Le milieu du commerce de détail québécois se prépare à des semaines éprouvantes. Un texte publié par Le Journal de Montréal cette fin de semaine prévient que les détaillants seront « bientôt plongés dans l'adversité quotidienne », et surtout que la guerre commerciale avec les États-Unis n'explique qu'une partie du problème. Pour Montréal, métropole commerciale du Québec avec ses dizaines d'artères et ses quelque 25 sociétés de développement commercial, la formule mérite d'être décortiquée : qu'est-ce que ça veut dire, concrètement, rue par rue?
Ce que la guerre tarifaire fait — et ne fait pas
Les tarifs imposés par l'administration Trump depuis 2025 ont d'abord frappé les exportateurs : aluminium, acier, bois d'œuvre, produits agroalimentaires. Le détaillant montréalais, lui, subit surtout des effets indirects mais bien réels : renchérissement des intrants importés, imprévisibilité des chaînes d'approvisionnement, révision à la hausse des prix de gros pour les marchandises transitant par les États-Unis, et surtout un climat d'incertitude qui pèse sur les décisions d'achat des ménages.
Les données de Statistique Canada sur les ventes au détail ont montré, tout au long de la dernière année, une progression nominale modeste, largement absorbée par l'inflation : en volume, la consommation stagne. L'effet « Achetons québécois », très visible au printemps 2025 dans les épiceries et sur les tablettes de la SAQ, a donné un coup de pouce à certains fournisseurs locaux, mais il n'a pas compensé le ralentissement général du trafic en magasin.
Autrement dit : les tarifs sont un accélérateur, pas la cause première. La cause première est domestique, et elle s'installe depuis plus longtemps.
Le vrai poids : des ménages prudents et endettés
Le ratio de la dette des ménages canadiens au revenu disponible tourne autour de 170 %, un des plus élevés du G7. Même avec la détente des taux directeurs amorcée par la Banque du Canada, des centaines de milliers de ménages ont renouvelé — ou renouvelleront d'ici 2027 — des hypothèques contractées à des taux historiquement bas. Chaque tranche de renouvellement retire du pouvoir d'achat des artères commerciales.
À Montréal, où le taux de propriétaires est plus faible qu'ailleurs au Québec, c'est plutôt le loyer résidentiel qui joue ce rôle : les hausses successives de la dernière décennie ont grugé la part du budget consacrée aux achats discrétionnaires. Les commerçants le disent depuis deux ans : le panier moyen se maintient, mais la fréquence des visites baisse. Le consommateur montréalais n'a pas cessé de dépenser; il a cessé de dépenser sans réfléchir.
S'ajoute la démographie. Le ralentissement de la croissance de la population — conséquence des cibles fédérales révisées à la baisse en matière d'immigration temporaire et de résidents non permanents — retire de la demande à des quartiers qui, comme Côte-des-Neiges ou le Quartier latin, comptaient beaucoup sur la clientèle étudiante internationale. Pour un café ou une papeterie près d'un campus, cela se mesure en clients par jour.
Loyers commerciaux, taxes, main-d'œuvre : l'étau des coûts fixes
Du côté des dépenses, trois pressions se conjuguent.
Les loyers commerciaux. Contrairement au bail résidentiel, le bail commercial n'est encadré par aucun tribunal administratif au Québec : la négociation est libre, et les baux nets ajoutent au loyer de base les taxes, l'assurance et l'entretien. Sur les artères les plus courues — Sainte-Catherine Ouest, Laurier, Saint-Denis dans ses tronçons rénovés — les hausses au renouvellement ont poussé dehors des indépendants installés depuis vingt ans. La Ville de Montréal et la Chambre de commerce du Montréal métropolitain réclament depuis des années des outils : registre des locaux vacants, taxation des locaux laissés délibérément vides, incitatifs à l'occupation. Les avancées restent partielles.
La fiscalité municipale. Le taux de taxation non résidentielle à Montréal demeure nettement plus élevé que le taux résidentiel, et les rôles d'évaluation successifs ont fait grimper la valeur foncière des immeubles commerciaux plus vite que les revenus des locataires. La Ville a instauré un taux réduit pour la première tranche de valeur des petits commerces, une mesure saluée mais jugée insuffisante par les regroupements de détaillants.
La main-d'œuvre. Le salaire minimum québécois est passé à 16,10 $ l'heure en mai 2025. Pour un commerce de proximité qui emploie six ou huit personnes, chaque hausse annuelle représente des milliers de dollars, sans compter les cotisations. Le Conseil québécois du commerce de détail plaide de longue date pour un allègement du fardeau administratif et une meilleure prévisibilité de ces ajustements.
En ligne et outre-frontière : la fuite du panier
Le commerce électronique occupe désormais autour de 6 à 7 % des ventes au détail canadiennes selon Statistique Canada, mais cette moyenne masque des catégories où la part dépasse largement les 20 % : électronique, vêtements, livres, jouets. Une part significative de ces dollars quitte le Québec, captée par des plateformes étrangères — Amazon, Shein, Temu — dont la logistique et les prix restent difficiles à concurrencer pour une boutique de la rue Wellington ou de la Promenade Masson.
L'actualité de la fin de semaine a d'ailleurs rappelé l'omniprésence de ces acteurs : le Journal de Montréal rapportait l'écrasement d'un avion-cargo d'Amazon à Miami, image brute d'une infrastructure logistique qui tourne 24 heures sur 24 pour livrer dans nos rues.
Quant au magasinage transfrontalier, la faiblesse du huard l'a freiné pour les biens, mais les seuils de minimis américains et canadiens continuent d'alimenter un flux de colis qui échappe en bonne partie à la taxation. Les détaillants d'ici y voient une distorsion de concurrence.
Rue par rue : deux Montréal commerciaux
La moyenne montréalaise du taux d'inoccupation des locaux commerciaux camoufle des réalités opposées. Le centre-ville, dont la relance a été suivie de près par la Chambre de commerce du Montréal métropolitain et le Partenariat du Quartier des spectacles, a récupéré une bonne part de son achalandage piétonnier d'avant 2020, mais pas son achalandage de travailleurs en semaine : le télétravail hybride a coupé les mardis-mercredis des tours de bureaux en deux, et les commerces de services — restauration rapide, cordonneries, nettoyeurs — en portent la cicatrice.
À l'inverse, plusieurs artères de quartier ont vu leur situation s'améliorer depuis 2020, portées par la fréquentation locale et par des travaux d'aménagement. Wellington, dans Verdun, désignée « rue la plus cool du monde » par le magazine Time Out en 2022, en est l'exemple canonique. Mais d'autres tronçons — Saint-Denis, une partie de Sainte-Catherine Est, certains segments de Jean-Talon — affichent encore des vitrines placardées, parfois à cause de propriétaires spéculateurs qui préfèrent attendre un locataire national plutôt que de louer à un indépendant.
C'est là que le clivage devient net : les grandes chaînes absorbent une hausse de coûts en la répartissant sur des centaines de succursales; l'indépendant, lui, l'absorbe sur une seule caisse. Les fermetures et restructurations des dernières années — de Bureau en Gros à Hudson's Bay, dont la liquidation a laissé des trous béants dans plusieurs centres commerciaux du Grand Montréal — montrent toutefois que même les gros ne sont pas à l'abri.
Les SDC en première ligne, la campagne ailleurs
Les sociétés de développement commercial, financées par une cotisation obligatoire des commerçants du secteur, se retrouvent coincées : leur assiette de revenus rétrécit quand les locaux se vident, au moment même où l'on attend d'elles animations, propreté et campagnes de promotion. Plusieurs ont dû réduire leur programmation. L'Association des SDC de Montréal réclame un financement public plus stable et une meilleure coordination des chantiers de voirie, qui restent le premier irritant nommé par les commerçants.
Et la campagne électorale? Au 11e jour, selon la couverture en continu du Journal de Montréal, les chefs parlaient démocratie, transports, activité physique et culture. Éric Duhaime promettait un rabais de 100 $ pour l'inscription à une activité sportive; Charles Milliard s'expliquait sur le troisième lien; le Parti Québécois gérait le retrait d'un candidat dans Portneuf. La santé économique des artères commerciales de la métropole, elle, n'a pas encore trouvé son porteur.
C'est peut-être là le fait le plus révélateur : au moment où l'on annonce aux détaillants une saison d'« adversité quotidienne », le débat public sur les leviers qui pourraient l'atténuer — bail commercial, taxation des locaux vacants, fiscalité non résidentielle, encadrement des plateformes étrangères — demeure largement absent des engagements. Les prochaines semaines, entre la rentrée et le temps des Fêtes, diront combien de vitrines auront tenu.
