Il aura fallu près de huit ans, neuf survols planétaires et une panne de propulsion majeure pour en arriver là. Le 3 septembre 2026, à 15 h 49 (heure d'Europe centrale), les équipes de contrôle de l'Agence spatiale européenne réunies au Centre européen d'opérations spatiales (ESOC) de Darmstadt, en Allemagne, ont reçu le signal tant attendu : le Mercury Transfer Module (MTM) s'est bel et bien détaché de l'empilement de BepiColombo. L'ESA a qualifié l'événement de « première étape » de l'arrivée à destination. C'est surtout, sur le plan technique, un point de non-retour.
Une séparation qu'on ne peut pas défaire
Depuis son lancement en octobre 2018 depuis Kourou, BepiColombo voyageait sous une forme peu commune : un « empilement » de trois éléments. À la base, le MTM, fourni par l'ESA, avec ses propulseurs ioniques à xénon et ses immenses panneaux solaires de plus de 14 mètres. Au-dessus, le Mercury Planetary Orbiter (MPO), l'orbiteur européen. Puis, coiffé d'un bouclier thermique conique, le Mio (Mercury Magnetospheric Orbiter), construit par l'agence japonaise JAXA.
Ce montage était nécessaire, mais handicapant : tant que le MTM restait accroché, les instruments des deux orbiteurs demeuraient largement aveugles, plusieurs d'entre eux étant physiquement masqués. Le largage libère enfin le MPO, qui prend désormais le rôle de véhicule porteur pour lui-même et pour Mio jusqu'à l'insertion orbitale.
Et il n'y a pas de marche arrière. Une fois le module de transfert éjecté, la sonde perd sa propulsion électrique principale et ne peut plus compter que sur les moteurs chimiques du MPO pour les manœuvres finales. L'ESA a précisé que les opérateurs surveilleraient de près la mise en service du système de propulsion chimique du MPO, jamais utilisé à pleine capacité auparavant en vol.
Une mission déjà malmenée par la panne de 2024
Ce largage prend un relief particulier quand on se rappelle ce qui est arrivé au printemps 2024. À la fin d'avril de cette année-là, les contrôleurs ont constaté que les propulseurs ioniques du MTM ne délivraient plus la poussée attendue. Le diagnostic, communiqué ensuite par l'ESA, pointait un problème d'alimentation électrique entre les panneaux solaires et les moteurs. Une partie de la puissance disponible était perdue, et elle ne serait pas récupérée.
Les équipes de Darmstadt ont réussi à restaurer environ 90 % de la poussée initiale, mais pas davantage. La conséquence a été directe : la trajectoire soigneusement calculée depuis 2018 ne tenait plus. En septembre 2024, l'agence a annoncé une refonte du plan de vol, avec une arrivée à Mercure repoussée de novembre 2025 à la fin de 2026. La mission a dû aussi ajuster ses survols de Mercure — le quatrième, en septembre 2024, s'est déroulé à une altitude plus basse que prévu, autour de 165 km, précisément pour compenser le manque de poussée.
Au total, BepiColombo aura effectué neuf assistances gravitationnelles : une à la Terre, deux à Vénus et six à Mercure, la dernière en janvier 2025. Ce ballet n'est pas un caprice d'ingénieur. Freiner pour se mettre en orbite autour de Mercure est l'une des manœuvres les plus coûteuses en énergie du système solaire intérieur, parce que la sonde tombe constamment vers le Soleil et accélère. Il faut donc perdre de la vitesse, pas en gagner — l'inverse de l'intuition.
Ce que doivent réussir le MPO et Mio
La séquence à venir est courte mais dense. Le MPO doit maintenant piloter l'ensemble jusqu'à la capture par la gravité mercurienne, attendue à la fin de 2026, avant que les deux orbiteurs ne se séparent à leur tour et rejoignent leurs orbites de travail respectives en 2027.
Les deux engins ont des tâches complémentaires. Le MPO, sur une orbite relativement basse et polaire, doit cartographier la surface, mesurer la composition minéralogique, sonder la structure interne et affiner la géodésie de la planète. Mio, lui, occupera une orbite bien plus elliptique et se consacrera à la magnétosphère, aux particules chargées et aux interactions entre le champ magnétique de Mercure et le vent solaire — un champ magnétique global, fait rarissime pour une petite planète rocheuse.
Le défi principal reste thermique. À proximité du Soleil, la sonde encaisse une dizaine de fois le flux solaire reçu en orbite terrestre, et le rayonnement infrarouge réémis par la surface brûlante de Mercure s'y ajoute. Le MPO est protégé par un isolant multicouche et un radiateur, tandis que Mio, avant sa libération, était abrité sous son bouclier conique. Rien de tout cela n'a jamais été testé dans les conditions réelles de l'orbite finale.
Pourquoi Mercure intéresse tant les planétologues
Mercure est la planète la moins explorée du système solaire interne. Seules deux missions l'ont visitée : Mariner 10, dans les années 1970, qui n'a survolé qu'une portion de sa surface, et MESSENGER, la sonde de la NASA en orbite de 2011 à 2015. MESSENGER a livré des résultats déroutants : une abondance d'éléments volatils comme le soufre et le potassium, incompatible avec les scénarios classiques où Mercure aurait perdu son manteau lors d'un impact géant ou aurait été « cuite » par le Soleil naissant.
Autrement dit, la planète la plus proche du Soleil ne ressemble pas à ce qu'on attendait. Son noyau métallique occupe une proportion démesurée de son volume. Sa surface porte d'immenses escarpements qui trahissent une contraction globale. Des dépôts de glace d'eau se maintiennent au fond de cratères polaires jamais éclairés. Comprendre Mercure, c'est tester nos modèles de formation des planètes telluriques — les mêmes modèles qu'on applique aujourd'hui aux exoplanètes rocheuses détectées par centaines.
BepiColombo arrive avec deux orbiteurs simultanés, ce qu'aucune mission précédente n'avait tenté. La possibilité de mesurer au même moment le champ magnétique en deux points distincts est précisément ce qui permettra de démêler les phénomènes internes des effets du vent solaire.
L'Europe planétaire, et une place pour le Canada
Cette mission illustre un déplacement de gravité. Pendant que les manchettes vont aux lanceurs privés — l'allemande Isar Aerospace vient de réussir, selon L'Usine Nouvelle, France 24 et CNBC, la première mise en orbite d'une fusée commerciale depuis le sol européen continental —, l'exploration planétaire lourde reste, en Europe, une affaire d'agences publiques et de coopération internationale. Le quotidien allemand FAZ décrivait récemment l'espace comme une arène de rapports de force mondiaux; BepiColombo rappelle qu'il y subsiste un modèle fondé sur le long terme et le partage scientifique, ici entre l'ESA et la JAXA.
Pour la communauté canadienne, cette voie compte. L'Agence spatiale canadienne n'est pas partenaire de BepiColombo, mais le Canada est un État coopérant de l'ESA depuis 1979, statut renouvelé par accord jusqu'en 2030, ce qui autorise des entreprises et des laboratoires canadiens à participer à certains programmes européens. Les chercheurs d'ici en sciences planétaires — notamment à l'Université Western, à McGill ou à l'Université de Montréal, où gravite l'Institut Trottier de recherche sur les exoplanètes — travaillent depuis longtemps sur des données obtenues par instruments étrangers, en accédant aux archives publiques une fois les périodes d'exclusivité écoulées.
Or les données de BepiColombo seront versées, comme celles des autres missions de l'ESA, dans les archives scientifiques planétaires de l'agence. Concrètement, une étudiante de deuxième cycle à Québec ou à Montréal pourra analyser la composition de la croûte mercurienne sans qu'un dollar canadien n'ait été versé à la mission. C'est l'un des avantages discrets de l'accès aux données ouvertes du modèle européen, à l'heure où les budgets scientifiques de la NASA font l'objet de coupes et d'incertitudes politiques.
Ce qu'il faut surveiller
Les prochains mois seront décisifs. Il faudra vérifier que la propulsion chimique du MPO répond comme prévu, que les instruments jusque-là masqués s'activent correctement, puis que la capture orbitale s'exécute au moment précis calculé. Un échec à ce stade signifierait la perte de huit ans de croisière et de plus d'un milliard d'euros d'investissement.
Si tout se déroule bien, 2027 devrait marquer le début d'au moins une année de science nominale autour de Mercure, avec possibilité de prolongation. Ce sera la première fois que deux engins observeront simultanément la planète la plus étrange, et la plus négligée, de notre voisinage immédiat.
