Exploration spatiale

Isar Aerospace atteint l'orbite : l'Europe franchit un cap, sans encore combler son retard

La fusée Spectrum de la jeune pousse allemande Isar Aerospace a atteint l'orbite depuis la Norvège. Une première pour le privé européen — qui laisse intact le problème des gros lanceurs, et la dépendance canadienne.

Le décollage a eu lieu le samedi 5 septembre depuis le pas de tir d'Andøya, une île de l'archipel des Vesterålen, à l'intérieur du cercle polaire arctique norvégien. Quelques minutes plus tard, la salle de contrôle d'Isar Aerospace explosait de joie : « Nous sommes en orbite ! Et nous venons d'écrire une page de l'histoire européenne », résumait l'entreprise, citée par Le Temps. Pour la première fois, une fusée conçue, financée et exploitée par une entreprise privée européenne a placé une charge utile en orbite depuis le continent européen.

Le symbole est fort. Il arrive dix-huit mois après l'échec du premier vol de Spectrum, en mars 2025, quand la fusée s'était écrasée dans la mer une trentaine de secondes après le décollage. Il arrive aussi, comme le souligne Ars Technica, avec une déclaration qui sonne comme un manifeste de la part du cofondateur Daniel Metzler : « Nous avons accompli en quelques années ce que l'industrie spatiale européenne avait mis des décennies à faire. » La formule est un brin brutale pour les vétérans du secteur. Elle n'est pas complètement fausse.

Ce qui a réellement été accompli

Spectrum est un lanceur à deux étages, propulsé au propane liquide et à l'oxygène liquide, une combinaison peu courante. Sa capacité annoncée tourne autour d'une tonne en orbite basse et de quelques centaines de kilos en orbite héliosynchrone. Isar Aerospace, fondée en 2018 par d'anciens étudiants de l'Université technique de Munich, a levé plus d'un demi-milliard d'euros — un des tours de table les plus imposants du spatial européen — auprès d'investisseurs privés et du Fonds de l'OTAN pour l'innovation, entre autres.

L'entreprise a annoncé, selon The Guardian et le Korea Times, vouloir accélérer rapidement la cadence de ses déploiements de satellites. C'est là que se joue la vraie partie : atteindre l'orbite une fois est un exploit d'ingénierie ; le faire vingt ou trente fois par année à un coût compétitif est un exploit industriel d'une autre nature. SpaceX a mis des années à passer du premier vol réussi du Falcon 1, en 2008, à la cadence actuelle du Falcon 9.

Le problème que ce succès ne règle pas

La Süddeutsche Zeitung a posé le diagnostic sans détour : atteindre l'orbite avec un petit lanceur est une étape historique, mais on ne remplace pas le Falcon 9 avec ça. Le lanceur de SpaceX emporte plus de 20 tonnes en orbite basse, revient se poser sur une barge et vole plusieurs fois par semaine. Space.com rapportait justement, le 6 septembre, un énième lancement de 27 satellites Starlink depuis la Californie, suivi d'un atterrissage en mer. C'est devenu une routine. Aucun opérateur européen n'en est là.

De son côté, Ariane 6 est enfin opérationnelle après un premier vol en juillet 2024 et une entrée en service commercial en 2025. Le lanceur d'ArianeGroup, exploité par Arianespace, a la puissance requise pour les grosses missions institutionnelles européennes — satellites de navigation Galileo, missions scientifiques de l'Agence spatiale européenne, télécommunications géostationnaires. Mais Ariane 6 n'est pas réutilisable, sa cadence de production monte lentement, et son modèle économique repose largement sur des commandes publiques garanties. Entre le microlanceur d'Isar et le lanceur lourd non réutilisable d'ArianeGroup, il manque à l'Europe précisément la classe intermédiaire réutilisable où SpaceX règne.

L'ESA a bien lancé son European Launcher Challenge, un mécanisme destiné à financer plusieurs entreprises privées pour créer une concurrence interne — Isar Aerospace, la française MaiaSpace, l'espagnole PLD Space, la britannique Orbex et la franco-allemande Rocket Factory Augsburg figurent parmi les candidats identifiés. C'est un changement de doctrine majeur pour une agence historiquement organisée autour du retour géographique et des grands maîtres d'œuvre nationaux. Mais les enveloppes en jeu, quelques centaines de millions d'euros, restent modestes comparées aux milliards injectés par la NASA dans le développement commercial américain via les programmes COTS et Commercial Crew.

Un contexte géopolitique qui change tout

Si l'Europe se presse, c'est que la dépendance est devenue inconfortable. Entre 2022 et 2024, privée des Soyouz russes après l'invasion de l'Ukraine et coincée par le retrait d'Ariane 5 avant l'arrivée d'Ariane 6, l'ESA a dû confier des missions scientifiques européennes à... SpaceX. Le télescope Euclid a décollé sur un Falcon 9. Plusieurs satellites Galileo aussi. Pour un continent qui parle d'autonomie stratégique, l'humiliation était concrète.

La militarisation croissante de l'orbite terrestre accentue la pression. Courrier international décrivait récemment les ambitions de Rassvet, la constellation russe présentée comme un « Starlink russe », dont l'objectif affiché est d'offrir à l'armée russe une autonomie de communication devenue vitale dans la guerre des drones. L'Inde, de son côté, multiplie les lancements — GISAT-1A en orbite géosynchrone, EOS-05 — tout en ouvrant son secteur au privé, l'ISRO devant même préciser publiquement qu'elle n'était pas privatisée mais qu'elle passait à un rôle de chef d'orchestre d'un écosystème national, selon le Times of India. Personne n'attend l'Europe.

Et le Canada dans tout ça ?

C'est ici que le tableau devient inconfortable pour nous. Le Canada n'a aucune capacité de lancement orbital. Aucune. Le pays fabrique d'excellents instruments, des bras robotiques, des capteurs, des composantes optiques — mais il ne peut pas les mettre en orbite lui-même.

La démonstration en a encore été donnée cette semaine. La Presse rappelait que le télescope spatial Nancy Grace Roman, lancé par la NASA le 30 août, comporte deux liens forts avec le Québec, notamment par la contribution de chercheurs de l'Université de Montréal et de l'Institut Trottier de recherche sur les exoplanètes. Le talent québécois vole. Mais il vole sur des fusées américaines. RFI, dans son émission sur les mégatélescopes, situait ce lancement dans la lignée du James Webb — un instrument auquel le Canada a fourni le détecteur de guidage de précision, mais qui est parti sur une Ariane 5 depuis Kourou.

Des projets de ports spatiaux existent au pays : Maritime Launch Services développe depuis des années le site de Canso, en Nouvelle-Écosse, avec des échéanciers repoussés à répétition. En 2023, Ottawa a mis en place un cadre réglementaire provisoire permettant d'autoriser des lancements commerciaux depuis le sol canadien. Mais rien de comparable à ce que la Norvège a accompli avec Andøya : transformer une base de fusées-sondes existante en pas de tir orbital opérationnel, en misant sur la latitude élevée idéale pour les orbites polaires et héliosynchrones — celles qu'utilisent justement l'observation de la Terre et la surveillance de l'Arctique.

Or le Canada a exactement les mêmes atouts géographiques que la Norvège : de vastes territoires peu peuplés, des latitudes élevées, un accès maritime, et un besoin militaire et civil criant de surveillance arctique. L'Agence spatiale canadienne, dont le budget annuel oscille autour de 400 millions de dollars, joue dans une autre ligue que l'ESA et ses 7,7 milliards d'euros pour 2025. La stratégie canadienne mise sur les créneaux d'excellence plutôt que sur l'accès autonome à l'espace. C'est défendable économiquement. C'est fragile stratégiquement, à l'heure où l'accès à l'orbite devient un levier de négociation.

Ce qui change vraiment

Le vol de Spectrum ne rééquilibre pas le marché mondial du lancement. Il prouve autre chose : qu'une équipe de quelques centaines de personnes, avec du capital-risque et sept ans de travail, peut atteindre l'orbite depuis l'Europe. Ce précédent-là est plus important que la tonne de charge utile.

Pour le Québec, dont l'écosystème spatial compte des acteurs comme ABB à Québec, MDA, ou les grappes universitaires de Montréal et Sherbrooke, la leçon est double. D'une part, la diversification des fournisseurs de lancement — Isar, PLD Space, Rocket Lab, Firefly — améliore le pouvoir de négociation des petits opérateurs de satellites et réduit les files d'attente. D'autre part, elle rappelle que le seul segment de la chaîne de valeur où le Canada est structurellement absent est aussi celui qui commande tous les autres.

L'Europe vient de se donner une option. Le Canada, pour l'instant, continue de faire du taxi spatial chez les voisins.