Le 6 septembre, La Presse publiait dans sa section Dialogue une lettre cosignée par la rectrice de l'Université Laval et les recteurs des Universités de Montréal, McGill et de Sherbrooke, sous un titre sans détour : « Le Québec doit élever son jeu ». Le texte a été repris dans les agrégateurs canadiens et a circulé rapidement dans le milieu universitaire. Le message tient en une phrase : face aux turbulences internationales, aux coupes américaines dans la science et à la concurrence mondiale pour les cerveaux, les quatre universités de recherche du Québec estiment que la province ne peut plus se contenter de gérer l'existant.
Une sortie collective de ce type n'est jamais neutre sur le plan du calendrier. Elle survient alors que Québec et Ottawa préparent leurs arbitrages budgétaires, et que le réseau universitaire québécois sort de deux années difficiles. La question mérite donc d'être posée franchement : que valent les chiffres derrière ce plaidoyer? Où le constat est-il incontestable, et où commence le lobbying?
Le socle du constat : une intensité de R-D qui s'érode
Commençons par l'indicateur roi, celui que tous les ministères des Finances scrutent : les dépenses intérieures brutes de recherche et développement (DIRD) en pourcentage du PIB. Le Québec a longtemps été le champion canadien sur cette mesure. Selon les données compilées par l'Institut de la statistique du Québec et Statistique Canada, la province a culminé au début des années 2000 autour de 2,7 % du PIB. Elle oscille depuis plusieurs années sous la barre des 2,3 %, avec un décrochage marqué de la composante privée.
À l'échelle canadienne, le portrait est encore moins flatteur. L'OCDE situe le Canada nettement sous la moyenne de ses pays membres pour l'intensité de R-D, autour de 1,7 % du PIB, loin derrière les États-Unis, la Corée du Sud, Israël ou la Suède, et sous plusieurs économies européennes de taille comparable. Le Conseil des académies canadiennes, dans ses évaluations successives de l'état de la science au pays, avait déjà documenté ce paradoxe : une recherche universitaire de bonne tenue par habitant, adossée à une R-D d'entreprise anémique.
C'est là le premier point où le plaidoyer des recteurs repose sur du solide. Le Québec ne recule pas parce que ses universités publient moins; il recule parce que l'écosystème global — entreprises comprises — investit proportionnellement moins qu'ailleurs, et que les autres accélèrent. Autrement dit, le problème n'est pas seulement une affaire de subventions universitaires, ce que la lettre reconnaît d'ailleurs implicitement en parlant d'un rôle « central » des universités « face aux défis qui s'annoncent ».
Le rapport Bouchard-Naquet et la promesse fédérale
Le deuxième pilier du constat est fédéral. En 2023, le Comité consultatif sur le système fédéral de soutien à la recherche, présidé par Frédéric Bouchard, doyen de la Faculté des arts et des sciences de l'Université de Montréal, a remis un rapport devenu la référence du milieu. Ses recommandations : augmenter substantiellement le financement des trois conseils subventionnaires — CRSNG, IRSC et CRSH —, relever la valeur des bourses aux étudiants des cycles supérieurs, gelée depuis deux décennies, et créer une structure de coordination capable de financer la recherche interdisciplinaire et à haut risque.
Le budget fédéral de 2024 a répondu partiellement : hausse des bourses d'études supérieures et postdoctorales, injection pluriannuelle dans les conseils, création d'une nouvelle instance de coordination de la recherche. Les organisations du milieu, dont l'Association canadienne des professeures et professeurs d'université et U15, le regroupement des grandes universités de recherche canadiennes auquel appartiennent Laval, l'UdeM et McGill, ont salué le geste tout en soulignant qu'il ne rattrapait pas une décennie de stagnation en dollars constants.
Les recteurs québécois s'inscrivent dans cette continuité. Leur argument fédéral est donc largement documenté par une commission mandatée par Ottawa lui-même — ce qui le distingue d'une simple demande corporatiste.
La variable américaine : réelle, mais difficile à chiffrer
L'angle le plus neuf du plaidoyer est la turbulence américaine. Depuis 2025, les coupes imposées aux National Institutes of Health, à la National Science Foundation et aux plafonds de frais indirects versés aux universités américaines ont provoqué une onde de choc documentée par Nature et Science. Des milliers de subventions résiliées, des laboratoires fermés, des chercheurs américains sondés se déclarant prêts à s'expatrier.
Le Canada a tenté de capitaliser sur cette instabilité. Des campagnes de recrutement ont été lancées, notamment par des universités ontariennes et québécoises, et l'Union européenne a annoncé son propre programme d'attraction de talents, « Choose Europe for Science », doté de plusieurs centaines de millions d'euros. C'est ici qu'il faut distinguer le mesurable du narratif : l'opportunité est réelle, mais les données publiques sur le nombre effectif de chercheurs américains recrutés au Québec restent minces. Aucune statistique consolidée ne permet aujourd'hui d'affirmer qu'un exode s'est matérialisé en gains nets pour la province.
En revanche, la dépendance québécoise aux fonds américains, elle, est vérifiable et fonctionne en sens inverse. Plusieurs équipes de recherche biomédicale au Québec touchent des subventions des NIH, souvent comme partenaires de consortiums internationaux. La contraction du financement américain est donc à double tranchant : elle libère des talents, mais elle assèche aussi des flux de financement dont bénéficiaient des laboratoires d'ici. Le plaidoyer des recteurs insiste davantage sur l'opportunité que sur le risque — un choix rhétorique compréhensible dans une lettre d'opinion, mais qui mérite d'être signalé.
Les étudiants internationaux : le point le plus fragile
C'est probablement la variable la plus lourde à court terme, et la plus mal traitée dans le débat public. Depuis 2024, Ottawa a imposé un plafonnement des permis d'études, resserré à deux reprises. Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada a réduit les cibles nationales de manière drastique, entraînant une chute des inscriptions internationales dans plusieurs établissements. Statistique Canada et les associations universitaires ont documenté l'effet financier : dans un système où les droits de scolarité des étudiants étrangers non réglementés servent depuis quinze ans de variable d'ajustement, une baisse des volumes se traduit directement par des déficits.
Au Québec s'ajoute une couche provinciale. La réforme des droits de scolarité annoncée fin 2023, visant les étudiants canadiens hors Québec et les internationaux, a frappé de plein fouet McGill et Concordia. McGill a annoncé des compressions budgétaires successives, des suppressions de postes et des programmes suspendus; Concordia a fait de même. Les tribunaux ont partiellement invalidé la réforme en 2025, mais l'incertitude s'est installée. Le nombre de demandes d'admission d'étudiants hors Québec a chuté.
Quand quatre recteurs signent ensemble un texte réclamant que le Québec « élève son jeu », il faut donc lire aussi ce sous-texte : trois des quatre établissements concernés vivent une pression budgétaire immédiate qui n'a rien d'abstrait. Le plaidoyer scientifique et la revendication financière se superposent.
Ce qui relève du lobbying, et pourquoi ce n'est pas disqualifiant
Soyons clairs sur la méthode. Une lettre ouverte de dirigeants d'établissements, publiée à quelques mois d'un budget, est par définition un acte de représentation d'intérêts. Elle ne cite pas de cible chiffrée publique, ne compare pas les performances des quatre signataires entre elles et ne discute pas des arbitrages internes — par exemple entre financement de la recherche fondamentale et de la valorisation commerciale, ou entre grandes infrastructures et subventions de fonctionnement aux petites équipes.
Elle passe aussi sous silence un débat que le milieu connaît bien : la concentration des ressources. Le regroupement U15 défend une logique de masse critique; les universités en région et les établissements du réseau de l'Université du Québec plaident pour une meilleure répartition. En signant à quatre, les grandes universités de recherche parlent au nom d'un segment du réseau, pas de l'ensemble.
Cela dit, l'exercice conserve sa valeur. Les indicateurs qu'invoquent les recteurs — intensité de R-D en recul, financement fédéral en rattrapage insuffisant, dépendance à des flux étrangers volatils — sont documentés par des sources indépendantes : OCDE, Statistique Canada, Institut de la statistique du Québec, rapport Bouchard. Le plaidoyer amplifie, il n'invente pas.
Ce qu'il faudrait mesurer ensuite
Pour trancher au-delà des postures, trois séries de données manquent au débat public québécois. D'abord, un suivi transparent des recrutements internationaux de chercheurs, distinguant les arrivées effectives des annonces. Ensuite, une ventilation à jour de la part des budgets de recherche universitaire québécois provenant respectivement de Québec, d'Ottawa, du secteur privé et de l'étranger. Enfin, un indicateur de rétention des diplômés de doctorat formés ici, qui dirait si le Québec forme des chercheurs pour lui-même ou pour ses concurrents.
Entre-temps, le calendrier politique fera son œuvre. Les Fonds de recherche du Québec, sous la direction du scientifique en chef, plaident depuis des années pour une trajectoire d'investissement stable. Les recteurs viennent d'ajouter leur voix, au moment précis où les décisions se prennent. C'est de bonne guerre — et ce n'est pas une raison pour ne pas vérifier les chiffres.
