Abitibi-Témiscamingue

Deux visages de l'eau en Abitibi-Témiscamingue : des mulettes menacées d'un côté, 2 M$ de piscines de l'autre

Pendant que des plongeurs documentent une moule d'eau douce menacée dans le lac Témiscamingue, Malartic investit 2 M$ dans les bassins de son camping. Deux gestes qui en disent long sur notre rapport à l'eau.

Il y a des semaines où l'actualité régionale, sans le vouloir, dessine un portrait plus juste qu'un long rapport. En Abitibi-Témiscamingue, deux nouvelles parues coup sur coup sur les fils de Radio-Canada résument à elles seules la place ambiguë qu'occupe l'eau dans une région qui en déborde : d'un côté, des spécialistes de l'environnement et des plongeurs descendent dans le lac Témiscamingue pour recenser des moules d'eau douce, dont une espèce menacée; de l'autre, la Ville de Malartic annonce un investissement de 2 M$ pour remettre à neuf la piscine et moderniser la pataugeoire de son camping régional, avec une réouverture prévue dès l'été 2027.

Deux gestes, deux logiques. L'un relève du savoir patient, invisible, sans échéancier électoral. L'autre, du béton, du filtre au chlore et de l'attractivité touristique. Ensemble, ils posent une question que peu de candidats aborderont d'ici le scrutin municipal du 2 novembre : dans une région ceinturée de lacs, pourquoi faut-il payer pour se baigner en piscine — et qui surveille réellement la santé de nos eaux?

La mulette, sentinelle discrète du lac Témiscamingue

Commençons par la nouvelle la plus modeste en apparence. Selon le bref reportage diffusé par Radio-Canada Abitibi-Témiscamingue, une équipe composée de spécialistes en environnement et de plongeurs étudie actuellement les populations de moules d'eau douce du lac Témiscamingue et y documente la présence d'une espèce menacée.

Ces bivalves, qu'on appelle communément mulettes, sont parmi les organismes les plus menacés d'Amérique du Nord. Ils ont deux caractéristiques qui en font des sentinelles précieuses. Premièrement, ils filtrent l'eau : une seule mulette adulte peut traiter plusieurs dizaines de litres par jour, retenant particules, bactéries et contaminants. Un lit de moules en santé, c'est une station d'épuration naturelle. Deuxièmement, elles sont sédentaires et longévives — certaines espèces vivent plus de 50 ans. Contrairement à un poisson qui fuit une zone dégradée, la moule reste et encaisse. Sa présence, son absence, sa croissance racontent donc l'histoire de la qualité de l'eau sur des décennies.

Leur cycle de vie ajoute une couche de dépendance : les larves de mulettes, appelées glochidies, doivent se fixer temporairement sur les branchies d'un poisson hôte précis pour compléter leur développement. Perdre le poisson, c'est perdre la moule. Dans le bassin de la rivière des Outaouais, dont le lac Témiscamingue constitue un élargissement majeur, plusieurs espèces figurent sur les listes fédérales en vertu de la Loi sur les espèces en péril, dont l'anodonte du gaspareau et la mulette feuille d'érable. Le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC) a documenté à répétition le déclin de ces populations, attribué à la sédimentation, aux barrages, à l'altération des rives et aux espèces envahissantes comme la moule zébrée.

Or, le lac Témiscamingue n'est pas un plan d'eau ordinaire. Il fait partie du bassin de la rivière des Outaouais, il chevauche la frontière Québec-Ontario, il a été profondément transformé par plus d'un siècle de flottage du bois, de régularisation des niveaux par barrages et de développement agricole sur ses rives argileuses. C'est aussi un territoire de la Première Nation de Timiskaming, dont l'attachement au lac précède largement les découpages administratifs.

Des données scientifiques qui pèsent peu dans les décisions

Là réside le nœud du dossier. Documenter une espèce menacée, c'est une chose. Que ce constat influence une décision d'aménagement, c'en est une autre.

Au Québec, l'encadrement des espèces aquatiques menacées souffre d'un morcellement bien connu. Les mulettes ne sont pas des poissons au sens de la Loi sur la conservation et la mise en valeur de la faune, mais elles relèvent en partie du fédéral via la Loi sur les pêches et la Loi sur les espèces en péril. Résultat : un promoteur qui veut stabiliser une rive, draguer une marina, installer un quai ou aménager une descente de bateau n'a pas nécessairement l'obligation de vérifier la présence de lits de moules. Les inventaires, quand ils existent, sont souvent réalisés par des organismes de bassin versant ou des chercheurs universitaires, avec des financements ponctuels de trois ans.

L'Organisme de bassin versant du Témiscamingue (OBVT) documente depuis des années les pressions sur le réseau hydrographique régional : bandes riveraines insuffisantes, apports de sédiments agricoles, contamination bactériologique dans certains tributaires. Ces portraits alimentent des plans directeurs de l'eau. Mais ces plans n'ont pas force de loi. Ils sont des outils de concertation que les municipalités et les MRC peuvent — ou non — intégrer à leurs schémas d'aménagement.

Autrement dit, la mulette du lac Témiscamingue est une excellente sentinelle. Encore faut-il que quelqu'un écoute l'alarme.

Malartic : 2 M$ pour un trou d'eau chlorée

Pendant ce temps, à 200 kilomètres au nord, la Ville de Malartic sort le chéquier. Radio-Canada rapporte que la municipalité investira 2 M$ pour rénover la piscine du Camping régional de Malartic et moderniser sa pataugeoire, avec un retour à l'eau prévu pour l'été 2027.

Pour une ville d'environ 3 000 habitants, l'ordre de grandeur mérite qu'on s'y arrête. Deux millions de dollars, cela représente une somme considérable rapportée à la population — de l'ordre de 650 $ par résident, même si une part du financement provient généralement de programmes d'infrastructures gouvernementaux et que l'installation sert aussi une clientèle touristique régionale.

Ce n'est pas un caprice. Les piscines municipales québécoises construites dans les années 1970 et 1980 arrivent massivement en fin de vie utile. Béton fissuré, systèmes de filtration désuets, non-conformité aux normes actuelles de sécurité et de qualité de l'eau : les municipalités font face à un mur de rénovations. Le Camping régional de Malartic, lui, est un actif touristique réel, dans une ville dont le développement économique repose largement sur la mine Canadian Malartic, la plus grande mine d'or à ciel ouvert en exploitation au Canada. La diversification par le récréotouristique n'est pas un luxe : c'est une police d'assurance contre l'après-mine.

Pourquoi payer pour se baigner dans une région de lacs?

Reste la question qui dérange. L'Abitibi-Témiscamingue compte des dizaines de milliers de lacs et de plans d'eau. Pourquoi une municipalité doit-elle investir des millions dans des bassins artificiels?

Plusieurs réponses se superposent. D'abord, la baignabilité d'un lac n'est pas garantie. Les épisodes de fleurs d'eau de cyanobactéries — les algues bleu-vert — touchent régulièrement des plans d'eau québécois, entraînant des avis de non-baignade. Ensuite, la surveillance coûte cher : le programme Environnement-Plage du ministère de l'Environnement classe les plages selon des analyses bactériologiques, mais son déploiement dépend de la participation volontaire des exploitants et des municipalités. Une plage non échantillonnée est une plage sans garantie.

S'ajoutent les enjeux d'assurance et de responsabilité civile : un bassin clôturé avec surveillant qualifié est juridiquement plus défendable qu'une plage naturelle. Et dans une région d'histoire minière lourde, où les sédiments de certains plans d'eau portent la trace de décennies de rejets industriels, la perception publique de la qualité de l'eau joue aussi. À Rouyn-Noranda, le lac Osisko — celui-là même où les astronomes amateurs d'Astr'Osisko invitent le public à observer les astres — demeure le symbole d'un plan d'eau urbain profondément transformé par l'activité industrielle.

La piscine devient ainsi un substitut sécurisé, contrôlé, assurable. Mais c'est un aveu déguisé : quand une collectivité doit reconstruire artificiellement ce que la nature lui offre en abondance, c'est le signe que le lien de confiance avec le milieu naturel s'est effrité.

L'angle mort de la campagne électorale

À l'approche des élections municipales du 2 novembre, les thèmes qui dominent les discussions régionales sont connus : logement, services de santé, main-d'œuvre, cohabitation minière. L'eau douce, elle, occupe rarement l'avant-scène — sauf quand un avis d'ébullition frappe.

Pourtant, tout se joue là. Les municipalités et les MRC détiennent des leviers déterminants : réglementation des bandes riveraines, contrôle des installations septiques isolées, gestion des eaux pluviales, planification de l'accès public aux plans d'eau, participation aux plans directeurs de l'eau. Ce sont des compétences locales, pas provinciales.

Les deux nouvelles de la semaine méritent donc d'être lues ensemble. Une équipe de plongeurs qui recense des mulettes menacées produit exactement le type de donnée dont les élus auraient besoin pour justifier une réglementation riveraine plus stricte. Une ville qui investit 2 M$ dans des bassins pose exactement la question qu'il faut poser : combien coûterait, à la place, la restauration d'une plage publique et la surveillance annuelle de sa qualité?

La réponse n'est pas évidente, et il n'est pas dit qu'elle favorise le lac. Mais le débat, lui, n'a pratiquement pas eu lieu. Dans une région où l'eau est le patrimoine le plus abondant et le moins comptabilisé, c'est peut-être là le véritable enjeu du 2 novembre.