Internationale

Saxe-Anhalt : l'AfD gagne enfin un Land, mais le pouvoir lui échappe encore

Pour la première fois, l'extrême droite allemande arrive en tête d'une élection régionale. Sans majorité absolue ni partenaire, sa victoire ouvre une crise d'arithmétique politique qui remonte jusqu'à Berlin.

Le scénario était annoncé depuis des mois par les sondages, mais l'encaisser demeure un choc pour la classe politique allemande : selon les projections diffusées dimanche soir par la chaîne publique ARD et relayées par tagesschau.de, l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) remporte pour la première fois de son histoire une élection régionale, en Saxe-Anhalt. La formation classée à l'extrême droite y signe un résultat record, tandis que l'Union chrétienne-démocrate (CDU), qui dirige ce Land de l'ex-RDA sans interruption depuis 2002, subit un recul spectaculaire.

La nuance décisive tient en une phrase, soulignée par le Financial Times dans son analyse des résultats partiels : l'AfD devient la première force du Landtag de Magdebourg, mais reste sous la barre de la majorité absolue des sièges. C'est là que commence la vraie histoire politique — celle d'un parti qui gagne les élections sans pouvoir gouverner, et d'un système partisan condamné à improviser.

Un vote devenu majoritaire dans presque tous les segments de l'électorat

L'analyse de données publiée par la Süddeutsche Zeitung est peut-être le document le plus lourd de conséquences de la soirée. Le quotidien munichois relève que l'AfD ne domine pas seulement le scrutin dans l'ensemble : elle arrive en tête dans la quasi-totalité des groupes d'électeurs examinés — hommes comme femmes, jeunes comme actifs d'âge moyen, ouvriers comme travailleurs qualifiés.

C'est une rupture majeure. Jusqu'à récemment, le vote AfD dans l'est de l'Allemagne se lisait comme un vote protestataire, socialement et démographiquement circonscrit : masculin, périurbain, plus âgé, concentré dans les régions en décrochage économique. Les données d'infratest dimap, l'institut qui réalise les sondages de sortie des urnes pour ARD et dont les résultats sont mis en ligne par tagesschau.de, montrent une réalité différente : un ancrage transversal, où le seul véritable rempart résiduel se situe chez les électeurs les plus âgés, restés davantage fidèles à la CDU et au Parti social-démocrate (SPD).

La question posée par les journalistes allemands n'est donc plus « qui vote AfD? », mais « qui ne vote pas AfD? ». Dans un Land de quelque 2,1 millions d'habitants, marqué par le déclin démographique, la désindustrialisation post-réunification et l'incertitude autour de la transition énergétique, la banalisation du vote pour l'extrême droite est un fait sociologique établi, non plus un accident électoral.

Le cordon sanitaire tient — et bloque tout

Dans la soirée, les coprésidents de l'AfD, Alice Weidel et Tino Chrupalla, ont célébré ce qu'ils qualifient de « mandat clair pour gouverner », en présentant leur tête de liste Ulrich Siegmund comme le prochain ministre-président de Saxe-Anhalt, rapporte tagesschau.de. La CDU, elle, a immédiatement réitéré son refus catégorique de toute coalition avec l'AfD, conformément à la ligne du parti au niveau fédéral.

Ce refus n'est pas qu'une posture morale. L'Office fédéral de protection de la Constitution (Bundesamt für Verfassungsschutz) a classé en mai 2025 l'AfD comme organisation « d'extrême droite confirmée » à l'échelle nationale, une qualification que le parti contexte devant les tribunaux. Plusieurs fédérations régionales, dont celles de Thuringe, de Saxe et de Saxe-Anhalt, faisaient déjà l'objet d'un tel classement. Pour un parti chrétien-démocrate, s'allier à une formation surveillée par les services de renseignement intérieur reviendrait à franchir un seuil dont les conséquences fédérales seraient incalculables.

Résultat : une arithmétique parlementaire cauchemardesque. Selon les projections d'ARD, Die Linke, le SPD et les Verts entrent au Landtag, alors que l'Alliance Sahra Wagenknecht (BSW) — qui se présentait pour la première fois en Saxe-Anhalt — joue sa survie parlementaire au seuil des 5 %, selon tagesschau.de. Toute majorité alternative devra donc agréger une CDU affaiblie à deux, voire trois partenaires idéologiquement disparates, allant potentiellement de la gauche radicale aux écologistes. Ce sont exactement les configurations qui, en Thuringe voisine, ont produit des années d'instabilité, de gouvernements minoritaires et de votes au cas par cas.

Autrement dit : l'AfD peut perdre le pouvoir exécutif tout en gagnant politiquement. Chaque coalition bancale, chaque compromis laborieux nourrit son argumentaire central — celui d'un « bloc des partis établis » qui confisque le verdict des urnes.

Friedrich Merz, principale victime collatérale

À Berlin, la lecture est sans ambiguïté. Le correspondant d'ARD Markus Preiß a rendu compte dimanche soir des réactions fédérales : la défaite de la CDU en Saxe-Anhalt est un revers direct pour le chancelier Friedrich Merz, arrivé au pouvoir en mai 2025 avec la promesse explicite de reprendre à l'AfD les électeurs perdus par un discours plus ferme sur l'immigration et la sécurité.

Les chiffres suggèrent que la stratégie a échoué, voire produit l'effet inverse. Les enquêtes d'infratest dimap citées par tagesschau.de placent la politique fédérale et le mécontentement à l'égard de la coalition CDU/CSU-SPD parmi les facteurs déterminants du vote. Durcir le discours n'a pas ramené les électeurs vers la CDU : cela a légitimé le cadrage de l'AfD tout en laissant à celle-ci le monopole de la radicalité.

Pour Merz, dont la popularité est déjà érodée par les difficultés économiques allemandes — l'économie a stagné ou reculé plusieurs années de suite — et par les tensions internes de sa coalition, le scrutin de Saxe-Anhalt fonctionne comme un avertissement grandeur réelle avant les prochaines fédérales. Selon les instituts nationaux, l'AfD talonne ou dépasse la CDU/CSU dans les intentions de vote depuis plusieurs mois. La question qui traverse désormais la démocratie chrétienne allemande est celle de la soutenabilité du cordon sanitaire : peut-on exclure durablement de toute responsabilité une force qui aspire un quart à un tiers de l'électorat national, et davantage dans les cinq Länder de l'Est?

Pourquoi Québec et Ottawa doivent y regarder de près

L'Allemagne n'est pas un dossier lointain pour le Canada. Elle constitue le premier partenaire commercial canadien au sein de l'Union européenne et l'un des plus importants investisseurs étrangers directs au pays, avec l'un des principaux moteurs de l'Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l'UE. Le Québec, en particulier, mise sur Berlin dans plusieurs dossiers structurants : la filière batterie et les minéraux critiques, l'aérospatiale, l'aluminium, et surtout l'hydrogène — l'entente signée en 2022 à Stephenville, à Terre-Neuve, entre Ottawa et Berlin sur une chaîne d'approvisionnement transatlantique en hydrogène demeure la pierre angulaire de cette relation énergétique.

Or l'AfD conteste frontalement l'architecture même de cette coopération. Le parti prône la sortie des objectifs climatiques européens, la fin des subventions à la transition énergétique, un scepticisme profond envers l'euro et l'Union européenne, et une réorientation des relations avec la Russie. Il ne détiendra pas les leviers de la politique étrangère depuis Magdebourg — la diplomatie et le commerce extérieur relèvent du fédéral. Mais un Land dirigé ou fortement influencé par l'AfD, ou paralysé par des majorités instables, pèse dans les procédures d'autorisation industrielle, les partenariats régionaux et le climat d'investissement.

Plus fondamentalement, la Saxe-Anhalt agit comme un indicateur avancé. Si la normalisation du vote AfD observée dans l'Est se propage vers les Länder de l'Ouest, c'est la prévisibilité de l'allié européen le plus fiable du Canada en matière de commerce, de sécurité et de politique climatique qui est en jeu. Pour un gouvernement québécois qui cherche à diversifier ses marchés face à l'imprévisibilité américaine, l'Europe était censée être la valeur sûre. Le scrutin de dimanche rappelle que cette stabilité n'a rien d'automatique.

Ce qui vient maintenant

À court terme, la Saxe-Anhalt entre dans une phase de négociations longues et incertaines. Le décompte officiel définitif tranchera le sort du BSW et, par ricochet, la faisabilité arithmétique des coalitions. La CDU devra choisir entre une alliance élargie et fragile ou un gouvernement minoritaire tributaire du soutien ponctuel d'autres formations — chaque option offrant à l'AfD une tribune d'opposition idéale.

À moyen terme, le débat allemand se déplace vers un terrain plus périlleux : le cordon sanitaire est-il une digue ou un accélérateur? Les analyses d'ARD et de la Süddeutsche Zeitung convergent vers un constat inconfortable pour les partis établis : à force de gagner des élections sans jamais gouverner, l'AfD accumule un capital de grief qu'aucune campagne classique ne semble pouvoir entamer. La Saxe-Anhalt vient de démontrer que le plafond de verre électoral a été percé. Reste à savoir combien de temps tiendra le plafond institutionnel.