La campagne électorale québécoise de 2026 a ramené sur la place publique une question que le mouvement souverainiste a longtemps traitée comme un dossier parmi d'autres : le consentement des peuples autochtones. Le Nouvelliste rapportait le 7 septembre que la question autochtone est jugée « tout à fait incontournable » pour tout projet d'indépendance. La formule n'est pas neuve — elle circule depuis trente ans dans les milieux juridiques et politiques —, mais elle acquiert un poids nouveau dans un Québec dont la première ministre, Isabelle Fréchette, convoque son cabinet à la veille de l'entrée en vigueur des contre-tarifs canadiens, comme le rapportait The Globe and Mail.
1995 : le précédent que personne n'a effacé
Tout part de l'automne 1995. Deux semaines avant le référendum du 30 octobre, les Cris d'Eeyou Istchee tiennent leur propre consultation : 96,3 % des votants refusent d'être séparés du Canada dans un Québec souverain. Les Inuit du Nunavik font de même quelques jours plus tard, avec un résultat comparable — autour de 95 % de rejet. Les Innus de la Côte-Nord tiennent aussi leur scrutin.
Ces votes n'avaient aucune valeur juridique contraignante. Ils avaient une valeur politique considérable. Le Grand Conseil des Cris avait publié en 1995 un document intitulé Sovereign Injustice, une brique argumentaire soutenant que le transfert forcé d'un peuple autochtone d'une souveraineté à une autre, sans son consentement, violerait le droit international. Le Québec a contesté cette lecture ; il ne l'a jamais fait disparaître.
Ce qui rend 1995 structurant, c'est la géographie. Les territoires visés par la Convention de la Baie-James et du Nord québécois de 1975 couvrent environ les deux tiers de la superficie du Québec. On y trouve les complexes hydroélectriques La Grande, Eastmain et Rupert, c'est-à-dire l'essentiel de la capacité de production d'Hydro-Québec. Un Québec indépendant sans le consentement cri et inuit serait un Québec dont la souveraineté territoriale et énergétique serait contestée dès le premier jour.
Le nœud juridique : traités, fiduciaire, article 35
Les droits autochtones au Québec ne relèvent pas du droit provincial. Ils sont protégés par l'article 35 de la Loi constitutionnelle de 1982, qui reconnaît et confirme « les droits existants — ancestraux ou issus de traités — des peuples autochtones du Canada ». Le paragraphe 91(24) de la Loi constitutionnelle de 1867 place par ailleurs « les Indiens et les terres réservées pour les Indiens » sous compétence fédérale, ce qui fonde l'obligation fiduciaire de la Couronne fédérale.
Dans son Renvoi relatif à la sécession du Québec de 1998, la Cour suprême du Canada n'a pas tranché directement la question autochtone, notant qu'elle ne se posait pas dans les termes soumis. Mais l'arrêt a posé un cadre : une sécession unilatérale n'a pas de fondement en droit canadien ni international, et une déclaration claire d'une majorité claire créerait une obligation de négocier de bonne foi, dans le respect des quatre principes constitutionnels dégagés par la Cour, dont la protection des minorités. Les juristes autochtones lisent cet arrêt comme une porte ouverte : si le Québec peut invoquer un droit de sortie, la même logique argumentative peut être retournée par les nations signataires de traités.
S'ajoute la Convention de la Baie-James, un traité moderne dont le Canada est partie. La Paix des braves signée en 2002 entre Bernard Landry et Ted Moses, puis l'Entente sur la gouvernance de la Nation crie d'Eeyou Istchee en 2017, ont institué une relation de nation à nation qui fonctionne — et qui, précisément parce qu'elle fonctionne, ne peut être renégociée à la légère.
La DNUDPA, adoptée d'un côté, pas de l'autre
En 2021, Ottawa a adopté la Loi sur la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, qui engage le gouvernement fédéral à harmoniser ses lois avec la DNUDPA. La Colombie-Britannique l'avait fait dès 2019. Le Québec, lui, n'a jamais adopté de loi de mise en œuvre équivalente : la CAQ a refusé de reconnaître formellement le racisme systémique et n'a pas donné suite aux appels répétés de l'Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador en ce sens.
L'enjeu central est l'article 19 de la Déclaration : le consentement préalable, donné librement et en connaissance de cause. Les chefs autochtones ne demandent pas un droit de veto formel — la nuance est constamment répétée par l'APNQL — mais un régime où aucun projet majeur ne peut avancer sans entente négociée. Dans les faits, sur les projets énergétiques et miniers, cela produit un veto de fait. L'expérience le montre : les projets qui n'obtiennent pas l'adhésion des communautés s'enlisent dans les tribunaux ou meurent d'inertie.
C'est ce qui donne aux nations un pouvoir concret dans le contexte de 2026. La guerre commerciale avec Washington pousse Ottawa et Québec vers l'accélération des grands projets d'infrastructure et d'exportation énergétique. Bloomberg rapportait que le Canada imposait dès le 8 septembre des tarifs de 15 % à 50 % sur des centaines de produits américains, le pari de Mark Carney étant que la fermeté finira par payer. Le Financial Times, dans son analyse, jugeait plutôt qu'Ottawa n'a d'autre choix que de garder la porte ouverte à la négociation. Dans les deux scénarios, la pression pour développer des corridors énergétiques vers l'est et le nord s'intensifie — et ces corridors passent sur des territoires innus, cris, atikamekw et anichinabés.
Ce que les chefs demandent aux partis
Les demandes formulées aux formations politiques sont relativement constantes d'un cycle électoral à l'autre. Premièrement, une relation de nation à nation formalisée, c'est-à-dire des négociations d'État à gouvernement autochtone plutôt qu'une consultation administrative en bout de course. Deuxièmement, la reconnaissance des droits territoriaux non éteints, notamment sur le Nitassinan innu, où plusieurs revendications globales n'ont jamais abouti. Troisièmement, l'adoption par Québec d'un cadre législatif fondé sur la DNUDPA. Quatrièmement, le partage des redevances sur les ressources — et non seulement des ententes de retombées ponctuelles.
Le cinquième axe est plus difficile à quantifier : la mise en œuvre des appels à la justice de l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, et des recommandations de la Commission Viens de 2019. La sénatrice Michèle Audette, qui fut commissaire de l'ENFFADA, était encore ce mois-ci au Mushuau-nipi, ce site ancestral innu sur la passe migratoire du caribou de la rivière George, comme le racontait Radio-Canada Côte-Nord. Ce lieu dit quelque chose d'essentiel : le territoire n'est pas qu'un enjeu de redevances, c'est un enjeu de continuité culturelle.
Le contre-exemple américain
La comparaison avec les États-Unis éclaire l'enjeu. La Libre Belgique rapportait le 7 septembre que l'administration Trump multiplie depuis son retour au pouvoir les décisions touchant aux territoires, aux droits et à la mémoire des peuples autochtones — une approche qualifiée de « complètement totalitaire et colonialiste » par les personnes interrogées. Le symptôme le plus visible est cocasse et révélateur à la fois : le Times of India rapportait que le maire républicain d'Oswego, dans l'État de New York, refuse le décret présidentiel rebaptisant le lac Ontario en « lac America », un toponyme d'origine wendate-iroquoienne signifiant « beau lac ». Google et Apple ont pourtant intégré le changement dans leurs cartes.
La manœuvre relève de la même logique que l'effacement des mentions autochtones dans les parcs nationaux : la souveraineté d'un État s'affirme en réécrivant la mémoire du territoire. Le Québec, indépendantiste ou fédéraliste, a tout intérêt à ne pas emprunter cette voie. Un État qui prétend à la légitimité internationale sur la base du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ne peut pas nier ce même droit à onze nations qui l'ont précédé sur le territoire.
Ce qui change en 2026
Trois éléments distinguent le débat actuel de celui de 1995. D'abord, la jurisprudence : trente ans d'arrêts de la Cour suprême — Delgamuukw, Haida, Tsilhqot'in — ont solidifié l'obligation de consultation et d'accommodement, et reconnu le titre ancestral. Ensuite, la capacité institutionnelle : le Gouvernement de la Nation crie, l'Administration régionale Kativik et la Société Makivvik disposent aujourd'hui d'appareils administratifs et de moyens financiers sans commune mesure avec 1995. Enfin, le rapport de force économique. Nunatsiaq News documentait cette semaine des projets de recherche menés conjointement par des chercheurs inuit et du Sud sur des microbes dégradant les résidus pétroliers au large de Chesterfield Inlet, ainsi que l'installation d'une station météorologique en temps réel à Grise Fiord et la relance du programme de cadets policiers au Nunavik. Ces initiatives dessinent une gouvernance nordique qui se construit sans attendre Québec ni Ottawa.
Autrement dit : le prochain référendum, s'il a lieu, ne se jouera pas seulement dans les banlieues de Montréal et de Québec. Il se jouera aussi à Chisasibi, à Kuujjuaq, à Uashat mak Mani-utenam et à Wendake. Aucun parti sérieux ne peut désormais l'ignorer.
