Culture

Venise 2026 : quand le tapis rouge devient un tribunal de réputation

Sarandon, Wenders, el-Toukhy, l'Irak aux Oscars : la Mostra 2026 se joue autant en conférence de presse qu'en salle. Et le cinéma québécois, lui, mise tout sur ce circuit.

La 83e Mostra de Venise s'est ouverte avec les habituels flashs sur le Lido, les vaporettos bondés et les critiques qui se disputent les places au Palazzo del Cinema. Mais le récit dominant du festival, cette année encore, ne s'écrit pas dans les salles de projection. Il s'écrit dans les salles de conférence de presse, où l'on demande de moins en moins aux artistes de parler de leur mise en scène et de plus en plus de se positionner. Sur Gaza. Sur la Berlinale. Sur la place des femmes. Sur ce qu'un festival doit faire quand la géopolitique s'assoit au premier rang.

Pour les cinéastes et les producteurs québécois qui rêvent d'une sélection à Venise, à Toronto ou à Berlin comme rampe de lancement vers le monde, ce glissement n'est pas anecdotique. Il redéfinit ce qu'on achète quand on achète de la visibilité.

Sarandon : « on m'a encore retiré des films »

Le cas le plus net est venu de Susan Sarandon. En conférence de presse pour The Echo Chamber, l'actrice a affirmé, selon Variety, qu'on lui avait « encore récemment retiré des films » en raison de son appui public à la Palestine, et que des agences diraient à leurs clients de ne pas l'embaucher. Sarandon n'est pas une inconnue de la controverse : en 2023, elle avait été larguée par l'agence UTA après des propos tenus lors d'un rassemblement pro-palestinien à New York, un épisode largement documenté à l'époque par The Hollywood Reporter et Deadline. Elle avait ensuite présenté des excuses partielles pour la formulation employée, sans renier le fond.

Ce qui est nouveau, en 2026, c'est le lieu de l'énoncé. Sarandon ne l'a pas dit dans une entrevue de fond ni sur les réseaux sociaux : elle l'a dit sur le podium d'un des trois plus grands festivals du monde, en marge d'un film. Le festival devient l'endroit où l'on plaide sa cause professionnelle. Et le journalisme culturel, lui, devient l'instance qui enregistre le plaidoyer.

Wenders et l'héritage de l'« esclandre » berlinois

Deuxième pièce du dossier : Wim Wenders. Le réalisateur allemand, à Venise pour From Inside Out – The Architecture of Peter Zumthor, son nouveau documentaire en 3D sur l'architecte suisse, s'est expliqué publiquement pour la première fois sur la controverse politique qui l'avait éclaboussé à la Berlinale. Selon DER SPIEGEL, Wenders dit avoir été mal cité et rejette l'étiquette d'artiste apolitique qu'on lui a collée.

L'ironie est cruelle : Variety consacre au film un texte élogieux, parlant d'une « merveille architecturale » où l'écran cesse d'être une toile pour devenir une fenêtre. Mais la manchette qui circule ne porte pas sur la 3D ni sur Zumthor. Elle porte sur la mise au point. Un cinéaste de 80 ans, six fois nommé aux Oscars, doit consacrer une partie de son passage à Venise à réparer sa réputation plutôt qu'à défendre son œuvre. C'est exactement la mécanique du tribunal : la comparution précède la critique.

La Berlinale a d'ailleurs déjà vécu cette bascule. En 2024, la remise des prix avait tourné à l'affrontement autour de discours sur Gaza, forçant la direction du festival et le ministère allemand de la Culture à des déclarations successives — un précédent que la presse allemande n'a jamais cessé de rappeler depuis.

El-Toukhy : le problème n'est pas le hasard, c'est la structure

Troisième pièce, moins spectaculaire mais plus lourde. La réalisatrice danoise May el-Toukhy présente Woman Unknown, sur les femmes accusées de « collaboration horizontale » avec des soldats allemands pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans Variety, elle explique avoir compris, en construisant le récit, que « le corps féminin est devenu une partie de l'identité nationale » pendant et après la guerre. Puis elle sort du cadre de son film pour poser un diagnostic sur le festival lui-même : la rareté des réalisatrices en compétition à Venise est « un problème structurel ».

Le constat n'est pas une impression. Venise traîne le pire bilan des trois grands festivals européens en la matière. Sur toute son histoire, une seule femme a remporté le Lion d'or avant 2020 — Margarethe von Trotta en 1981 —, avant Chloé Zhao pour Nomadland, puis Audrey Diwan pour L'Événement et Laura Poitras pour All the Beauty and the Bloodshed. Les proportions de réalisatrices en compétition officielle oscillent depuis des années entre 10 et 25 %, et le directeur artistique Alberto Barbera a répété à plusieurs reprises refuser toute forme de quota, position rapportée notamment par Variety et The Guardian. L'organisme Le Deuxième Regard et le collectif 50/50 comptabilisent ces chiffres festival après festival.

El-Toukhy déplace donc le débat : le problème n'est pas qu'un jury se soit trompé, c'est que le tuyau d'alimentation — financement, agents de vente, comités de sélection — trie en amont.

L'Irak, les Oscars et la nationalisation du prestige

Quatrième pièce, et sans doute la plus révélatrice pour le Québec. The Hollywood Reporter rapporte que l'Irak a choisi No Paradise If You Are Killed by a Woman, de Halkawt Mustafa, comme candidat au prix du meilleur long métrage international. Le film, qui suit une tireuse d'élite kurde revenue à Mossoul pour sauver sa jeune sœur, est présenté hors compétition à Venise.

Regardez la séquence : premières mondiales à Venise, puis désignation nationale pour les Oscars, puis campagne. Le festival n'est plus une destination, c'est une étape de qualification. Depuis que l'Académie exige une sortie commerciale et une sélection par un comité national, chaque pays s'est doté d'un mécanisme qui transforme un choix esthétique en geste diplomatique. Le film irakien devient, qu'il le veuille ou non, un énoncé sur le Kurdistan, sur Daech, sur les femmes combattantes.

Ce que ça impose au cinéma québécois

Le cinéma d'ici a construit sa stratégie internationale sur ce circuit. Denis Villeneuve, Xavier Dolan, Philippe Falardeau, Monia Chokri, Anne Émond, Chloé Robichaud, Sophie Deraspe : la trajectoire canonique passe par Cannes, Venise, Berlin ou le TIFF, puis par les ventes internationales que la sélection débloque. Téléfilm Canada et la SODEC financent explicitement cette présence — aide à la promotion à l'étranger, participation aux marchés, soutien aux campagnes de prix. Quand Sages-femmes ou Simple comme Sylvain voyagent, c'est ce mécanisme qui roule.

Or la nouvelle donne fait apparaître trois coûts que les plans d'affaires ne chiffrent pas.

Le coût de la comparution. Une sélection ne garantit plus une conversation sur le film. Elle garantit une conversation. Un ou une cinéaste québécois qui aborde le colonialisme, l'immigration, le conflit israélo-palestinien ou l'islam se retrouve en position de porte-parole, parfois avant même la première projection. Les équipes de communication canadiennes, historiquement outillées pour vendre un film, sont rarement outillées pour gérer une comparution.

Le risque politique côté distributeurs. L'affaire Sarandon dit une chose simple : des acteurs de l'industrie évaluent désormais le risque réputationnel d'une association. Pour une production québécoise dépendante de préventes et d'agents de vente européens, cela signifie qu'un sujet jugé « chaud » peut réduire le nombre d'acheteurs prêts à s'engager — non pas par désaccord, mais par prudence. Le risque politique devient une ligne implicite du financement.

Le poids des courses nationales. Le Canada désigne chaque année son candidat aux Oscars, et les films québécois y sont massivement surreprésentés — Les invasions barbares, Incendies, Monsieur Lazhar, Rebelle, Sages-femmes. Cette désignation est devenue un levier de financement autant qu'un honneur : elle conditionne les campagnes, les budgets de promotion, l'attention des acheteurs américains. Mais elle nationalise aussi le film, qui cesse d'être l'œuvre d'un auteur pour devenir la vitrine d'un État — avec tout ce que cela suppose de lecture politique imposée.

L'anglais comme réponse, et ses limites

Un autre signal, venu de Suisse, mérite l'attention du milieu québécois. Variety observe que les percées suisses de 2026 — Frank & Louis de Petra Volpe, Memory of Princess Mumbi de Damien Hauser, Butterfly Stroke de Denis Rabaglia, sans oublier le September 5 de Tim Fehlbaum, qui prépare un nouveau film historique berlinois — partagent une caractéristique : elles sont tournées en anglais, en tout ou en partie.

C'est une stratégie de contournement du goulot festivalier : parler la langue du marché pour ne plus dépendre du créneau « film étranger ». Le Québec connaît la tentation, et le débat qui vient avec. Passer à l'anglais élargit la porte, mais ferme celle des Oscars internationaux et déplace la question identitaire au cœur du projet.

Ce qui change vraiment

Le circuit des grands festivals reste, pour le cinéma québécois, la voie d'accès la plus efficace au monde. Il n'existe pas de rechange crédible : les plateformes achètent moins de films d'auteur, les salles internationales se contractent, les marchés se concentrent.

Mais cette voie a changé de nature. Elle ne délivre plus seulement un label artistique : elle délivre une exposition politique. Sarandon en paie le prix professionnel, Wenders le prix réputationnel, el-Toukhy dénonce le tri structurel, l'Irak en fait un instrument diplomatique. Quatre cas, une même mécanique.

Pour le milieu d'ici, la conclusion est pragmatique : la préparation d'une sortie à Venise ou à Toronto ne peut plus se limiter au dossier de presse et à la robe. Elle exige une réflexion en amont sur ce que l'œuvre dit, sur qui devra le défendre, et sur ce qu'il en coûtera. Le tapis rouge n'a jamais été neutre. Il est simplement devenu explicite.