Éducation

Pénurie d'enseignants : le Québec compte encore ses postes vacants à la pièce

Une semaine après la rentrée, Laval cherche 83 enseignants et professionnels, contre 173 l'an dernier. Mais faute de méthode commune de calcul, l'amélioration reste impossible à interpréter.

Le chiffre a de quoi rassurer, à première vue. En date du lundi 31 août, quelques jours après le début de l'année scolaire 2026-2027, le Centre de services scolaire de Laval (CSSL) cherchait encore 83 enseignants et professionnels de l'éducation pour compléter ses équipes, rapporte le Courrier Laval. L'an dernier, à pareille date — au 25 août 2025 —, le même centre de services affichait 173 postes à pourvoir. Une réduction de plus de la moitié en douze mois.

À 350 kilomètres à l'est, au Centre de services scolaire de Kamouraska–Rivière-du-Loup, la rentrée s'est faite avec l'ensemble des postes d'enseignants pourvus, selon Infodimanche. Une « certaine stabilité », écrit le média bas-laurentien, dans un contexte où le recrutement demeure un casse-tête pour plusieurs autres organisations scolaires.

Deux nouvelles régionales, deux bonnes nouvelles apparentes. Et pourtant, mises côte à côte, elles révèlent surtout un angle mort persistant du système scolaire québécois : personne, au Québec, ne compte les postes vacants de la même façon. Ce qui rend l'exercice de comparaison — d'une région à l'autre, d'une année à l'autre — beaucoup plus fragile qu'il n'y paraît.

Ce que « poste vacant » veut dire, et ne veut pas dire

Un « poste à combler » n'est pas une notion normalisée. Selon les centres de services scolaires, le même chiffre peut englober des réalités très différentes : les postes réguliers à temps plein affichés et non attribués, les contrats à temps partiel, les tâches fractionnées offertes à la pièce, les besoins de suppléance récurrente, les remplacements de congés de maternité ou de maladie, voire les postes de professionnels — psychoéducation, orthophonie, psychologie — regroupés avec ceux du personnel enseignant.

Le cas lavallois est instructif : les 83 postes évoqués regroupent explicitement des enseignants et des professionnels de l'éducation. Le cas de Kamouraska–Rivière-du-Loup, lui, porte sur les postes d'enseignants. Comparer les deux revient à additionner des pommes et des oranges, même si les deux communiqués répondent à la même question du public : « Est-ce qu'il manque du monde dans nos écoles? »

À cela s'ajoute une variable rarement mise de l'avant : les tolérances d'engagement. Depuis plusieurs années, le ministère de l'Éducation autorise les centres de services scolaires à embaucher des personnes qui ne détiennent pas de brevet d'enseignement lorsqu'aucune candidate ou candidat légalement qualifié n'est disponible. Une classe confiée à une personne non légalement qualifiée n'est plus, statistiquement, une classe « sans enseignant ». Le poste sort des colonnes de vacances — mais la question de la qualification, elle, demeure entière.

Un portrait provincial toujours flou

Depuis la rentrée 2022, le ministère de l'Éducation publie en début d'année scolaire une estimation du nombre d'enseignants manquants dans le réseau. Ces bilans, présentés comme des portraits ponctuels, ont été critiqués à répétition par les syndicats et les partis d'opposition, qui les jugent incomplets : ils ne captent ni les postes couverts par des non-légalement qualifiés, ni les classes prises en charge par des directions d'école ou des membres du personnel affectés temporairement, ni l'ampleur du déficit en services professionnels et en soutien.

La Fédération autonome de l'enseignement (FAE) et la Fédération des syndicats de l'enseignement (FSE-CSQ) ont mené leurs propres recensions parallèles au fil des dernières rentrées, aboutissant régulièrement à des chiffres supérieurs à ceux du ministère. La Centrale des syndicats du Québec, de son côté, insiste depuis des années sur le fait que la pénurie de personnel professionnel et de soutien — techniciens en éducation spécialisée, orthopédagogues, psychologues — est structurellement sous-documentée, faute d'indicateurs publics équivalents à ceux du corps enseignant.

Résultat : il existe autant de portraits que d'organisations qui comptent. Le ministère produit une donnée, les fédérations syndicales une autre, chaque centre de services scolaire une troisième, et les médias régionaux relaient, de bonne foi, le chiffre local disponible. Cette absence d'un référentiel commun n'est pas un détail méthodologique : elle empêche de savoir si la situation s'améliore réellement.

Quatre hypothèses derrière la baisse lavalloise

Que faut-il conclure du passage de 173 à 83 postes à Laval? Au moins quatre lectures sont possibles, et elles ne s'excluent pas mutuellement.

Une baisse réelle des besoins. C'est l'hypothèse la plus optimiste. Les conventions collectives issues de la ronde de négociations de 2023-2024 ont amélioré certaines conditions — notamment sur la composition de la classe et l'insertion professionnelle — et plusieurs cohortes de finissants en enseignement sont arrivées sur le marché. Le recrutement à l'international et les programmes de qualification accélérée pour candidats détenant un diplôme dans une discipline enseignée ont également ajouté des ressources.

Une réduction de l'offre de services. Fusionner des groupes, augmenter le nombre d'élèves par classe, réduire des périodes de spécialité, retrancher des services d'orthopédagogie ou de soutien : autant de décisions qui font disparaître des postes... et donc des postes vacants. Le contexte budgétaire des dernières années — marqué par les compressions annoncées au printemps 2025 dans le réseau scolaire, puis par les efforts de « rationalisation administrative » demandés aux centres de services scolaires — rend cette hypothèse tout sauf théorique. Un poste supprimé ne figure jamais dans une liste de postes à combler.

Un recours accru au personnel non légalement qualifié. Plus les tolérances d'engagement sont utilisées, plus les colonnes de vacances se vident. La courbe des postes affichés peut donc descendre pendant que la proportion de classes confiées à des personnes sans brevet monte. Les deux mouvements sont compatibles.

Un changement de mode de calcul. Une date de référence différente — le 31 août plutôt que le 25 août — change déjà la photo, puisque la première semaine de classe est précisément celle où les affectations de dernière minute se règlent. Un périmètre modifié, une catégorie d'emploi retirée du décompte, une façon différente de traiter les tâches partielles suffisent à produire un écart de dizaines de postes sans qu'un seul élève voie sa situation changer.

Sans ventilation publique — par corps d'emploi, par type de contrat, par statut de qualification, avec une date de référence stable —, il est impossible de départager ces explications. C'est précisément ce que réclament, depuis plusieurs rentrées, les organisations syndicales et les chercheurs en administration scolaire.

Pourquoi les régions ne se comparent pas

Le contraste entre Laval et Kamouraska–Rivière-du-Loup illustre un autre biais : la taille et la démographie changent complètement l'échelle du problème. Le CSSL est l'un des plus grands centres de services scolaires du Québec, avec des dizaines de milliers d'élèves, une croissance démographique soutenue et une forte proportion d'élèves issus de l'immigration récente — donc des besoins importants en francisation et en soutien linguistique. Quatre-vingt-trois postes vacants n'y représentent pas la même proportion du personnel que quelques postes dans un centre de services scolaire du Bas-Saint-Laurent, où la population scolaire est stable ou en léger déclin.

À l'inverse, une « rentrée complète » en région ne signifie pas l'absence de fragilité. Les milieux ruraux composent avec des bassins de candidatures minces, des écoles de petite taille où le départ d'une seule personne déstabilise l'organisation, et des difficultés de remplacement en cours d'année qui n'apparaissent pas dans le bilan du mois d'août. La stabilité du 1er septembre ne dit rien de celle du 15 janvier.

Ce qui manque pour y voir clair

Le débat public sur la pénurie de personnel scolaire souffre moins d'un manque de chiffres que d'un excès de chiffres non comparables. Trois mesures relativement simples changeraient la donne : une définition commune de « poste vacant » imposée à l'ensemble du réseau; une date de référence unique, idéalement doublée d'un second relevé à l'automne pour capter l'attrition de début d'année; et une publication systématique du nombre de personnes non légalement qualifiées en poste, ventilée par centre de services scolaire.

En attendant, chaque bonne nouvelle régionale — 83 plutôt que 173, tous les postes pourvus au Bas-Saint-Laurent — doit être lue avec prudence. Non pas parce que les données sont fausses, mais parce qu'on ne sait pas exactement ce qu'elles mesurent. Et dans un réseau qui accueille plus d'un million d'élèves, l'incapacité à répondre à la question « combien en manque-t-il? » est, en soi, un problème de gouvernance.