant un candidat.
Le Directeur général des élections du Québec (DGEQ) a bien mené, ces dernières années, des campagnes de sensibilisation à la désinformation et rappelé aux électeurs de vérifier leurs sources. Mais son coffre à outils demeure celui d'un arbitre administratif : il peut enquêter, transmettre au poursuivant, imposer des sanctions — dans des délais qui se comptent en semaines ou en mois. Or un faux crédible diffusé le vendredi avant un scrutin du lundi n'a besoin que de 72 heures pour faire son travail.
Le vrai enjeu n'est pas la détection
La tentation est grande de croire que la solution est technique : filigranes numériques, métadonnées de provenance, détecteurs automatiques. C'est une illusion confortable.
Dans une opinion publiée par Le Temps, le philosophe Baptiste Le Bihan, de l'Université de Genève, résume le piège : le marquage des contenus générés par IA est structurellement imparfait, et surtout il déplace la question. Savoir si une machine a participé à la production d'un contenu importe moins que d'établir quelle relation la personne à qui on l'attribue entretient réellement avec ce contenu. Transposé au politique : l'électeur n'a pas besoin de savoir qu'un pixel a été calculé, il a besoin de savoir si le chef a dit ou non ce qu'on l'entend dire.
Techniquement, les filigranes se contournent. Une recapture d'écran, une recompression, un passage par un modèle open source sans marquage, et la traçabilité disparaît. Le standard de provenance C2PA — porté notamment par Adobe, Microsoft et la BBC — est prometteur, mais il repose sur une adoption volontaire de bout en bout : caméra, logiciel d'édition, plateforme de diffusion. Une seule maille manquante et la chaîne casse. Les détecteurs, eux, produisent des faux positifs qui peuvent être aussi dommageables que les faux négatifs : accuser à tort une vidéo authentique d'être synthétique, c'est offrir aux acteurs de mauvaise foi le « dividende du menteur » — la possibilité de nier n'importe quelle preuve réelle.
Le véritable chantier est donc ailleurs : dans la chaîne de responsabilité.
Trois maillons, trois trous
Les partis. Ce sont eux qui produisent le gros du contenu partisan. Rien ne les empêche d'adopter, unilatéralement ou conjointement, un engagement d'étiquetage systématique de tout contenu synthétique dans leurs publicités et leurs publications. Certains partis, ailleurs, l'ont fait. Au Québec, un tel code de conduite volontaire n'existe pas sous forme contraignante et vérifiable. C'est le geste le moins coûteux et le plus rapide à poser — et il n'a pas été posé.
Les plateformes. Meta impose depuis 2024 un étiquetage des contenus politiques retouchés numériquement dans ses publicités, et exige que les annonceurs déclarent l'usage d'IA pour les publicités électorales. Google applique une politique comparable dans son registre de transparence publicitaire. Ces règles existent, mais elles sont autoadministrées, appliquées inégalement, et elles ne couvrent pas le contenu organique — c'est-à-dire l'immense majorité de ce qui circule. Sur X, la modération politique a été considérablement réduite. Et TikTok, réseau désormais central chez les jeunes électeurs, applique ses propres normes sans reddition de comptes au régulateur québécois.
Le DGEQ. Il n'a ni mandat explicite en matière de contenus synthétiques, ni mécanisme d'authentification rapide, ni pouvoir d'ordonner un retrait en 24 ou 48 heures. Sa capacité de réaction dépend du bon vouloir des plateformes.
Ce qui existe ailleurs
La comparaison est instructive. L'Union européenne, avec son règlement sur l'IA, impose des obligations de transparence pour les contenus manipulés — hypertrucages compris — et son règlement sur la transparence de la publicité politique, applicable depuis octobre 2025, exige l'étiquetage clair des publicités politiques et la divulgation des techniques de ciblage. Le Digital Services Act, de son côté, oblige les très grandes plateformes à évaluer et atténuer les risques systémiques pour les processus électoraux, sous peine d'amendes calculées sur le chiffre d'affaires mondial.
Aux États-Unis, faute d'action fédérale décisive, une vingtaine d'États ont légiféré. La Californie a adopté un arsenal exigeant l'étiquetage des contenus électoraux trompeurs et imposant des obligations aux grandes plateformes — arsenal partiellement bloqué par les tribunaux au nom du premier amendement, ce qui illustre la difficulté de l'exercice. Le Minnesota et le Texas ont opté pour des interdictions ciblées dans les fenêtres précédant un scrutin.
En France, le Conseil d'État et l'Arcom ont travaillé sur la traçabilité, et le Digital Services Act s'y applique directement. Le New York Times et Le Monde ont abondamment documenté ces débats, notamment la tension entre lutte contre la désinformation et liberté d'expression.
Au Canada, le rapport de la Commission Hogue sur l'ingérence étrangère, remis en janvier 2025, a insisté sur la désinformation comme menace existentielle pour la démocratie et recommandé de renforcer les capacités de détection et de réponse rapide. Élections Canada et le Bureau du commissaire aux élections fédérales ont depuis étoffé leur veille. Mais le fédéral n'a pas adopté d'obligation d'étiquetage des contenus synthétiques en publicité politique : le projet de loi C-27, qui contenait un volet IA, est mort au feuilleton en janvier 2025.
Le Québec, lui, s'est doté d'un Conseil de l'innovation et a reçu en 2024 des recommandations en matière d'encadrement de l'IA. Rien de tout cela ne s'est traduit par une modification de la Loi électorale.
Ce qu'il faudrait, concrètement
Trois mesures se dégagent, et aucune n'exige de percée technologique.
D'abord, une obligation d'étiquetage des contenus synthétiques dans toute publicité électorale, avec sanction pécuniaire réelle — pas une recommandation. Le fardeau repose alors sur l'annonceur, qui est identifiable, plutôt que sur un détecteur, qui est faillible.
Ensuite, un mécanisme de réponse rapide : une cellule conjointe DGEQ–partis–plateformes capable, dans les dernières semaines, d'authentifier ou de démentir un contenu en quelques heures et d'obtenir un étiquetage ou un retrait accéléré. C'est le modèle que l'Union européenne tente d'imposer par le DSA.
Enfin, une règle de responsabilité en cascade : quand l'origine d'un faux ne peut être établie, la responsabilité de la diffusion amplifiée doit incomber à celui qui l'amplifie. C'est le seul levier qui fasse réellement bouger les plateformes.
L'urgence est asymétrique
Il faut se garder du catastrophisme. À ce jour, aucun deepfake n'a fait dérailler une élection démocratique majeure, et les campagnes de désinformation les plus efficaces restent souvent les plus rudimentaires : un extrait vidéo authentique sorti de son contexte fait plus de dégâts qu'un hypertrucage sophistiqué.
Mais l'asymétrie est brutale. Produire un faux coûte quelques dollars ; le démentir mobilise des journalistes, des vérificateurs, des juristes, et arrive toujours en second. Dans la fenêtre des 72 dernières heures d'une campagne, où les votes se décident et où les médias ont peu de marge pour enquêter, cette asymétrie devient décisive.
Le Québec entre donc en campagne avec de l'humour synthétique et un cadre normatif d'avant l'IA. Le pari implicite est que la retenue des acteurs suffira cette fois-ci. C'est peut-être vrai. Ce n'est pas une politique publique.
