La longue négociation entre Québec et les syndicats de paramédics doit reprendre dans les prochains jours, selon ce qu'a rapporté Ma Beauce au début du mois. Mais les moyens de pression, eux, demeurent : les grèves se poursuivent, tout comme les tâches administratives suspendues. Dans une région comme la Chaudière-Appalaches, où la géographie impose ses propres règles, cette prolongation d'un conflit de travail entamé il y a plus d'un an mérite qu'on en mesure les effets réels — et qu'on distingue ce qui relève du symbole de ce qui relève du risque.
Un conflit qui traîne depuis l'automne 2024
Les conventions collectives des paramédics du Québec sont échues depuis mars 2025 pour l'essentiel des regroupements, et les pourparlers s'étirent depuis. Le principal bloc syndical, la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN), représente une large majorité des quelque 5 000 paramédics de la province, aux côtés de la Fédération des employés du préhospitalier du Québec (FPHQ) et de sections affiliées à la FTQ.
Le moment charnière de l'été s'est joué en août : les membres rattachés à la CSN ont rejeté l'entente de principe conclue avec le gouvernement. Un rejet qui, dans le monde des relations de travail, a une signification précise — il renvoie les négociateurs à la table avec un mandat affaibli, et il maintient en vigueur les mandats de grève déjà exercés. C'est ce que confirmait Ma Beauce le 4 septembre : la négociation redémarre, les grèves ne s'arrêtent pas.
Les enjeux au cœur du litige ne datent pas d'hier. Ils tournent autour des salaires, mais aussi — et c'est là que la Chaudière-Appalaches est directement concernée — de l'abolition des horaires de faction, ce régime de travail où les paramédics demeurent en attente à la maison ou dans un local, 24 heures d'affilée, plutôt que d'être en poste actif dans un véhicule. Un dossier que la Coalition Priorité Urgence et les syndicats portent depuis des années.
Ce que la grève change (et ne change pas) sur le terrain
Il faut le dire clairement, parce que c'est la première question que se posent les citoyens : les appels d'urgence continuent d'être répondus. Le Tribunal administratif du travail impose aux services préhospitaliers d'urgence un régime de services essentiels à 100 % pour les interventions auprès des patients. Un arrêt cardiaque à Saint-Prosper, un accident de la route sur la 173 à Beauceville, une chute à domicile à Saint-Damien-de-Buckland : l'ambulance part.
Ce qui est suspendu, c'est l'appareil administratif autour de l'intervention. Les paramédics en grève cessent de remplir certains formulaires, de faire de la facturation, de compléter des rapports non cliniques, de participer à des comités ou à des activités de formation continue. Plusieurs portent des uniformes non conformes — pantalons de camouflage, autocollants sur les véhicules — comme signal visible du conflit.
L'effet immédiat sur les délais de réponse est donc limité. Mais il serait naïf d'en conclure que le conflit est sans conséquence. Un conflit de travail qui s'éternise use les équipes, alimente le roulement dans un métier déjà marqué par une pénurie de main-d'œuvre, et gèle les discussions sur les réformes structurelles dont la région a besoin. La facturation suspendue, elle, représente un manque à gagner pour les entreprises ambulancières et pour l'État — un levier de pression réel, mais qui n'améliore pas la couverture.
La vraie ligne de faille : les horaires de faction
C'est ici que le dossier devient régional. La Chaudière-Appalaches compte plusieurs secteurs ruraux encore desservis en horaire de faction. Le principe est simple : plutôt qu'une équipe assise dans un véhicule prêt à rouler, deux paramédics sont en disponibilité et doivent se rendre à la caserne, s'équiper, puis partir. Le ministère de la Santé et des Services sociaux reconnaît lui-même que ce mode d'organisation ajoute des minutes au temps de réponse — un délai supplémentaire estimé généralement entre cinq et dix minutes, parfois davantage la nuit.
Dans un contexte urbain, cinq minutes se rattrapent. Dans le Haut-Bellechasse, dans les Etchemins ou dans les rangs de la Beauce profonde, elles s'ajoutent à un temps de parcours déjà long. Un patient de Sainte-Justine ou de Saint-Zacharie qui fait un infarctus doit ensuite être transporté vers un centre hospitalier — l'Hôtel-Dieu de Lévis pour les cas les plus lourds, à plus d'une heure de route. Les distances entre Saint-Georges, Beauceville, Sainte-Marie et Lac-Etchemin, que l'on parcourt en voiture sans y penser, deviennent une variable clinique quand il s'agit de survie neurologique après un arrêt cardiaque, où chaque minute compte.
Québec a converti progressivement des horaires de faction en horaires à l'heure au fil des dernières années, secteur par secteur, dossier par dossier. Le rythme de ces conversions demeure toutefois lent, et chacune coûte cher : il faut ajouter des équipes, donc du personnel qu'il faut d'abord recruter et former. Or les cohortes du programme de soins préhospitaliers d'urgence ne suffisent pas à combler les besoins, particulièrement en région.
Un effet domino avec les urgences hospitalières
Il y a un autre facteur que le débat sur les horaires occulte souvent : la disponibilité des véhicules ne dépend pas seulement du nombre d'équipes en poste, mais aussi du temps que ces équipes passent immobilisées. Quand une urgence hospitalière est engorgée, les paramédics attendent parfois de longues minutes — voire des heures dans les pires cas — avant de transférer leur patient à une civière. Pendant ce temps, l'ambulance n'est pas disponible pour le prochain appel.
Les urgences de la région ne sont pas épargnées par cette pression. L'hôpital de Saint-Georges a d'ailleurs fait l'actualité récemment pour un tout autre motif : le Directeur des poursuites criminelles et pénales ne portera pas d'accusation à la suite du décès d'une octogénaire agressée par un autre patient en octobre 2025, comme l'a rapporté Ma Beauce en s'appuyant sur le rapport du coroner Jean-Marc Picard. Un dossier distinct, mais qui rappelle la fragilité générale du réseau régional et la charge que portent ses établissements.
À cela s'ajoute une réalité de couverture : lorsqu'une ambulance de Sainte-Marie doit descendre à Lévis, c'est tout un territoire qui se retrouve momentanément découvert, et une équipe voisine qui doit s'étirer pour compenser. C'est le principe de la couverture dynamique — efficace sur papier, tendu dès que les volumes montent.
Le silence de la campagne électorale
À un mois du scrutin québécois, on chercherait en vain une prise de position claire des candidats de Beauce-Nord, Beauce-Sud et Bellechasse sur le préhospitalier. La couverture de la campagne régionale, telle que rapportée par Ma Beauce, porte plutôt sur les enjeux économiques : la candidate péquiste dans Beauce-Sud, Angèle Bouffard, mise sur la main-d'œuvre et l'exportation après ses rencontres chez Turbo Images et au Conseil économique de Beauce. Québec solidaire a confirmé ses candidatures — Raphaël Bédard dans Bellechasse, Julie Dionne dans Beauce-Nord, Amélie Carrier dans Beauce-Sud. Au national, la 11e journée de campagne s'est jouée autour de la convocation contestée d'un conseil des ministres par la cheffe caquiste Christine Fréchette sur la guerre commerciale avec les États-Unis.
On comprend que les tarifs américains, qui frappent de plein fouet le manufacturier beauceron et la foresterie — Ottawa a d'ailleurs relancé son offre d'aide aux entreprises touchées, et le premier ministre Mark Carney évoque « plus à venir » pour le secteur forestier —, dominent les échanges. Mais l'absence du dossier ambulancier dans les tribunes régionales détonne, précisément parce qu'il s'agit d'un enjeu où le pouvoir décisionnel est entièrement québécois et où les besoins sont documentés depuis longtemps.
Ce qu'il faut surveiller
Trois indicateurs mériteront l'attention des citoyens de la région dans les prochaines semaines. D'abord, le contenu de la relance des négociations : est-ce que la question des horaires de faction y revient avec un échéancier chiffré, ou seulement les paramètres salariaux ? Ensuite, le calendrier électoral : un gouvernement en campagne dispose d'une marge de manœuvre réduite pour conclure une entente coûteuse, ce qui pourrait repousser le règlement à l'automne. Enfin, les données de temps de réponse par secteur, que le ministère et le CISSS de Chaudière-Appalaches détiennent et que trop peu de citoyens réclament.
En attendant, le message des services préhospitaliers demeure inchangé : en cas d'urgence, on compose le 911. La grève ne suspend pas les secours. Mais elle rappelle qu'entre le principe de l'accès universel aux soins et la réalité d'un rang de Bellechasse à minuit, il reste des kilomètres — et des minutes — à combler.
