Robotique

Robotique : l'IFA 2026 confirme le verrou asiatique, et le Québec risque de n'être qu'un client

Plus de 1 000 exposants chinois à Berlin, des actionneurs signés LG, des batteries coréennes : la couche matérielle de la robotique se consolide en Asie pendant que le Québec mise sur le logiciel.

Le salon IFA de Berlin, historiquement dédié à l'électroménager et à la hi-fi, a basculé. L'édition 2026 s'est transformée en vitrine de ce que l'industrie appelle désormais l'« IA physique » : des machines qui marchent, tondent, nettoient des vitres, aspirent le fond des piscines et, de plus en plus, ressemblent à des humains. Le média technologique chinois 36Kr, qui a couvert l'événement sur place, rapporte que plus de 1 000 fabricants chinois y étaient présents, un record. Le quotidien économique sud-coréen Chosunbiz résume la tendance en une formule : les robots ont électrisé l'IFA 2026, et la Chine mène la poussée des humanoïdes.

Pour le Québec, l'intérêt de cette photographie berlinoise n'est pas anecdotique. Elle documente en temps réel la consolidation d'une chaîne d'approvisionnement — moteurs, réducteurs, actionneurs, cellules de batterie, plateformes logicielles fermées — dont presque aucun maillon n'est fabriqué ici, et dont l'essentiel des données produites finira hébergé ailleurs.

Ce que Berlin a réellement montré

Trois signaux méritent d'être lus ensemble.

Premier signal : la domestication du robot. Aiper a présenté à l'IFA son « Smart Yard Ecosystem », avec l'arroseur connecté IrriSense 2 SE et le robot de piscine Scuba V3 Ultra, comme le rapporte Les Numériques. Le fabricant Anthbot a dévoilé une tondeuse robotisée, la R7, dotée d'un détecteur infrarouge de hérissons et d'un bras de finition des bordures, selon TechRadar. Ecovacs, de son côté, continue d'écouler ses robots laveurs de vitres Winbot. Le point commun de ces produits n'est pas la prouesse mécanique : c'est l'architecture. Application propriétaire, capteurs propriétaires, mises à jour propriétaires, écosystème verrouillé.

Deuxième signal : la couche invisible. LG Electronics pousse une offensive B2B sur les actionneurs articulaires pour robots, avec des discussions de commandes attendues en octobre avec de grands acteurs technologiques. L'actionneur — l'assemblage moteur, réducteur, encodeur et contrôleur qui constitue une articulation — est le composant le plus coûteux et le plus difficile d'un humanoïde. Parallèlement, le fabricant coréen de matériaux de cathodes EcoPro annonce viser le marché des batteries pour humanoïdes avec des chimies à haute teneur en nickel, puis une production de masse de cellules tout solide d'ici 2027. Autrement dit : pendant que le public regarde des robots danser, la véritable bataille se joue sur les articulations et les cellules.

Troisième signal : l'échelle chinoise. El País a consacré un portrait à Wang Xingxing, fondateur d'Unitree, passé du bricolage de moteurs dans un village du Zhejiang à la position de premier vendeur mondial de machines bipèdes. Unitree ne vend pas seulement des robots : il vend des moteurs et des articulations à d'autres constructeurs. AgiBot, autre poids lourd chinois, prépare une prestation robotique à l'étranger avec Resorts World Genting, en Malaisie. Et VnExpress signale un chien-robot guide, Xiaoyuan, annoncé avec un taux d'évitement d'obstacles de 99 %. La Chine ne cherche plus à imiter : elle occupe simultanément le haut de gamme, le milieu et l'entrée de gamme.

Le Québec fort en logiciel, absent de la mécanique

Le Québec a bâti une réputation solide en intelligence artificielle. Mila, fondé par Yoshua Bengio, est l'un des plus importants regroupements universitaires en apprentissage profond au monde. Scale AI, la grappe d'innovation en chaînes d'approvisionnement intelligentes basée à Montréal, a été retenue par Ottawa en 2018 avec un financement fédéral substantiel. IVADO, les crédits d'impôt à la R-D, la présence de laboratoires de Google DeepMind, Meta et Samsung : l'écosystème logiciel est réel.

La couche matérielle, elle, est infiniment plus mince. Le Québec compte des réussites authentiques — Robotiq, à Lévis, dont les pinces adaptatives et les capteurs de force équipent des bras collaboratifs partout dans le monde; Kinova, à Boisbriand, dont les bras d'assistance et les plateformes de recherche sont utilisés en réadaptation et dans les laboratoires universitaires. Ce sont d'excellentes entreprises. Ce ne sont pas des fabricants de cellules de batterie ni de réducteurs harmoniques à grande échelle.

Le précédent de l'électrification devrait servir d'avertissement. AddÉnergie, devenue Flo, a réussi à s'imposer comme concepteur et assembleur de bornes de recharge, avec une usine à Shawinigan. Mais la filière batterie québécoise, elle, a connu des revers spectaculaires : la faillite de Northvolt AB en Suède en 2025 a laissé le projet de Saint-Basile-le-Grand dans l'incertitude, après des engagements publics de plusieurs milliards de dollars annoncés par Québec et Ottawa. Lion Électrique s'est placée sous la protection de la loi sur les arrangements avec les créanciers en décembre 2024. La leçon n'est pas qu'il faut renoncer au matériel, mais que la fabrication de composants exige de la constance sur une décennie, pas des annonces.

Les données du salon, le domicile comme carte

Il y a un second front, moins visible : celui des données. Un robot aspirateur moderne cartographie votre logement en trois dimensions, identifie les pièces, mémorise les obstacles, et embarque souvent une caméra couplée à de la reconnaissance d'objets. Une tondeuse robotisée cartographie votre terrain. Un robot de piscine remonte des données d'usage et de qualité de l'eau.

Le précédent est documenté : en 2022, MIT Technology Review a révélé que des images captées par des robots aspirateurs iRobot en phase de développement — dont une photo d'une utilisatrice sur la toilette — s'étaient retrouvées sur des réseaux sociaux, après être passées par des sous-traitants d'annotation à l'étranger. Le Commissariat à la protection de la vie privée du Canada s'est par ailleurs déjà intéressé aux objets connectés domestiques.

Au Québec, la Loi 25, dont les dispositions se sont déployées de 2022 à 2024, impose désormais des obligations claires : consentement explicite pour la collecte de renseignements personnels, évaluation des facteurs relatifs à la vie privée avant toute communication hors du Québec, transparence sur la prise de décision automatisée, droit à la portabilité. Un fabricant établi à Shenzhen ou à Séoul qui vend en ligne au Québec est théoriquement assujetti à ces règles. En pratique, la capacité de la Commission d'accès à l'information d'auditer les serveurs d'un fabricant étranger est limitée. Le consommateur québécois qui installe un robot muni d'une caméra dans son salon consent, dans les faits, à un transfert de données dont il ne maîtrise ni la destination ni la durée de conservation.

Les leviers qui restent

Renoncer à fabriquer des humanoïdes complets n'est pas une défaite; c'est une allocation rationnelle de ressources. Mais plusieurs leviers demeurent accessibles.

La préhension et la perception. The Robot Report souligne l'importance croissante des capteurs de pression pour améliorer la précision de préhension robotisée : du premier contact à la déformation de surface, jusqu'à la prise stable. C'est précisément le créneau de Robotiq. Un humanoïde chinois vendu 20 000 $ US devra tôt ou tard saisir des objets fragiles — et le savoir-faire en capteurs de force n'est pas commoditisé.

Les normes d'interopérabilité. Le protocole Matter, porté par la Connectivity Standards Alliance, a démontré qu'une pression coordonnée peut ouvrir des écosystèmes fermés. Le Québec, à lui seul, n'imposera rien. Mais il peut, dans ses achats publics — CHSLD, réseau scolaire, sociétés d'État —, exiger des interfaces documentées, un hébergement des données au Canada et une garantie de pièces de rechange.

Le droit à la réparation. La Loi 29, adoptée en 2023, interdit l'obsolescence programmée et impose la disponibilité des pièces et de l'information technique pour plusieurs catégories de biens. Étendre explicitement cette logique aux robots domestiques connectés serait cohérent et applicable.

La formation. La mécatronique, l'usinage de précision et le génie des matériaux ne sont pas des filières glamour. Elles sont pourtant la condition d'une capacité de réparation et d'intégration locale. Un Québec qui ne conçoit pas les articulations mais sait les entretenir, les intégrer et les certifier conserve une partie de la valeur.

L'IFA 2026 n'a pas annoncé une catastrophe. Elle a rendu visible une trajectoire. La question n'est plus de savoir si le Québec fabriquera des humanoïdes — il n'en fabriquera pas. Elle est de savoir s'il sera capable de dicter les conditions dans lesquelles ces machines entreront dans les maisons, les usines et les hôpitaux d'ici, ou s'il se contentera de les déballer.