Saguenay–Lac-Saint-Jean

Cinq scrutins en 18 mois : à Saguenay, la démocratie souffre d'une overdose d'urnes

Le 5 octobre, les électeurs de Saguenay voteront pour la cinquième fois depuis le printemps 2024. Dans une région où des sièges se jouent à quelques centaines de voix, l'abstention devient l'enjeu numéro un.

Il y a des chiffres qui racontent une histoire à eux seuls. Cinq. C'est le nombre de fois que les électeurs de certains secteurs de Saguenay auront été convoqués aux urnes en l'espace d'environ 18 mois lorsqu'ils déposeront leur bulletin de vote provincial, le 5 octobre. Radio-Canada a récemment consacré un reportage à ce phénomène dans Chicoutimi, où la fatigue électorale s'installe visiblement, et la question mérite qu'on s'y attarde bien au-delà de l'anecdote de comptoir.

Car derrière cette lassitude se cache un enjeu concret : dans une région où plusieurs circonscriptions ont déjà basculé à quelques centaines de voix près, chaque électeur qui reste à la maison pèse lourd. Et les partis, eux, l'ont parfaitement compris. Leur campagne au Saguenay–Lac-Saint-Jean ressemble de moins en moins à une conquête d'indécis et de plus en plus à une opération de sauvetage de leur propre base militante.

La séquence infernale : reconstituer le calendrier

Pour bien saisir l'ampleur du phénomène, il faut remonter le fil. Le 3 novembre 2024, l'ensemble des municipalités du Québec — dont Saguenay et Alma — tenaient leurs élections générales municipales. Un scrutin qui, à Saguenay, a couronné Julie Dufour pour un second mandat, mais qui s'est aussi accompagné d'élections de conseillers dans une vingtaine de districts.

Puis vint le 28 avril 2025 : les élections fédérales générales déclenchées par le premier ministre Mark Carney. Dans Chicoutimi–Le Fjord, dans Jonquière et dans Lac-Saint-Jean, les militants ont replongé dans les collectes de pancartes, les appels téléphoniques et le porte-à-porte.

S'y ajoutent, selon les secteurs, des élections partielles municipales et scolaires, ainsi que la campagne provinciale actuelle qui culminera le 5 octobre 2025. Additionnez le tout et vous obtenez, pour un citoyen de certains districts de Chicoutimi, une convocation aux urnes tous les trois ou quatre mois en moyenne. Peu de démocraties occidentales soumettent leurs électeurs à un tel régime.

À cela s'ajoute un facteur psychologique documenté par la littérature scientifique : ce que les politologues appellent le voter fatigue. Le principe est simple. Plus la fréquence des scrutins augmente, plus le coût perçu du vote — se déplacer, s'informer, comparer les plateformes — grimpe par rapport au bénéfice ressenti. Le résultat n'est pas tant un rejet de la démocratie qu'un désinvestissement graduel, souvent silencieux.

Ce que disent les taux de participation dans la région

Les données d'Élections Québec permettent de mesurer le terrain. Lors des élections générales de 2022, la participation provinciale s'est établie à environ 66 %, en baisse par rapport aux 66,5 % de 2018. Au Saguenay–Lac-Saint-Jean, les circonscriptions de Chicoutimi, Jonquière, Dubuc, Lac-Saint-Jean et Roberval ont oscillé autour de cette moyenne, certaines la dépassant légèrement.

Mais le contraste avec le municipal est saisissant. En novembre 2021, la participation aux élections municipales de Saguenay avait été mesurée autour de 45 %, un chiffre honorable pour ce palier mais qui laisse tout de même plus de la moitié de l'électorat sur la touche. Le municipal de 2024 n'a guère fait mieux à l'échelle du Québec, où la moyenne provinciale tourne historiquement autour de 40 à 50 %.

L'histoire électorale récente de la région montre aussi à quel point ces marges comptent. Souvenons-nous de Jonquière en 2018 : Sylvain Gaudreault, le vétéran péquiste, avait conservé son siège avec une avance mince face à la vague caquiste. En 2022, la Coalition avenir Québec a raflé l'ensemble des circonscriptions de la région, mais parfois avec des majorités qui, ramenées en pourcentage d'électeurs inscrits plutôt qu'en pourcentage de votes exprimés, deviennent franchement fragiles.

C'est là le cœur du problème arithmétique : quand un député est élu avec 40 % des voix exprimées dans un scrutin où seulement 60 % des inscrits se déplacent, il représente concrètement moins du quart de son électorat. Une variation de cinq points dans la participation peut alors renverser un résultat.

Une campagne conçue pour mobiliser, pas pour convaincre

Les stratégies déployées cet automne dans la région trahissent cette lecture. Regardez la nature des visites de chefs. Radio-Canada rapportait que Paul St-Pierre Plamondon et Ruba Ghazal ont effectué les premières visites de chefs de parti au Saguenay–Lac-Saint-Jean — des passages courts, chirurgicaux, calibrés pour générer une couverture médiatique locale et surtout pour galvaniser les équipes de terrain.

L'annonce de la co-porte-parole de Québec solidaire à Chicoutimi illustre parfaitement la logique. Ruba Ghazal a promis d'élargir le réseau des CLSC, entourée de deux candidats, lors d'un point de presse dans la ville. Ce n'est pas un hasard : la santé de première ligne est l'un des rares sujets capables de mobiliser un électorat désabusé dans une région où les tensions du réseau sont tangibles. La découverte de résidus d'amiante à l'hôpital de Roberval, qui a forcé la fermeture temporaire d'une partie de l'établissement depuis le 18 août, alimente précisément ce sentiment que le réseau de santé régional est à bout de souffle.

Même logique du côté des enjeux économiques. L'Alliance de l'écosystème industriel forestier du Québec a lancé un « pacte pour le bois québécois » en exigeant des partis politiques une meilleure reconnaissance du bois comme matériau. Dans une région où la forêt structure des milliers d'emplois — pensons à Saint-Félicien, à Dolbeau-Mistassini, à Girardville —, ce type d'interpellation sectorielle vise moins à convaincre des indécis qu'à activer des blocs d'électeurs déjà identifiés.

Qui paie le prix de l'abstention?

C'est la question centrale, et la réponse n'est pas neutre politiquement. Les recherches en science politique convergent sur un constat : l'abstention n'est pas répartie également dans la population. Elle frappe davantage les jeunes, les locataires, les personnes à faible revenu et les travailleurs précaires. Un électorat plus âgé, propriétaire et financièrement stable vote proportionnellement davantage.

Appliquez cette grille au Saguenay–Lac-Saint-Jean et le portrait devient éclairant. Une région dont la population médiane est plus âgée que la moyenne québécoise, mais dont les pôles urbains — Chicoutimi avec l'UQAC et le cégep, Jonquière avec son cégep — concentrent une jeunesse étudiante historiquement moins mobilisée.

Concrètement, une chute de participation tend à avantager les partis dont la base électorale est plus âgée et plus fidèle, et à désavantager ceux qui misent sur un renouvellement de l'électorat. Québec solidaire, dont l'assise régionale reste modeste au Saguenay–Lac-Saint-Jean, en est particulièrement dépendant. Le Parti québécois, qui connaît une remontée dans les sondages nationaux depuis 2024, dispose au contraire d'un socle militant plus âgé et plus discipliné dans la région — un avantage structurel en contexte de faible participation.

Quant à la CAQ, qui détient l'ensemble des sièges régionaux, elle affronte le scénario inverse de 2022 : une base démobilisée par l'usure du pouvoir face à des adversaires en mode reconquête.

Ce qu'il faut surveiller le 5 octobre

Trois indicateurs mériteront l'attention au soir du scrutin. D'abord, le taux de vote par anticipation, qui est devenu un baromètre fiable de l'engagement réel — Élections Québec publie ces données avant le jour du vote. Ensuite, l'écart de participation entre les circonscriptions urbaines de Chicoutimi et de Jonquière et les circonscriptions plus rurales comme Dubuc et Lac-Saint-Jean. Enfin, les marges de victoire : si plusieurs sièges se décident sous la barre du millier de voix, le débat sur la fatigue électorale cessera d'être théorique.

Car l'ironie est réelle. Pendant que la vie communautaire régionale continue de battre — l'école de danse Les Farandoles célèbre ses 60 ans, la Ville de Saguenay a réglé le problème d'eau brune qui affectait le secteur de Port-Alfred —, la participation citoyenne au processus qui décide de tout cela s'effrite doucement. Ce n'est pas une crise spectaculaire. C'est une érosion.

Et les érosions, on ne les remarque généralement qu'une fois qu'il est trop tard pour reculer.