Pendant que la campagne du 5 octobre s'enflamme autour du troisième lien — le chef libéral Pablo Rodriguez réclamant « l'entièreté de l'information disponible » sur un dossier que la CAQ aurait « pollué », selon Radio-Canada, et le conservateur Éric Duhaime n'excluant pas d'exproprier des résidents de l'île d'Orléans pour élargir la route Prévost —, un autre débat, moins spectaculaire mais plus concret, s'installe dans la région de Québec : celui de l'entretien de ce qui existe déjà.
Trois dossiers convergent cette semaine. Le Parti québécois s'engage à « reprendre le contrôle » du Mont-Sainte-Anne en poussant vers la sortie son gestionnaire privé, Resorts of the Canadian Rockies (RCR). La Ville de Québec lance enfin l'appel d'offres pour les travaux majeurs du Stade Canac, annoncés depuis deux ans. Et la traverse de L'Isle-aux-Coudres, après des mois de grèves et de bris de navires, signe son meilleur mois de juillet en cinq ans. Trois équipements vieillissants, trois modèles de gestion différents, une même question : qui paie l'entretien du patrimoine collectif régional, et selon quelles règles?
Le Mont-Sainte-Anne : quinze ans de bail, une décennie de déboires
Le cas du Mont-Sainte-Anne est le plus politiquement chargé. La montagne appartient à l'État québécois — elle relève de la Société québécoise des infrastructures (SQI) — mais son exploitation a été confiée en 1994 au secteur privé, puis reprise en 2011 par Resorts of the Canadian Rockies, entreprise albertaine du milliardaire Nkosana Charles Locke, également propriétaire de Stoneham.
Depuis, la liste des incidents s'est allongée. Le bris de la télécabine L'Étoile filante en mars 2020, qui avait obligé l'évacuation de skieurs par les airs, a marqué un point de rupture dans l'opinion régionale. Puis en décembre 2022, un nouvel incident sur la même remontée mécanique — une cabine détachée du câble tombant au sol — a mené à un arrêt prolongé et à des enquêtes. La télécabine a été démantelée. Les délais de remplacement se sont étirés, années après années, pendant que les skieurs de la Côte-de-Beaupré voyaient la station reculer dans le peloton des grandes montagnes québécoises.
L'engagement péquiste, rapporté par Radio-Canada, s'inscrit donc dans une frustration régionale documentée. Mais il achoppe sur une réalité juridique redoutable : le bail emphytéotique. Ce type de contrat, qui confère à l'emphytéote des droits quasi propriétaires sur les immeubles pendant toute la durée du bail, ne se déchire pas par décret. Le gouvernement doit démontrer un défaut d'exécution des obligations contractuelles — investissements non réalisés, entretien déficient, non-respect des clauses de développement — et être prêt à défendre sa position devant les tribunaux.
Ce qu'un gouvernement peut réellement faire
Quatre voies existent, et chacune a un prix.
La résiliation pour faute. C'est la voie la plus directe, mais elle suppose un dossier de preuve solide. RCR pourrait contester, réclamer des indemnités pour les investissements consentis, et l'affaire pourrait durer des années. Les précédents québécois en matière de litige emphytéotique montrent que ces batailles se règlent rarement rapidement.
Le rachat négocié. L'État rachète les droits résiduels du bail. Financièrement prévisible, mais l'acheteur en position de faiblesse — le gouvernement, pressé par l'opinion — négocie mal. Et le rachat ne règle rien : il ne fait que transférer à l'État la facture du rattrapage, estimée par plusieurs observateurs du milieu du ski à plusieurs dizaines de millions de dollars pour les seules remontées mécaniques.
La société mixte ou l'organisme sans but lucratif. C'est le modèle du Massif du Sud, du Mont-Grand-Fonds à Charlevoix ou, à plus grande échelle, de certaines stations européennes en régie communale. Une structure associant la SQI, les municipalités de la Côte-de-Beaupré, les gens d'affaires régionaux et potentiellement des fonds fiscalisés. L'avantage : l'ancrage local et l'obligation de réinvestir les surplus. Le risque : la sous-capitalisation chronique.
L'appel à un nouvel exploitant. Une fois le bail dénoué, l'État relance un appel d'offres. Mais qui se présentera pour reprendre une montagne dont l'infrastructure exige un investissement massif immédiat, dans un marché du ski nord-américain de plus en plus concentré? Le Mont-Sainte-Anne n'est pas Tremblant : sa clientèle est régionale, son enneigement naturel modeste, sa saison courte.
Aucune de ces options n'est gratuite. Et c'est précisément ce qui rend l'engagement du PQ intéressant à ausculter : promettre de « reprendre le contrôle » sans chiffrer la sortie, c'est promettre une intention, pas un plan.
Le Stade Canac : deux ans entre l'annonce et la pelle
À 30 kilomètres de là, dans le quartier Limoilou, un autre équipement public illustre la lenteur du cycle municipal. Radio-Canada rapportait cette semaine que l'appel d'offres pour les grands travaux de rénovation du Stade Canac est enfin lancé, avec des travaux prévus dès cet hiver. Deux ans après l'annonce initiale.
Le stade municipal de Québec, inauguré en 1938 et domicile des Capitales, souffre de son âge : béton fatigué, installations sanitaires désuètes, accessibilité déficiente. La Ville de Québec en est propriétaire; les Capitales y jouent en vertu d'une entente d'occupation. Ce modèle — actif public, occupant privé — présente l'avantage inverse de celui du Mont-Sainte-Anne : le propriétaire garde le contrôle des investissements, mais assume aussi seul les décisions difficiles, et les échéanciers politiques municipaux ne sont pas ceux d'un calendrier de construction.
Deux ans entre l'annonce et l'appel d'offres, ce n'est pas de la négligence : c'est le temps normal des études, des plans, des autorisations et de l'arbitrage budgétaire. Mais c'est aussi le temps pendant lequel les coûts de construction ont grimpé.
L'Isle-aux-Coudres : la démonstration par le service public
Le troisième dossier apporte une nuance essentielle. Radio-Canada rapporte que la traverse de L'Isle-aux-Coudres, exploitée par la Société des traversiers du Québec (STQ), connaît son meilleur mois de juillet en cinq ans, après une série de grèves et de bris de navires qui avaient sérieusement affecté le tourisme dans Charlevoix.
La liaison entre Saint-Joseph-de-la-Rive et L'Isle-aux-Coudres est le seul lien avec le continent pour les quelque 1 200 résidents permanents de l'île. Elle est gratuite pour les usagers et entièrement financée par l'État. Quand elle flanche, c'est toute l'économie insulaire — commerces, gîtes, restaurants — qui encaisse.
Ce redressement dit deux choses. D'abord, qu'un équipement public entièrement en régie d'État peut aussi connaître de graves ratés : la STQ a essuyé des critiques répétées sur la fiabilité de sa flotte vieillissante et sur ses relations de travail. Ensuite, qu'un opérateur public dispose d'un levier que n'a pas un gestionnaire privé sous bail : l'imputabilité directe. Quand la traverse déraille, un ministre répond. Quand la télécabine du Mont-Sainte-Anne tombe, la responsabilité se dilue entre un propriétaire étatique et un exploitant albertain.
Ce que ça change pour le 5 octobre
Les trois dossiers dessinent le même angle mort de la campagne. On débat abondamment du troisième lien — un projet neuf, coûteux, dont le tracé et le mode de transport restent flous —, mais beaucoup moins de l'entretien de ce que la région possède déjà.
Or les chiffres de fréquentation de la traverse, la vétusté du Stade Canac et l'état des remontées du Mont-Sainte-Anne racontent une même histoire : le patrimoine collectif régional a besoin d'argent, et cet argent-là ne se coupe pas de ruban.
Pour les électeurs de la Côte-de-Beaupré, de Charlevoix et de Limoilou, la question posée le 5 octobre est peut-être moins « quel pont? » que « qui répare quoi, avec quel argent, et en rendant des comptes à qui? ». Les partis qui s'engagent à « reprendre le contrôle » devront tôt ou tard répondre à la suite de la phrase : reprendre le contrôle, oui — mais pour investir combien, sur combien d'années, et avec quel modèle de gouvernance?
D'ici là, les skieurs de la Côte-de-Beaupré regarderont la montagne, les Capitales joueront une saison de plus dans un stade en attente, et les gens de L'Isle-aux-Coudres compteront les allers-retours du traversier. Trois baromètres discrets, mais autrement plus parlants que bien des slogans.
