Économie

L'IA ferme la porte d'entrée : les jeunes diplômés québécois devant un marché du travail sans premier échelon

De la Nouvelle-Zélande à la Chine, les postes juniors s'évaporent sous la pression de l'automatisation. Au Québec, le chômage des 15-24 ans grimpe et les stages se raréfient. Portrait d'une rupture.

La radio publique néo-zélandaise RNZ posait la question sans détour cette semaine : l'intelligence artificielle est-elle en train d'éliminer le premier échelon de l'échelle de l'emploi? Dans ce pays, le chômage des jeunes atteint près de trois fois celui de l'ensemble de la population en âge de travailler. À l'autre bout du monde, le New York Times documentait le même phénomène à une échelle vertigineuse : 12,7 millions de nouveaux diplômés chinois — un record absolu — arrivent sur un marché du travail déjà saturé, au moment précis où Pékin fait de l'adoption de l'IA une priorité industrielle nationale.

Ces deux signaux, séparés par 10 000 kilomètres, décrivent une même mécanique. Et le Québec n'y échappe pas.

Ce que disent les chiffres québécois

Le portrait local est moins spectaculaire que celui de la Chine, mais il pointe dans la même direction. Selon les données de l'Enquête sur la population active de Statistique Canada, le taux de chômage des 15-24 ans au Québec évolue depuis 2024 autour de 12 % à 14 %, contre un taux global provincial qui se maintient sous la barre des 6 %. L'écart — un rapport d'environ deux pour un — est structurel : les jeunes ont toujours été plus vulnérables aux retournements de cycle. Ce qui change, c'est la trajectoire : alors que le marché du travail québécois demeure globalement serré, avec des pénuries persistantes dans la santé, la construction et les métiers spécialisés, le segment des diplômés du collégial et de l'université peine à s'insérer.

L'Institut de la statistique du Québec et l'Institut du Québec ont tous deux relevé, dans leurs bilans récents, ce paradoxe d'un marché qui manque de bras dans certains secteurs tout en offrant moins d'occasions aux nouveaux arrivants sur le marché. Le nombre de postes vacants au Québec a fondu de plus de la moitié par rapport au sommet de 2022, selon Statistique Canada. Or, ce sont précisément les postes d'entrée — ceux qui ne requièrent ni expérience ni réseau — qui disparaissent en premier quand les entreprises freinent l'embauche.

Au Canada anglais, le phénomène est déjà documenté avec plus de netteté. La Banque du Canada et plusieurs économistes de la Banque Royale ont signalé que le taux de chômage des jeunes canadiens a franchi les 14 % en 2025, un niveau qui n'avait pas été observé hors récession depuis les années 1990. Les diplômés en informatique, en particulier, se retrouvent dans une situation inédite : formés pour un secteur en pleine expansion, ils affrontent un marché où les entreprises technologiques ont massivement gelé leurs embauches juniors.

Les postes les plus exposés au Québec

Quels emplois d'entrée sont dans la ligne de mire? Le profil est assez clair, et il recoupe les analyses publiées par l'Organisation internationale du travail et par des chercheurs de plusieurs universités américaines : les tâches les plus automatisables ne sont pas les plus physiques, mais les plus textuelles, les plus procédurales et les plus standardisées. Autrement dit, exactement le contenu du travail junior dans les services professionnels.

Au Québec, cela vise en premier lieu la comptabilité : saisie, réconciliation, préparation de dossiers de vérification, premières ébauches de déclarations. Les grands cabinets — Deloitte, KPMG, EY, PwC, tous présents à Montréal et à Québec — ont déployé des outils d'IA générative dans leurs processus d'audit. Le droit suit de près : la recherche jurisprudentielle, la revue de contrats et la rédaction de premières versions de mémos constituent le cœur du travail des stagiaires et des avocats de première année. En technologies de l'information, l'écriture de code de base, les tests unitaires et la documentation — le pain quotidien du développeur junior — sont désormais assurés en partie par des assistants de programmation.

S'ajoutent les centres d'appels et de service à la clientèle, un employeur majeur en région au Québec, où les agents conversationnels absorbent une part croissante des interactions de premier niveau; le design graphique et la production visuelle, où la génération d'images bouleverse l'économie des mandats simples; et le journalisme, où la rédaction de brèves, de résumés et de contenus de référencement a été l'une des premières activités déléguées à la machine.

Le point commun de ces métiers : le poste junior n'était pas seulement un emploi, c'était un dispositif de formation. On apprenait le droit fiscal en préparant des déclarations, l'architecture logicielle en corrigeant des bogues, l'écriture journalistique en rédigeant des dépêches. Retirer cette marche, c'est retirer l'apprentissage.

Le problème de fond : qui paie la formation?

C'est ici que l'enjeu cesse d'être conjoncturel pour devenir systémique. Pendant des décennies, les entreprises assumaient implicitement une partie de la formation professionnelle. Le jeune diplômé arrivait avec des bases théoriques; l'employeur payait un salaire d'entrée en échange d'un travail à faible valeur ajoutée, tout en transmettant le métier. Le calcul était rentable à moyen terme.

Si l'IA exécute ce travail à faible valeur ajoutée à coût quasi nul, l'équation s'effondre. L'entreprise n'a plus d'incitatif économique à embaucher un junior : elle préférera recruter un professionnel de trois à cinq ans d'expérience, capable de superviser les sorties de la machine. Mais cette expérience, personne ne l'aura acquise. Les économistes appellent cela un problème de reconstitution du stock de compétences : rationnel pour chaque firme prise isolément, catastrophique à l'échelle collective.

La facture se déplace alors vers trois payeurs possibles : le jeune lui-même, par des stages non rémunérés ou des microcertifications payantes; l'établissement d'enseignement, qui doit prolonger et professionnaliser la formation; ou l'État, par des subventions à l'embauche et des programmes d'insertion.

Cégeps, universités et stages : la pression monte

Le réseau collégial québécois se trouve en première ligne. Les programmes techniques — techniques de comptabilité et de gestion, techniques de l'informatique, graphisme, techniques juridiques — ont été conçus autour d'une promesse d'employabilité immédiate. Cette promesse est aujourd'hui fragilisée précisément là où l'automatisation frappe le plus fort. Les stages en alternance travail-études, qui constituent l'atout distinctif du modèle québécois, dépendent de la volonté des employeurs d'accueillir des débutants. Si cette volonté s'érode, c'est tout l'édifice de la formation pratique qui vacille.

Du côté universitaire, la question se pose autrement : que vaut un baccalauréat dont la valeur d'insertion reposait sur la maîtrise de tâches désormais automatisées? Plusieurs facultés de droit et de gestion en Amérique du Nord repensent déjà leurs cursus pour mettre l'accent sur le jugement, la relation client, la négociation et la supervision critique des outils d'IA — soit des compétences qu'on acquérait traditionnellement après le diplôme.

Le gouvernement québécois disposait pourtant d'un levier : la Commission des partenaires du marché du travail et le Fonds de développement et de reconnaissance des compétences de la main-d'œuvre, alimenté par la fameuse « loi du 1 % » qui oblige les employeurs de plus de deux millions de dollars de masse salariale à investir dans la formation. Ce dispositif, conçu pour la requalification des travailleurs en poste, n'a jamais été pensé pour financer l'entrée dans le métier. Il faudra probablement l'élargir.

Une fenêtre étroite

Il serait imprudent de conclure à un effondrement. L'histoire économique regorge de prédictions de chômage technologique de masse qui ne se sont pas matérialisées, et le Québec conserve un atout démographique majeur : le départ à la retraite de la génération des baby-boomers continuera de libérer des centaines de milliers de postes d'ici 2033, selon les projections du ministère de l'Emploi et de la Solidarité sociale. La rareté de main-d'œuvre demeure aiguë en santé, en éducation, en construction et dans les métiers réglementés — des secteurs peu exposés à l'automatisation textuelle.

Mais le problème du premier échelon n'est pas un problème de volume global d'emplois. C'est un problème de séquence. Une génération peut fort bien trouver du travail à 30 ans et n'en avoir jamais trouvé à 22 — au prix d'une trajectoire salariale amputée, d'une accumulation d'épargne retardée et d'une entrée sur le marché immobilier repoussée. Les recherches sur les cohortes diplômées pendant la crise de 2008 ont chiffré cette pénalité : elle persiste dix à quinze ans.

Le signal néo-zélandais et le signal chinois arrivent au Québec avec quelques trimestres de décalage. Ce délai est une chance. Il ne durera pas indéfiniment.