La scène a de quoi désarçonner l'électeur : à un mois d'un scrutin général, une cheffe de parti quitte momentanément l'autobus de campagne pour convoquer les membres de son Conseil des ministres. C'est pourtant ce qu'a fait Christine Fréchette, selon une information rapportée par The Globe and Mail, à la veille de l'imposition par Ottawa d'une nouvelle série de contre-tarifs visant un large éventail de produits américains.
Le geste est autant administratif que symbolique. Il place la première ministre sortante dans un costume qu'elle privilégie depuis le déclenchement de la campagne : celui de la gestionnaire d'une crise commerciale, plutôt que celui de la chef partisane qui débat de rabais sportifs ou de listes d'attente. Reste à savoir si ce positionnement tiendra la route jusqu'au 5 octobre.
Ce qui se joue vraiment cette semaine
Le conflit tarifaire canado-américain n'est pas né hier. Depuis février 2025, Ottawa a riposté par vagues successives aux droits de douane imposés par l'administration Trump, d'abord sur une première tranche de 30 milliards de dollars de produits américains, puis sur l'acier et l'aluminium, avant d'ajuster son approche au fil des négociations. Le ministère des Finances du Canada publie et met à jour la liste des marchandises visées, un document que les importateurs québécois scrutent ligne par ligne.
Pour le Québec, l'enjeu n'est pas abstrait. Les États-Unis absorbent une part écrasante des exportations internationales québécoises — autour de 70 % selon les données de l'Institut de la statistique du Québec — et les chaînes d'approvisionnement de l'aluminium, du bois d'œuvre, de l'aérospatiale et de l'agroalimentaire traversent la frontière plusieurs fois avant d'aboutir chez le consommateur. Chaque nouveau tour de vis, dans un sens comme dans l'autre, se répercute sur des usines de Saguenay, de Bécancour, de Drummondville ou de Longueuil.
Une réunion de cabinet en pareil contexte sert donc à trois choses : arrimer les ministères concernés (Économie, Finances, Agriculture, Ressources naturelles), préparer les mesures d'accompagnement pour les entreprises exposées, et — accessoirement — montrer que la machine gouvernementale fonctionne malgré la dissolution de l'Assemblée nationale.
Que peut faire un gouvernement en campagne ? La convention de transition
C'est ici que le droit constitutionnel non écrit entre en scène. Pendant une période électorale, un gouvernement demeure pleinement en poste — il n'y a pas de vide de pouvoir — mais il s'astreint traditionnellement à ce qu'on appelle la convention de transition, ou caretaker convention. Le Bureau du Conseil privé, à Ottawa, en publie une version écrite ; au Québec, la pratique relève davantage de l'usage et des directives internes du Conseil exécutif.
Le principe est simple : le gouvernement se limite aux affaires courantes, urgentes ou nécessaires dans l'intérêt public. Il évite les nominations majeures, les décisions stratégiques irréversibles et les nouvelles orientations politiques qui lieraient le gouvernement suivant. Mais — et c'est la nuance décisive — la convention prévoit explicitement des exceptions pour les situations urgentes, dont les crises économiques ou de sécurité.
Une riposte commerciale déclenchée par Washington entre sans conteste dans cette catégorie. Il ne s'agit pas d'annoncer une réforme fiscale, mais de réagir à un événement externe daté. Christine Fréchette est donc dans son droit. Cela dit, la ligne est mince : chaque annonce d'aide financière faite en campagne par un gouvernement sortant peut être lue par les adversaires comme une dépense électoraliste déguisée en mesure d'urgence. Le Directeur général des élections du Québec encadre la publicité gouvernementale pendant la période électorale, mais pas les décisions administratives elles-mêmes.
Les leviers réels de Québec : plus étroits qu'on le croit
La politique commerciale est une compétence fédérale. Québec ne négocie pas de tarifs, n'en impose pas et ne peut en lever aucun. Ce que le gouvernement provincial contrôle, ce sont les amortisseurs.
Les liquidités. C'est l'outil le plus rapide. Investissement Québec dispose d'enveloppes de prêts et de garanties de prêts qui peuvent être déployées en quelques semaines. Depuis le début de la guerre commerciale, Québec a mis sur pied des programmes d'aide aux entreprises exposées aux tarifs, notamment pour soutenir les fonds de roulement et éviter les mises à pied massives dans les secteurs manufacturiers.
Le soutien direct aux travailleurs. Programmes de formation, mesures de rétention de main-d'œuvre, arrimage avec l'assurance-emploi fédérale. Le gouvernement peut aussi assouplir certains critères d'admissibilité aux programmes existants sans passer par une loi.
L'achat québécois. Le Panier bleu a laissé un souvenir mitigé, mais le levier des marchés publics, lui, est réel : le gouvernement québécois et ses sociétés d'État achètent pour des dizaines de milliards annuellement. Modifier les règles d'approvisionnement pour favoriser les fournisseurs locaux relève du décret plus que de la loi — mais se heurte aux obligations issues des accords de libre-échange, y compris interprovinciaux.
La diversification des marchés. Missions commerciales vers l'Europe et l'Asie, appui aux exportateurs. Effet réel, mais horizon de plusieurs années. Peu utile pour une PME qui doit rencontrer sa paie dans trois semaines.
Les secteurs sur la ligne de feu
L'aluminium demeure le cas d'école. Le Québec produit plus de 90 % de l'aluminium primaire canadien, concentré au Saguenay–Lac-Saint-Jean et sur la Côte-Nord. Les alumineries écoulent l'essentiel de leur production aux États-Unis, faute d'un marché intérieur suffisant. Un tarif américain sur ce métal frappe donc directement des régions où l'économie repose sur quelques employeurs.
Le bois d'œuvre, lui, vit sous droits compensateurs américains depuis des décennies. La superposition de nouveaux tarifs a poussé plusieurs scieries à réduire leurs quarts de travail. L'aérospatiale montréalaise, très intégrée aux chaînes américaines, subit surtout l'incertitude et le report de commandes. L'agroalimentaire — porc, produits laitiers transformés, sirop d'érable — reste exposé aux mesures de rétorsion croisées.
Le calcul politique : occuper le terrain sérieux
À un mois du vote, la stratégie se lit sans décodeur. En s'affichant en gestionnaire de crise, Christine Fréchette tente de rendre la comparaison inconfortable pour ses adversaires : face à une menace économique extérieure, l'expérience gouvernementale devient un argument en soi.
Contre le Parti québécois, qui domine plusieurs sondages depuis des mois, l'objectif est de recentrer le débat sur l'économie plutôt que sur le référendum ou le bilan des services publics. Contre Québec solidaire — dont l'autobus faisait justement escale au Bas-Saint-Laurent cette fin de semaine, comme le rapportait Radio-Canada, en quête d'une percée à Rimouski — le message vise à souligner un écart de crédibilité perçu sur les questions de développement industriel. Et contre le Parti conservateur du Québec d'Éric Duhaime, qui déroulait dimanche une promesse de rabais annuel de 100 $ pour l'inscription à une activité sportive selon TVA Nouvelles, le contraste d'échelle est brutalement assumé : d'un côté un crédit à la piscine municipale, de l'autre la survie d'usines régionales.
Le risque, évidemment, est double. D'abord celui de l'accusation d'instrumentalisation : si les mesures annoncées ressemblent trop à des chèques ciblés dans des circonscriptions serrées, la convention de transition sera brandie par l'opposition. Ensuite celui de l'usure : une campagne se gagne aussi sur le terrain, dans les circonscriptions où se jouent les sièges. Radio-Canada consacrait ce week-end des reportages aux enjeux locaux dans Dubuc, à Sherbrooke ou aux priorités des aînés — cette clientèle qui vote massivement, avec un taux de participation de 78 % en 2022. Un premier ministre qui gouverne pendant que les autres serrent des mains peut apparaître au-dessus de la mêlée… ou absent.
Ce qu'il faut surveiller
Trois indicateurs vaudront la peine d'être suivis dans les prochains jours : la nature exacte des mesures qui sortiront du Conseil des ministres (aide générique ou ciblage sectoriel), la réaction des associations patronales et syndicales — le Conseil du patronat du Québec et la FTQ ont des lectures différentes des priorités —, et surtout la façon dont les chefs d'opposition choisiront de riposter. Dénoncer une manœuvre électoraliste comporte son propre risque : celui de paraître jouer à la petite politique pendant qu'on ferme des lignes de production.
La campagne de 2026 vient peut-être de trouver son axe.
