Robotique

Des humanoïdes chinois entre le laboratoire québécois et le champ de bataille : le trou noir du double usage

Pékin prépare ses robots humanoïdes au combat. Les mêmes machines, vendues quelques dizaines de milliers de dollars, arrivent dans les labos, cégeps et PME du Québec sans aucun filtre à l'importation.

Il y a un an, les robots humanoïdes chinois faisaient surtout rire. Ils dansaient en rangs serrés au gala du Nouvel An lunaire de la télévision publique CCTV, ils trébuchaient en demi-marathon à Pékin, ils encaissaient des coups dans des matchs de boxe télévisés. Les vidéos de chutes cumulaient des millions de vues — un phénomène que le quotidien vietnamien VnExpress a même pris la peine d'analyser, y voyant le plaisir rassurant de constater que l'humain reste supérieur à la machine.

Ce registre-là est en train de se refermer. Une enquête de Reuters, reprise cette semaine par une série de médias dont Modern Diplomacy, Devdiscourse et le quotidien italien Internazionale, documente le basculement : la Chine fait passer ses humanoïdes du statut de vitrine technologique à celui de composante potentielle de sa force militaire. L'agence s'appuie sur des documents d'appels d'offres publics de l'Armée populaire de libération, sur des brevets et sur des contrats d'entreprises d'État. Les usages visés ne relèvent plus du spectacle : reconnaissance en terrain contaminé, logistique de première ligne, entraînement au combat contre des cibles mobiles, opérations en environnement chimique ou radiologique.

Un écosystème qui n'a jamais été civil « à part entière »

Le point important n'est pas la surprise — la Chine n'a jamais dissimulé sa doctrine de fusion militaro-civile — mais la vitesse. Les mêmes semaines où l'Armée populaire de libération lançait ses appels d'offres, Pékin accueillait les Jeux mondiaux des robots humanoïdes, un événement couvert jusque dans la presse locale américaine, comme le Lufkin Daily News, avec ses courses, ses parties de soccer et ses démonstrations chorégraphiées. Et dans le même trimestre, Xiaomi communiquait sur les progrès de son humanoïde CyberOne en essais réels sur ses lignes d'assemblage, comme l'a rapporté Global Sources.

Autrement dit : le robot de scène, le robot d'usine et le robot d'appel d'offres militaire sortent des mêmes chaînes, tournent sur les mêmes architectures logicielles et partagent souvent les mêmes fournisseurs de composants. Global Sources documentait récemment l'avantage de coût structurel des fabricants chinois — actionneurs, réducteurs harmoniques, capteurs, batteries produits localement — qui explique pourquoi un humanoïde de recherche se vend aujourd'hui pour le prix d'une camionnette usagée. Le sud-coréen LG Electronics, selon le Chosun Ilbo, tente justement de se positionner comme fournisseur d'actionneurs pour articulations de robots, signe que la chaîne d'approvisionnement mondiale se restructure autour de ce marché.

Cette banalisation par le prix est précisément ce qui crée le problème québécois.

Ce que le Québec achète, sans compter

Un Unitree G1 se détaille autour de 16 000 $ US, un H1 dans les six chiffres, un chien robot Go2 sous les 3 000 $. À ces montants, l'achat ne relève plus d'un comité d'investissement : il passe en frais de fonctionnement, sur une carte de crédit institutionnelle, dans un budget de projet de recherche ou de programme technique.

Résultat : ces machines sont partout. Elles servent de plateformes d'apprentissage par renforcement dans les laboratoires universitaires, de bancs d'essai pour la vision par ordinateur, de support pédagogique dans des programmes techniques, de démonstrateurs dans des PME manufacturières qui veulent évaluer la manutention automatisée. Le Québec, qui s'est doté d'une grappe industrielle et d'un discours ambitieux sur la robotisation de son manufacturier pour compenser la pénurie de main-d'œuvre, a toutes les raisons d'en acheter. Personne, dans cette chaîne d'achat, n'a pour mandat de se demander ce que la machine renvoie et à qui.

Car un humanoïde moderne n'est pas un bras robotisé aveugle boulonné dans une cellule. C'est un capteur mobile : caméras stéréo, LiDAR, microphones, centrale inertielle, cartographie SLAM de l'espace parcouru, journalisation des tâches. Et une bonne partie de ces plateformes s'appuient sur des applications mobiles et des services infonuagiques du fabricant pour la mise à jour du micrologiciel, la téléopération et la synchronisation des données d'entraînement.

Le précédent qui devrait servir d'avertissement

Ce risque n'est pas théorique, et l'industrie de la robotique de service commence elle-même à le nommer. Le fabricant chinois de robots de nettoyage Gausium publiait ce mois-ci un guide destiné aux acheteurs institutionnels — aéroports, groupes hospitaliers, banques, autorités publiques — dont la prémisse est limpide : un robot commercial est un appareil connecté, il cartographie le bâtiment où il travaille et déclare chaque tâche à un compte infonuagique; il appartient donc au parc informatique de l'organisation, et non seulement à la ligne « entretien ménager » du budget. Le même fournisseur consacre d'autres documents à des critères beaucoup plus prosaïques — largeur d'allée dans une pharmacie, type de revêtement extérieur — ce qui souligne le contraste : la sécurité des données est traitée comme un critère d'achat parmi d'autres.

Si un laveur de planchers mérite une évaluation de sécurité de l'information, que dire d'un humanoïde bipède doté de LiDAR déambulant dans un laboratoire de recherche financé par des fonds publics, ou dans une usine de la Beauce qui produit sous licence pour l'aéronautique?

Des chercheurs en sécurité ont déjà documenté, en 2025, des mécanismes de télémétrie non documentés sur des plateformes Unitree, avec transmission de données vers des serveurs à l'étranger, ainsi que des faiblesses dans les canaux de communication sans fil. Le fabricant a réagi en publiant des correctifs. Mais l'épisode établit le principe : la surface d'attaque et la surface de collecte existent, et l'acheteur institutionnel québécois n'a, dans la très grande majorité des cas, aucun moyen de les auditer.

Le vide réglementaire est réel — et il est à Ottawa

Voici l'angle mort. Le Canada dispose d'un régime robuste de contrôle à l'exportation de biens à double usage, administré par Affaires mondiales Canada en vertu de la Loi sur les licences d'exportation et d'importation. Il existe aussi un examen des investissements étrangers, resserré depuis 2024, et des directives sur les technologies de recherche sensibles : la Politique sur la recherche en technologies sensibles et les affiliations de recherche, entrée en vigueur en 2024, oblige les chercheurs qui sollicitent des fonds fédéraux dans certains domaines — dont la robotique et l'intelligence artificielle avancées — à ne pas collaborer avec des institutions figurant sur une liste nommée d'organisations de recherche préoccupantes, largement composée d'entités chinoises, russes et iraniennes.

Mais tout ce dispositif porte sur les personnes, les partenariats et les flux financiers. Presque rien ne porte sur l'objet importé. Il n'existe pas de licence d'importation pour un robot humanoïde, pas de liste de contrôle du matériel robotique connecté, pas d'obligation d'attestation de sécurité comparable à ce que le Canada a imposé à Huawei et ZTE dans les réseaux 5G en 2022, ni aux drones — alors que la Gendarmerie royale du Canada et plusieurs corps policiers ont retiré leurs appareils DJI par prudence, et que Washington a inscrit le fabricant sur des listes restrictives.

Au Québec, le régime des marchés publics — Loi sur les contrats des organismes publics, directives du Conseil du trésor — évalue le prix, la conformité technique et, de plus en plus, l'hébergement des données pour les services infonuagiques. Il ne prévoit rien pour l'appareil physique doté de capteurs qui entre dans un hôpital, un centre de recherche ou un cégep. Un CISSS peut exiger qu'un logiciel héberge ses données au Canada, mais achètera un robot mobile sans savoir vers quel pays il téléphone.

Cinq questions que personne ne pose encore

Le correctif ne demande pas une loi. Il demande une grille d'achat. Cinq questions suffiraient à combler l'essentiel du vide, et elles pourraient être imposées demain matin par le Secrétariat du Conseil du trésor, par les universités elles-mêmes ou par la Fédération des cégeps :

1. L'appareil peut-il fonctionner intégralement hors ligne, sans compte infonuagique du fabricant, y compris pour les mises à jour?
2. Quelles données sortent — cartographie, images, audio, position — et vers quelle juridiction?
3. Le micrologiciel est-il auditable ou signé de façon à empêcher l'inspection par l'acheteur?
4. Le réseau d'accueil est-il segmenté du réseau administratif et clinique?
5. L'usage prévu touche-t-il une zone sensible — recherche sous contrat de défense, aéronautique, infrastructure critique, données de santé?

Aucune de ces questions ne suppose de bannir les humanoïdes chinois. Ils sont, aujourd'hui, les seules plateformes accessibles à un budget de recherche québécois normal, et s'en priver reviendrait à sortir la province du champ. Mais l'ignorance n'est plus une option défendable quand le fabricant de votre plateforme de recherche apparaît, la même année, dans les appels d'offres d'une armée étrangère.

Le chroniqueur Mc Gilles écrivait cette semaine dans Le Nouvelliste que les robots volent des « jobs » — en visant surtout les agents conversationnels du service à la clientèle. Le vrai enjeu est peut-être ailleurs : pendant que le débat public reste braqué sur l'emploi, le Québec importe par containers entiers des capteurs mobiles connectés dont il ne contrôle ni le logiciel, ni la destination des données, ni la lignée industrielle. C'est un débat de politique publique. Il n'a pas encore commencé.