Un pari coréen qui tranche avec le reste du monde
Le Temps l'a résumé en une formule : « voilà ce qui s'appelle de l'ambition ». Séoul a annoncé son intention de rendre accessible, d'ici la fin de l'année, un service d'intelligence artificielle générative gratuit à l'ensemble de sa population, bâti sur des modèles développés au pays. Ce n'est pas un coup d'éclat isolé : c'est l'aboutissement d'une politique industrielle assumée depuis deux ans.
Le gouvernement coréen a mis sur pied en 2025 un programme de « modèles de fondation souverains » (Independent AI Foundation Model Project), piloté par le ministère des Sciences et des TIC. Cinq consortiums ont été retenus au terme d'un appel de candidatures : SK Telecom, Naver Cloud, LG AI Research, Upstage et NC AI. Ils reçoivent du financement public, un accès à des grappes de calcul subventionnées et des jeux de données nationaux, avec une obligation de résultats évaluée par étapes — les moins performants étant éliminés au fil des rondes. Séoul a par ailleurs annoncé son intention d'acquérir des dizaines de milliers de processeurs graphiques pour constituer une capacité de calcul nationale, et le président Lee Jae-myung a fait de l'objectif de « troisième puissance mondiale de l'IA » un axe central de son mandat, avec un budget d'IA en forte hausse dans le plan financier de 2026.
L'essentiel n'est pas la performance des modèles coréens face à ceux d'OpenAI, d'Anthropic ou de Google. C'est la nature du geste : traiter l'IA générative comme une infrastructure d'intérêt général, dont l'accès de base ne doit pas dépendre de la carte de crédit du citoyen ni des conditions d'utilisation d'une entreprise étrangère.
Le Québec : de l'argent, des grappes, mais pas de capacité publique
Le Québec n'est pas dépourvu. Montréal héberge Mila, l'un des plus importants instituts de recherche en apprentissage profond au monde, fondé par Yoshua Bengio, ainsi que l'IVADO, des chaires canadiennes et un tissu d'entreprises. Le gouvernement Legault a déposé en 2025 sa Stratégie québécoise en intelligence artificielle, assortie de centaines de millions de dollars sur cinq ans, et Québec a annoncé la création d'un « pôle d'excellence » et le soutien à des infrastructures de calcul. Ottawa, de son côté, a lancé une Stratégie canadienne en matière de calcul informatique de 2 milliards de dollars, dont une part est destinée à un « accès souverain » au calcul pour les chercheurs et les entreprises canadiennes, et a nommé un ministre de l'IA, Evan Solomon.
Mais examinons la nature de ces interventions. Ce sont, pour l'essentiel, des crédits d'impôt à la R-D, du financement de recherche universitaire, des programmes d'adoption pour les PME, et du soutien à la construction de centres de données. Autrement dit : de l'aide à l'offre privée et à la demande privée. Nulle part on ne trouve l'équivalent du geste coréen — ni modèle public, ni service d'accès universel, ni même une doctrine explicite sur la souveraineté des modèles.
La différence est structurante. Financer un écosystème, c'est espérer que des acteurs privés produisent des capacités que l'État pourra ensuite acheter. Construire une capacité publique, c'est posséder l'actif. La Corée du Sud a choisi la seconde voie, en s'appuyant sur des champions nationaux mais avec des livrables publics au bout. Le Québec, lui, subventionne des infrastructures dont les principaux locataires solvables sont des multinationales américaines.
Le paradoxe de l'électricité
C'est ici que la comparaison devient inconfortable. Le Québec est la seule juridiche d'Amérique du Nord à avoir nationalisé son électricité au nom d'une logique explicite : une ressource devenue essentielle à la vie économique ne devait pas être laissée à des monopoles privés étrangers imposant des tarifs disparates. Hydro-Québec, c'est 1962, René Lévesque, et un raisonnement de politique industrielle qui a fait école.
Soixante-quatre ans plus tard, le Québec possède l'énergie, les barrages, un climat froid favorable au refroidissement, et une position enviable pour attirer les centres de données. Hydro-Québec a d'ailleurs dû mettre en place un processus de sélection des projets énergivores, tellement les demandes de raccordement de centres de données dépassent la capacité disponible — le gouvernement a même resserré les règles pour privilégier les projets à forte valeur ajoutée. Le Québec vend donc de l'électricité et du terrain pour que d'autres y fassent tourner des modèles dont il ne contrôle ni les paramètres, ni les données d'entraînement, ni les conditions d'accès.
Personne, dans le débat public québécois, ne pose la question qui découle logiquement de l'histoire économique de la province : si l'IA générative devient une infrastructure aussi banale que l'électricité ou le téléphone, pourquoi n'existe-t-il aucune option publique? Aucun parti représenté à l'Assemblée nationale n'en fait un enjeu. Aucun mandat n'a été confié à la Caisse de dépôt, à Investissement Québec ou à un consortium universitaire pour développer un modèle de langue française entraîné ici, hébergé ici, et accessible gratuitement aux citoyens, aux écoles et aux administrations.
Ce que la dépendance coûte concrètement
On pourrait juger l'exercice symbolique. Il ne l'est pas.
Les conditions d'usage. Un enseignant, un municipal, une infirmière qui utilise un modèle américain le fait selon des règles unilatérales, modifiables sans préavis, écrites dans une autre langue et soumises au droit d'un autre pays. Les données sensibles transitent par des juridictions étrangères. Les organismes publics québécois qui adoptent ces outils négocient en position de preneur de prix.
La langue. Les grands modèles commerciaux traitent le français comme une langue secondaire, et le français québécois comme une variante marginale. Un modèle entraîné avec un corpus québécois — jurisprudence, terminologie de l'Office québécois de la langue française, archives, littérature — n'a aucun débouché commercial suffisant pour émerger spontanément. C'est exactement le genre de bien public que le marché ne produit pas.
La transparence des contenus synthétiques. Le débat européen est déjà engagé : Le Temps rapportait récemment, sous la plume du philosophe Baptiste Le Bihan, les limites du marquage obligatoire des contenus générés par l'IA entré en vigueur dans l'Union européenne en août 2026. L'auteur souligne que la vraie question n'est pas de savoir si une machine a produit un texte, mais quelle relation d'auteur la personne entretient avec lui. Discussion nuancée, mais qui présuppose une chose : un cadre existe. Au Québec et au Canada, le projet de loi C-27, qui contenait la Loi sur l'intelligence artificielle et les données, est mort au feuilleton en janvier 2025. Aucune obligation de marquage des contenus synthétiques ne s'applique donc ici. Le Québec, qui légifère avec vigueur sur la langue d'affichage et la protection des renseignements personnels — la loi 25 en témoigne —, n'a rien imposé sur l'étiquetage des textes et images générés par machine.
La course, vue d'ailleurs
Dans une tribune publiée par Le Monde, Georges Nahon, ancien directeur général d'Orange Labs, rappelle que la compétition Chine–États-Unis se joue sur le financement, la finalité militaire et la possibilité que les modèles accélèrent eux-mêmes leur progression. Dans ce cadre, les juridictions moyennes ont deux options : la vassalisation technologique, ou une souveraineté modeste mais réelle — un modèle suffisant, hébergé localement, pour les usages publics essentiels.
L'Europe explore la seconde voie avec des projets comme OpenEuroLLM et les gigafactories d'IA annoncées par la Commission. La France a Mistral. Singapour a SEA-LION. Le Japon soutient plusieurs modèles nationaux. La Suisse a produit Apertus, un modèle ouvert développé par l'EPFL et l'ETH Zurich sur le supercalculateur public Alps. Aucune de ces initiatives ne prétend battre les géants américains. Toutes visent à ne pas être entièrement dépendantes d'eux.
La question qui n'est pas posée
Le Québec dispose des ingrédients : électricité abondante, chercheurs de calibre mondial, tradition d'entreprise publique, et un intérêt vital à protéger une langue minoritaire en Amérique du Nord. Ce qui manque n'est ni l'argent ni le talent : c'est la décision politique de traiter l'IA comme une infrastructure plutôt que comme un secteur d'activité à subventionner.
La Corée du Sud livrera son service national en fin d'année. Il sera imparfait, sans doute inférieur aux meilleurs modèles commerciaux, et coûteux. Mais son gouvernement pourra dire à ses citoyens : cet outil est à vous. Il faudra observer les résultats — le taux d'adoption réel, la qualité, le coût par utilisateur — avant de conclure quoi que ce soit sur la pertinence du modèle.
En attendant, le Québec continuera de vendre des kilowattheures pour alimenter des modèles qu'il ne possède pas, et de subventionner un écosystème dont les actifs stratégiques finissent souvent par changer de mains. Ce n'est pas une fatalité. C'est un choix — et il n'a même pas été débattu.
