Laval

Une rue, un atelier : à Laval, la petite échelle contre la grande fusion

Cœur de quartier fera raconter Laval par ses citoyens; PlantAction cible la seule rue Édith à Fabreville. Deux paris sur le micro-local dans une ville qui promet 250 000 arbres.

Il y a, dans la façon dont Laval se raconte, un paradoxe tenace. La ville est née d'un coup de force administratif — la fusion, en 1965, des quatorze municipalités de l'île Jésus — mais ses habitants continuent, soixante ans plus tard, de dire qu'ils sont de Sainte-Rose, de Saint-Vincent-de-Paul, de Fabreville ou de Chomedey. Le nom officiel désigne un territoire; les anciens noms désignent une appartenance. Deux initiatives lancées cet automne travaillent précisément dans cet interstice, et elles le font à une échelle délibérément minuscule : l'atelier de quartier d'un côté, la rue unique de l'autre.

Quatorze ateliers pour quatorze anciens villages

Le 26 août, Signé Laval a annoncé le lancement de « Cœur de quartier », un projet de médiation culturelle qui invite les Lavallois à revisiter leur milieu de vie à partir de leurs archives personnelles, de leurs souvenirs et de leurs récits. Comme l'ont rapporté le Courrier Laval et Média Laval, quatorze ateliers sont prévus dans différents secteurs de la ville, chacun faisant dialoguer la parole citoyenne avec un objet patrimonial emblématique du lieu.

Le chiffre n'a rien d'anodin. Quatorze, c'est exactement le nombre de municipalités absorbées lors de la création de Ville de Laval : Sainte-Rose, Sainte-Dorothée, Saint-Vincent-de-Paul, Saint-François-de-Sales, Duvernay, Pont-Viau, Laval-des-Rapides, Chomedey, Fabreville, Auteuil, Vimont, Laval-sur-le-Lac, Sainte-Rose-de-Lima et Îles-Laval. La Ville elle-même reconnaît aujourd'hui ces héritages dans sa politique culturelle et dans son répertoire du patrimoine, qui recense les noyaux villageois anciens comme des ensembles d'intérêt. Le projet de Signé Laval reprend donc, en creux, la géographie d'avant la fusion — comme si la mémoire des villages restait la seule grille de lecture qui parle vraiment aux résidents.

Signé Laval, faut-il le rappeler, n'est pas un organisme communautaire improvisé. Il s'agit du conseil régional de la culture de Laval, financé notamment par le ministère de la Culture et des Communications et par la Ville dans le cadre de l'entente de développement culturel. La médiation culturelle, elle, est une pratique reconnue et outillée au Québec depuis une vingtaine d'années : elle vise à créer une rencontre entre des citoyens, des artistes et un contenu culturel, plutôt qu'à simplement diffuser une œuvre vers un public.

La rue Édith, laboratoire d'un verdissement de proximité

À quelques kilomètres de là, dans Fabreville, un autre organisme fait le pari inverse de la grande campagne. Le Mouvement PlantAction, qui mène depuis quelques années l'opération « Jamais sans mon arbre », a choisi cet automne de concentrer ses efforts sur une seule artère : la rue Édith, où plus d'une trentaine de propriétés n'ont aucun arbre en façade. C'est ce qu'a rapporté le Courrier Laval, citant le président de l'organisme, Didier Jadotte Dumerlin.

La méthode est un changement de doctrine. Jusqu'ici, les campagnes de verdissement citoyen ratissaient un quartier entier, distribuant quelques dizaines d'arbres éparpillés sur des kilomètres carrés. Cibler une rue, c'est viser un effet visible et immédiat : une canopée continue, un microclimat, une pression sociale positive entre voisins. C'est aussi, très concrètement, une stratégie de conversion — quand trois maisons d'affilée plantent, la quatrième suit plus facilement que si l'offre arrivait par la poste.

Cette logique n'est pas propre à Laval. Des organismes comme la Société de verdissement du Montréal métropolitain (SOVERDI) ont documenté depuis longtemps le fait que le potentiel de plantation le plus important, en milieu urbain dense, se trouve sur les terrains privés — cours arrière, façades résidentielles, stationnements commerciaux — et non sur l'emprise publique déjà largement occupée. Laval, avec sa trame pavillonnaire héritée du boom des années 1960 et 1970, est un cas d'école : d'immenses surfaces privées, souvent gazonnées, souvent nues.

Le chiffre de 250 000 arbres et ce qu'il implique

En arrière-plan de ces deux initiatives se profile l'engagement le plus structurant de la Ville en matière environnementale : la plantation de 250 000 arbres d'ici 2035, inscrite dans le Plan de développement durable de Laval, avec l'objectif de faire passer l'indice de canopée du territoire urbanisé de 20 % à 27 %. La Ville a par ailleurs adopté un Plan de foresterie urbaine et distribue chaque année des arbres gratuits aux citoyens dans le cadre de programmes de verdissement résidentiel.

Ramenons les proportions à leur juste mesure : trente arbres sur la rue Édith, c'est 0,012 % de la cible municipale. Un atelier de mémoire dans un noyau villageois ne modifie ni le zonage, ni la hauteur permise, ni le sort d'une maison ancestrale menacée par un projet de redéveloppement. C'est précisément là que se situe la question la plus intéressante que posent ces deux projets : à quoi sert l'action citoyenne micro-locale quand les leviers déterminants — le budget d'immobilisations, le schéma d'aménagement, les permis de démolition, les ententes avec les promoteurs — se décident ailleurs?

Ce que la petite échelle peut réellement

La réponse honnête est qu'elle ne remplace rien, mais qu'elle produit trois choses que les grands programmes produisent mal.

D'abord, de la donnée fine. Un organisme qui fait du porte-à-porte sur une rue apprend pourquoi les gens ne plantent pas : peur des racines près des fondations, entretien, coût, méconnaissance des programmes existants, statut de locataire. Ce sont des informations que ne fournit aucun décompte satellitaire de canopée, et qui déterminent pourtant le taux de succès réel d'une cible de 250 000 arbres.

Ensuite, de la légitimité. Un récit collecté auprès de résidents de Saint-Vincent-de-Paul ou de Sainte-Rose devient une pièce mobilisable dans un débat d'urbanisme. Le patrimoine documenté résiste mieux que le patrimoine simplement aimé — la Loi sur le patrimoine culturel, révisée en 2021, impose d'ailleurs aux municipalités du Québec de nouvelles obligations, dont la constitution d'inventaires des immeubles construits avant 1940 et la mise en place d'un comité consultatif d'urbanisme doté d'un volet patrimoine. Un projet de médiation qui fait remonter des archives personnelles alimente, de fait, cette matière première.

Enfin, de la capacité d'organisation. Une rue qui s'est concertée pour planter est une rue capable de se concerter pour autre chose : une demande de trottoir, une opposition à un dézonage, une pétition sur la circulation de transit.

Un contexte politique qui n'est pas neutre

Ces questions arrivent dans une année où la gouvernance municipale lavalloise est elle-même sur la table. Média Laval a publié début septembre une lettre ouverte cosignée par des élus d'oppositions municipales de plusieurs villes québécoises — dont David De Cotis pour Action Laval et Louise Lortie pour Parti Laval — réclamant davantage de contre-pouvoirs face à l'élargissement des responsabilités confiées aux municipalités. Le raisonnement est cohérent avec celui qui traverse Cœur de quartier et PlantAction : plus une administration concentre de pouvoirs d'aménagement, plus la question de qui contrôle et qui documente devient centrale.

Et le contexte budgétaire, lui, se resserre. Le même Courrier Laval rapportait ces jours-ci les demandes de la Fédération canadienne de l'entreprise indépendante pour un programme d'aide aux entreprises frappées par la guerre tarifaire canado-américaine, tandis que Média Laval couvrait le passage de la ministre Mélanie Joly chez un manufacturier lavallois pour rassurer le milieu des affaires. Dans une conjoncture où les gouvernements arbitrent entre soutien économique d'urgence et investissements de long terme, les programmes de verdissement et de patrimoine sont rarement les premiers servis.

Ce qu'il faudra surveiller

Trois indicateurs diront si ces initiatives dépassent le symbolique. Premièrement, le taux d'adhésion réel sur la rue Édith : combien des trente et quelques propriétés sans arbre en façade auront effectivement planté au printemps? Deuxièmement, la destination des matériaux recueillis par Cœur de quartier — un fonds d'archives consultable, versé à un centre régional, n'a pas la même portée qu'une exposition éphémère. Troisièmement, la reprise institutionnelle : la Ville intégrera-t-elle les enseignements de la rue Édith dans sa stratégie de foresterie urbaine, et les récits citoyens dans son inventaire patrimonial?

À défaut, ces projets resteront ce qu'ils sont déjà, ce qui n'est pas rien : la démonstration qu'à Laval, l'appartenance ne se décrète pas d'en haut. Elle se refait rue par rue, atelier par atelier, dans les plis d'une fusion que soixante ans n'ont pas suffi à effacer.