Un décret qui efface un mot haudenosaunee
Le nom « Ontario » n'a rien d'anglais ni de français. Il vient du wendat ontarí:io, généralement traduit par « beau lac » ou « grand lac », et il figure sur les cartes coloniales depuis le XVIIᵉ siècle précisément parce que les cartographes européens ont repris ce que les nations iroquoiennes leur disaient. C'est ce mot que la Maison-Blanche a entrepris de rayer du paysage.
Selon un long format publié par Radio-Canada, un décret signé par Donald Trump entend rebaptiser le lac Ontario du côté américain, dans la foulée de la même logique qui avait mené, en janvier 2025, au renommage du golfe du Mexique en « golfe d'Amérique » et au retour du nom « mont McKinley » pour le Denali, en Alaska. Des Autochtones américains y voient un effacement délibéré de leur présence ancestrale dans le bassin des Grands Lacs — un geste d'autant plus chargé que le lac Ontario n'est pas une eau intérieure : c'est une frontière liquide partagée avec le Canada, en amont du Saint-Laurent.
L'ironie historique n'échappe à personne. George Washington lui-même, dont l'administration Trump revendique volontiers l'héritage, portait chez les Haudenosaunee le nom de Hanadagá:yas — « le destructeur de villages » —, souvenir de l'expédition Sullivan de 1779 contre les villages seneca et cayuga. Toucher au nom du lac Ontario, c'est donc rouvrir un dossier vieux de deux siècles et demi.
Ce que la loi américaine permet — et ce qu'elle ne peut pas faire
Aux États-Unis, les noms géographiques relèvent du U.S. Board on Geographic Names, créé en 1890 et logé au Département de l'Intérieur. Un président peut orienter ses décisions par décret : c'est ce qui s'est produit avec l'executive order « Restoring Names That Honor American Greatness », signé le 20 janvier 2025. Le Board a suivi, et le Geographic Names Information System a été modifié en conséquence pour le golfe.
Mais un décret américain s'arrête à la frontière. Pour toute entité géographique partagée, le Canada et les États-Unis disposent d'un mécanisme distinct : la Commission de toponymie du Canada (Geographical Names Board of Canada) applique le principe voulant que les noms d'entités transfrontalières fassent l'objet d'une entente bilatérale. Ottawa n'est nullement tenu de suivre Washington. Concrètement, un lac pourrait donc porter deux noms officiels différents selon la rive — situation absurde pour la navigation commerciale de la Voie maritime du Saint-Laurent, gérée conjointement par la Corporation de gestion de la Voie maritime du Saint-Laurent et la Saint Lawrence Seaway Development Corporation.
S'ajoute la couche du droit international. La Commission mixte internationale, créée par le Traité des eaux limitrophes de 1909, encadre la gestion des eaux partagées, y compris les niveaux du lac Ontario par le plan Pl 2014. Rien dans ce traité ne porte sur la nomenclature, mais tout renommage unilatéral d'un plan d'eau partagé fragilise l'esprit de coopération sur lequel repose l'édifice. Le contexte n'aide pas : le Globe and Mail rapportait cette semaine que les négociations commerciales canado-américaines ont abouti à une impasse, Ottawa maintenant des tarifs de représailles sur 28 milliards de dollars d'importations américaines.
Les nations directement visées ne sont pas des spectatrices
Le bassin du lac Ontario et du haut Saint-Laurent est le cœur du territoire haudenosaunee. À cheval sur la frontière, la communauté mohawk d'Akwesasne est l'exemple le plus littéral de ce que signifie une frontière imposée : son territoire chevauche le Québec, l'Ontario et l'État de New York, avec toutes les complications douanières, policières et juridictionnelles que cela suppose au quotidien. Kahnawake, en amont sur la rive sud du Saint-Laurent en face de Montréal, a de son côté fait de la question des noms un enjeu récurrent — que l'on pense aux revendications entourant le pont Honoré-Mercier et à la place accordée au kanien'kéha dans l'espace public.
Pour ces nations, le nom n'est pas une étiquette décorative. Il encode une information : la nature du lieu, sa ressource, son danger, sa saisonnalité. Effacer un toponyme, c'est supprimer une couche de savoir territorial. C'est précisément l'argument que reprennent les organisations autochtones ailleurs dans le monde. Reporterre documentait récemment la lutte des éleveurs sámis contre les projets miniers et éoliens en Suède, où les noms en same de Lule — Gállak plutôt que Kallak — deviennent eux-mêmes un instrument d'affirmation face à ce que les intéressés qualifient de « colonialisme vert ».
Le Québec fait le chemin inverse
Pendant que Washington retire des noms, la Commission de toponymie du Québec en ajoute. Créée en 1912, elle est l'une des plus anciennes institutions du genre en Amérique du Nord et administre la Banque de noms de lieux du Québec, qui compte plus de 250 000 entrées. Depuis les années 1980, une part croissante de son travail consiste à officialiser des toponymes en langues autochtones : innu-aimun, atikamekw, anishinaabemowin, kanien'kéha, naskapi, cri, inuktitut.
Les exemples marquants ne manquent pas. La rivière Ashuapmushuan, la Manicouagan, le lac Mistassini, la Matapédia : autant de noms d'origine autochtone qui n'ont jamais été traduits. Plus récemment, la Commission a procédé à des restitutions ciblées, remplaçant des désignations coloniales par les appellations d'usage dans les communautés. Le mouvement s'est accéléré après le rapport de la Commission Viens (2019) et les travaux de la Commission de vérité et réconciliation, qui recommandaient explicitement de reconnaître les noms de lieux autochtones.
Des gestes symboliques forts ont ponctué la dernière décennie : le retrait du mot « sauvage » de plusieurs toponymes, la révision d'appellations jugées offensantes, et surtout la reconnaissance de dénominations doubles. Au fédéral, Parcs Canada et Ressources naturelles Canada ont adopté des politiques similaires. Le Nunavik a poussé la logique plus loin encore : les municipalités y portent officiellement leur nom inuktitut — Kuujjuaq plutôt que Fort-Chimo, Salluit plutôt que Sugluk.
Un enjeu qui dépasse largement les cartes
Ce débat n'est pas cosmétique. Il s'inscrit dans une série de dossiers où la reconnaissance symbolique et les droits concrets s'entremêlent. La même semaine, JURIST rapportait que Human Rights Watch réclame l'abandon des poursuites contre onze manifestants autochtones arrêtés aux Philippines lors du démantèlement d'un barrage anti-minier, et que des experts de l'ONU exhortent le Honduras à cesser les expulsions de communautés autochtones et afrodescendantes. Le New York Times signalait pour sa part qu'un musée anglais rapatriera des restes humains coloniaux au peuple naga. Reconnaissance des noms, restitution des corps, respect des consultations : c'est le même continuum.
Au Québec même, la campagne électorale provinciale ramène les questions autochtones à l'avant-scène. Le Nouvelliste rapportait que Québec solidaire, par la voix de Sol Zanetti, presse les partis de s'engager sur la sécurité des femmes autochtones, un enjeu que la formation qualifie d'« évidence » et qui découle directement des recommandations de l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.
Ce qui pourrait changer
Trois scénarios se dessinent. Le premier : Ottawa refuse d'entériner le changement, et le lac se retrouve avec deux noms officiels, ce qui créerait un précédent inédit pour un plan d'eau de cette importance économique. Le deuxième : la contestation judiciaire aux États-Unis, où des organisations haudenosaunee et des groupes environnementaux pourraient invoquer les obligations de consultation tribale prévues par la loi américaine. Le troisième : l'enlisement pur et simple, le décret restant lettre morte dans les usages, comme cela a largement été le cas pour le « golfe d'Amérique » hors des documents fédéraux américains.
Dans tous les cas, la démonstration est faite. Un nom sur une carte n'est jamais neutre : il dit qui a le pouvoir de nommer, donc qui a le pouvoir de définir ce qu'est un territoire et qui y appartient. Le Québec, en restituant patiemment des milliers de toponymes innus, atikamekw et anishinaabe, a choisi une direction. Washington vient d'en choisir une autre.
