Intelligence artificielle

Facture doublée à Memphis : la question que le Québec n'a pas encore tranchée sur l'électricité de l'IA

Le cas du centre de données de xAI à Memphis illustre le coût réel de l'IA pour les ménages. Au Québec, l'attribution des blocs d'énergie reste largement opaque à l'aube d'une précampagne électorale.

Une maison baptisée « Serenity », puis les turbines

L'histoire rapportée par le Times of India a de quoi frapper l'imaginaire : une vétérane américaine avait nommé sa maison de Memphis « Serenity » après onze années de tranquillité. Puis Colossus, le supercalculateur d'IA de xAI — l'entreprise d'Elon Musk —, s'est installé dans le voisinage sud de la ville. Depuis, dit-elle, sa facture d'électricité a doublé, et le bruit ne s'arrête plus.

Ce témoignage n'est pas isolé. Depuis 2024, le site de South Memphis, aménagé dans une ancienne usine d'électroménagers, est devenu le symbole nord-américain des tensions entre l'expansion de l'IA et les communautés qui l'hébergent. La Southern Environmental Law Center et la NAACP ont documenté l'installation de dizaines de turbines à gaz méthane sans permis de qualité de l'air en règle, dans un quartier majoritairement noir déjà surexposé à la pollution industrielle. Le Guardian et l'Associated Press ont rapporté les audiences publiques houleuses tenues devant le Shelby County Health Department. xAI a soutenu que ses turbines étaient « mobiles » et donc exemptées; les groupes environnementaux ont poursuivi.

En parallèle, la question tarifaire s'est imposée. Memphis Light, Gas and Water (MLGW), le plus important service public municipal des États-Unis, a approuvé le raccordement de Colossus à hauteur de plusieurs centaines de mégawatts, dans un contexte où la Tennessee Valley Authority augmentait ses tarifs de gros. Les hausses subies par les ménages ne sont pas toutes imputables à xAI — la canicule, le gaz naturel, la vétusté du réseau y contribuent. Mais l'ordre des choses est difficile à défendre politiquement : les résidents paient plus, entendent davantage de bruit, et n'ont eu aucun mot à dire sur l'arrivée du plus gros consommateur d'électricité de leur région.

Le rejet est massif, et l'argument chinois sert d'écran

C'est le deuxième fait saillant, et il est peut-être plus lourd de conséquences. Wired a publié une analyse convaincante : les sondages montrent que des majorités écrasantes d'Américains, toutes tendances politiques confondues, n'aiment pas les centres de données. Le Korea Times relevait de son côté que ces installations sont devenues, en cette année électorale américaine, un raccourci bipartisan pour désigner les excès du secteur technologique.

Devant cette impopularité, l'industrie et ses alliés politiques ont trouvé un argument qui fonctionne : si vous bloquez les centres de données, la Chine gagne la course à l'IA. Wired souligne le problème de ce raisonnement — l'absence de preuves que la capacité de calcul américaine soit en retard, et l'absence de démonstration qu'un centre de données de plus dans un comté rural du Tennessee ou de la Virginie change quoi que ce soit à l'équilibre géopolitique.

Les données disponibles compliquent d'ailleurs le récit. Le South China Morning Post rapportait récemment une analyse de Moody's Ratings selon laquelle les géants chinois de l'IA obtiennent bien plus de puissance de calcul par dollar dépensé que leurs rivaux américains, grâce à des coûts intérieurs plus faibles et à un appui étatique massif. Autrement dit : le volume de dépenses américaines n'achète pas l'avance présumée. Ce constat affaiblit précisément l'argument qui sert à faire taire les objections locales.

Ce schéma mérite l'attention des Québécois, parce qu'il a un équivalent local tout prêt : la « souveraineté numérique ». Le concept est légitime en soi — la Corée du Sud, comme le rapporte Le Temps, prépare pour la fin de l'année un service d'IA générative gratuit pour l'ensemble de sa population, appuyé sur des modèles souverains. C'est un projet de politique publique explicite, financé et débattu. Le risque, ici, est différent : que « souveraineté numérique » devienne l'étiquette apposée sur des ententes privées d'approvisionnement énergétique dont personne ne connaît les conditions.

Au Québec, la file d'attente et le silence sur les critères

Le contexte québécois est singulier. Hydro-Québec a reconnu publiquement, dès 2023, faire face à une demande de raccordement excédant très largement ses capacités : plus de 30 000 mégawatts de projets industriels sollicités, pour quelques milliers de mégawatts disponibles. Les centres de données figuraient en bonne place. En 2024, la société d'État et le gouvernement ont resserré les règles : au-delà de 5 MW, les demandes passent par un processus d'analyse gouvernementale, et les projets doivent démontrer des retombées économiques et une contribution à la transition énergétique. Le cas des cryptomonnaies, écarté après le blocage de 2022, a servi de leçon.

La Loi 69, adoptée en 2025, a modifié en profondeur la gouvernance énergétique québécoise. Elle transfère à la Régie de l'énergie certaines responsabilités, encadre les tarifs et prévoit une hausse annuelle plafonnée pour la clientèle résidentielle — autour de 3 % —, tout en laissant les grands consommateurs industriels sous des régimes distincts, dont le fameux tarif L. La critique formulée notamment par des groupes comme l'Union des consommateurs et par plusieurs analystes en énergie porte sur un point précis : l'écart entre ce que paie un ménage par kilowattheure et ce que paie un très grand consommateur reste l'un des plus larges en Amérique du Nord, et le débat sur la répartition des coûts de développement du réseau — nouvelles lignes, nouveaux barrages, éolien — n'est pas tranché.

Car c'est là que la comparaison avec Memphis devient utile. Ce qui a fait mal aux résidents du Tennessee, ce n'est pas uniquement le prix de l'énergie consommée par xAI. C'est le coût des infrastructures nécessaires pour la livrer. Quand un réseau doit être renforcé pour un client unique, la question de savoir qui absorbe la facture d'immobilisation est décisive. Aux États-Unis, plusieurs commissions de régulation — en Géorgie, en Ohio, en Virginie — ont commencé à créer des catégories tarifaires distinctes pour les très grandes charges, avec engagements minimaux et garanties financières. Le Québec, lui, n'a pas encore rendu publics de critères comparables et détaillés d'attribution des blocs d'énergie aux centres de données.

Ce qui change, et ce que la précampagne devrait forcer

Trois éléments distinguent malgré tout le Québec.

D'abord, l'hydroélectricité. Un centre de données alimenté par le réseau québécois n'émet pas ce qu'émettent les turbines à gaz de South Memphis. L'argument climatique local est réel, même s'il ne règle rien de la question des coûts.

Ensuite, le froid et les surplus saisonniers, qui ont longtemps servi d'argument de vente. Le problème est que les surplus ont disparu : Hydro-Québec anticipe désormais un besoin de dizaines de térawattheures supplémentaires d'ici 2035, avec un plan d'investissement dépassant les 150 milliards de dollars. Chaque mégawatt attribué à un centre de données est un mégawatt non attribué à une usine de batteries, à une aluminerie ou à l'électrification des transports.

Enfin, la propriété publique. Elle donne au Québec un levier que Memphis n'a pas : la capacité d'imposer des conditions. Mais un levier non utilisé, ou utilisé sans transparence, ne vaut pas mieux qu'un marché déréglementé.

À l'approche du scrutin, les questions à poser sont concrètes et vérifiables. Combien de mégawatts ont été attribués à des projets de centres de données depuis 2023, et à quelles conditions tarifaires exactes? Qui paie les raccordements et les renforcements de réseau? Combien d'emplois permanents par mégawatt — un ratio où les centres de données affichent des résultats notoirement faibles comparés à d'autres usages industriels? Quelles clauses de rappel ou de flexibilité en période de pointe hivernale? Et surtout : les contrats sont-ils publics?

Ailleurs, la conversation évolue vite. En Irlande, le gestionnaire de réseau a imposé un moratoire de fait sur les nouveaux raccordements dans la région de Dublin. Aux Pays-Bas et à Singapour, des pauses similaires ont été décrétées puis assorties de conditions strictes. Ces décisions n'ont pas été prises par hostilité au numérique, mais parce que les réseaux ont atteint leurs limites physiques avant que le débat politique n'ait eu lieu.

Le Québec dispose encore d'une marge pour tenir ce débat avant les décisions, plutôt qu'après. Le témoignage de la propriétaire de « Serenity » n'est pas une anecdote exotique : c'est ce qui arrive quand les critères restent implicites et les contrats confidentiels. Il n'existe pas de version québécoise de cette facture doublée pour l'instant. La façon la plus sûre de garantir qu'il n'y en aura pas est de rendre publics, dès maintenant, les termes de l'échange.