À un mois du scrutin québécois, la campagne prend forme dans Abitibi-Ouest, une circonscription que la Coalition avenir Québec détient depuis 2018. En entrevue à l'émission Des matins en or de Radio-Canada, la députée sortante et candidate caquiste Suzanne Blais a livré son argument central : « près de 2 milliards de dollars » d'investissements auraient été attirés dans sa circonscription au cours de ses deux mandats. Le chiffre est frappant pour un territoire d'environ 21 000 habitants. Il mérite d'être décortiqué.
Car au même moment, à Val-d'Or, dans la circonscription voisine d'Abitibi-Est, l'entreprise Abitibi Remorquage Michaud se démène dans les dédales administratifs pour conserver un seul employé issu de l'immigration, devenu essentiel à ses opérations. Deux histoires, deux échelles — et une question qui traverse toute la région : à quoi sert le capital investi s'il manque les bras pour le mettre en œuvre?
Ce que recouvre — et ne recouvre pas — le chiffre de 2 G$
D'abord, une précision méthodologique qui change tout : quand un élu additionne des « investissements » attirés dans sa circonscription, il ne parle pas uniquement d'argent public neuf. Le total agrège généralement plusieurs catégories très différentes.
Il y a d'abord les projets privés, principalement miniers, qui pèsent lourd en Abitibi-Ouest et dans le secteur de La Sarre, Normétal, Duparquet et Macamic. Le développement du gisement de lithium et des projets aurifères dans l'ouest de la région se compte en centaines de millions. Ces capitaux proviennent de sociétés cotées en bourse et de fonds internationaux; le rôle d'un député y est réel mais indirect — accompagnement, accélération de permis, représentations auprès des ministères — pas décisionnel.
Viennent ensuite les infrastructures publiques inscrites au Plan québécois des infrastructures (PQI), dont plusieurs étaient planifiées ou réclamées bien avant 2018 : réfections routières sur la 111 et la 393, projets scolaires, rénovation d'installations de santé sous l'égide du CISSS de l'Abitibi-Témiscamingue. Le PQI 2025-2035 dépasse les 160 G$ à l'échelle du Québec; la part régionale suit des cycles budgétaires largement indépendants du calendrier électoral.
Troisième bloc : les programmes normés — Fonds régions et ruralité, aide agricole, soutien à la voirie locale, subventions d'Investissement Québec. Ces sommes sont accessibles à toutes les MRC selon des critères objectifs.
Rien de tout cela n'invalide le bilan de Mme Blais. Mais l'exercice de vérification impose une nuance : « près de 2 milliards » n'équivaut pas à 2 milliards de dollars d'argent neuf débloqués par une seule élue. C'est un agrégat où le privé, le déjà-planifié et le récurrent occupent une place majeure. Les électeurs sont en droit de demander la ventilation — combien de projets neufs, combien de projets livrés, combien encore à l'étape de l'annonce.
Le cas Michaud : quand une PME risque de perdre son pilier
Le reportage de Radio-Canada sur Abitibi Remorquage Michaud met en scène l'autre bout de la chaîne économique. L'entreprise valdorienne, qui assure des services de remorquage lourd et d'assistance routière dans un vaste territoire, cherche à retenir un travailleur issu de l'immigration devenu, selon ses dirigeants, crucial pour maintenir le service à la population.
Le problème n'est pas la volonté d'embaucher. Elle existe. Ce n'est pas non plus la compétence du travailleur, ni son intégration. C'est la mécanique administrative : durée limitée des permis de travail fermés, délais de traitement, exigences de niveau de français, articulation entre les volets fédéral et provincial, et surtout absence de porte de sortie rapide pour une PME de région qui n'a pas de service juridique interne.
Ce cas n'est pas isolé. Depuis deux ans, plusieurs entreprises de l'Abitibi-Témiscamingue ont relaté des difficultés semblables aux médias régionaux, du secteur du camionnage à la restauration en passant par les services d'aide à domicile. Le Regroupement des chambres de commerce et la Fédération canadienne de l'entreprise indépendante documentent depuis longtemps l'effet disproportionné de la rareté de main-d'œuvre sur les entreprises de moins de 50 employés, celles qui composent l'essentiel du tissu économique régional.
Ce que Québec a changé — et ce qu'il n'a pas fait
En parallèle, le gouvernement caquiste a resserré plusieurs leviers. Le Programme de l'expérience québécoise (PEQ), longtemps la voie rapide vers la résidence permanente pour les diplômés et travailleurs déjà installés, a été réformé à deux reprises, avec des exigences accrues d'expérience de travail et de connaissance du français. Le gouvernement a aussi annoncé sa volonté de réduire le nombre de travailleurs étrangers temporaires et a imposé un moratoire, en 2024-2025, sur certaines demandes de main-d'œuvre à bas salaire dans les régions de Montréal et de Laval — mesure qui, bien qu'elle ne visait pas directement l'Abitibi, a alourdi le climat général et la perception d'un robinet qui se ferme.
À cela s'ajoute le renforcement de la Charte de la langue française par la loi 96, qui impose de nouvelles obligations de francisation aux entreprises et aux travailleurs. Personne, en Abitibi-Témiscamingue, ne contestera l'objectif linguistique : la région est massivement francophone et l'intégration en français y est la norme plutôt que l'exception. Le nœud est ailleurs : dans le rythme et l'absence de souplesse.
Car voilà le point aveugle du bilan gouvernemental : il n'existe pas, à ce jour, de mécanisme d'exception régionale robuste permettant à une MRC ou à une région-ressource de traiter en accéléré les cas de travailleurs déjà présents, déjà francophones ou en voie de l'être, et déjà indispensables à un employeur local. Les programmes pilotes fédéraux — comme le volet des communautés rurales et francophones — restent marginaux et sélectifs. Résultat : une PME de Val-d'Or affronte les mêmes délais qu'une entreprise du Grand Montréal, sans les mêmes ressources.
Le vrai facteur limitant
C'est ici que les deux dossiers convergent. L'Abitibi-Témiscamingue n'a pas de problème d'attractivité du capital : les projets miniers, énergétiques et forestiers ne manquent pas de bailleurs. Selon les portraits du marché du travail publiés par Emploi-Québec et l'Institut de la statistique du Québec, la région affiche depuis plusieurs années un des taux de chômage les plus bas de la province et un déficit démographique persistant chez les 20-44 ans. Le facteur limitant s'est déplacé : ce n'est plus l'argent, c'est le monde.
Un projet minier de 500 M$ qui ne trouve ni mécaniciens, ni électriciens, ni chauffeurs de camion lourd, ni éducatrices en garderie pour libérer les parents travailleurs, avance au ralenti. Une entreprise de remorquage qui perd son opérateur d'expérience réduit son service — et ce sont les automobilistes de la route 117 qui attendent plus longtemps l'hiver. La chaîne est courte et très concrète.
Un enjeu de campagne à surveiller d'ici le 5 octobre
Abitibi-Ouest est historiquement une circonscription péquiste, tenue pendant des décennies par François Gendron, doyen de l'Assemblée nationale, avant le raz-de-marée caquiste de 2018. Le contexte de 2026 diffère : la CAQ navigue en eaux difficiles dans les sondages nationaux et le Parti québécois est en reconstruction, tandis que les partis d'opposition tentent de faire de la vitalité des régions un thème central.
Dans ce cadre, le chiffre de 2 G$ constitue une carte de visite légitime. Mais il expose aussi son porteur à une question simple : et la main-d'œuvre? Les électeurs d'Abitibi-Ouest, comme ceux d'Abitibi-Est, de Rouyn-Noranda–Témiscamingue et d'Ungava, jugeront moins sur les montants annoncés que sur les projets livrés, les postes comblés et les services maintenus.
D'ici le 5 octobre, trois questions mériteraient des réponses précises de tous les candidats : quelle est la ventilation réelle des investissements revendiqués; quel mécanisme d'exception régionale est proposé pour les travailleurs immigrants déjà installés et essentiels; et comment concilier objectifs de francisation et urgence économique dans une région où le français n'est pas menacé mais où les entreprises ferment des quarts de travail faute de personnel.
Le cas Michaud, minuscule à l'échelle des milliards, en dit peut-être davantage sur l'état réel de l'économie régionale que n'importe quelle annonce.
