Deux nouvelles distinctes, survenues à quelques heures d'intervalle le 4 septembre, racontent au fond la même histoire : celle d'un service de police municipal qui doit couvrir un territoire démesuré avec des effectifs qui, de l'aveu même de la Ville, n'ont jamais suivi la croissance de la population.
D'un côté, TVA Gatineau a recueilli les témoignages de résidents du boulevard Hurtubise, dans le secteur Gatineau, qui décrivent un climat d'appréhension permanent devant une prolifération de vols et d'introductions par effraction. Un citoyen affirme s'être fait voler, à répétition, un bateau pneumatique de marque Zodiac, des kayaks, des haches, des scies et même du bois de construction. Un autre évoque un camion qui aurait été dérobé. Le fil conducteur des témoignages : le sentiment d'être laissés à soi-même, de porter plainte sans que rien ne change, et de finir par ne plus porter plainte du tout.
De l'autre, toujours le 4 septembre, les élèves de l'École polyvalente Nicolas-Gatineau ont été confinés en raison de la présence d'un individu possiblement armé à proximité de l'établissement. Le protocole de confinement a été déclenché, les policiers du Service de police de la Ville de Gatineau (SPVG) se sont rendus rapidement sur les lieux et une intervention a suivi. Là, la machine a fonctionné. Le contraste est instructif : quand un signalement urgent tombe, les patrouilleurs convergent; quand il s'agit de criminalité de propriété diffuse, étalée sur des semaines, dans un secteur périphérique, les citoyens ont le sentiment que personne ne vient.
Un territoire de la taille d'une région, un budget de ville moyenne
Pour comprendre le décalage, il faut regarder la carte. Gatineau, née de la fusion de 2002, s'étire sur plus de 340 kilomètres carrés, du secteur Aylmer à l'ouest jusqu'à Masson-Angers à l'est — près de 50 kilomètres d'un bout à l'autre, le long de la rivière des Outaouais. Le boulevard Hurtubise, justement, appartient à cette frange nord-est où l'urbain se dissout dans le rural : maisons espacées, remises, embarcations, accès à l'eau, longues portions sans éclairage ni voisinage immédiat. Un profil de vulnérabilité classique pour les vols d'opportunité.
Le SPVG compte environ 400 policiers pour desservir une population qui a franchi le cap des 300 000 habitants. Le service de police est un desservant dit de « niveau 3 » selon les catégories prévues par la Loi sur la police, ce qui l'oblige à offrir un éventail de services d'enquête et de soutien beaucoup plus large que ne le ferait un simple service de patrouille. Depuis des années, la direction du SPVG et l'administration municipale répètent la même chose devant les commissions : le ratio policiers-population de Gatineau est parmi les plus faibles des grandes villes du Québec, alors que le territoire à couvrir est l'un des plus vastes.
À cela s'ajoute une réalité propre à l'Outaouais : la frontière interprovinciale. Cinq ponts relient Gatineau à Ottawa, ce qui crée une mobilité criminelle particulière — véhicules récréatifs, remorques, outillage, embarcations peuvent traverser en quelques minutes vers une autre juridiction policière, avec les frictions d'enquête que cela suppose. Ce n'est pas un détail quand on parle de vols de biens transportables comme un Zodiac ou des kayaks.
Ce que disent les chiffres sur les introductions par effraction
Le malaise exprimé sur Hurtubise n'est pas qu'une impression. Les données de Statistique Canada sur l'indice de gravité de la criminalité montrent, depuis quelques années, une remontée de plusieurs catégories de crimes contre les biens dans les régions métropolitaines canadiennes, dont Ottawa-Gatineau, après le creux des années de pandémie. Les vols de véhicules à moteur ont connu une flambée nationale bien documentée entre 2021 et 2023, avant un reflux, et les introductions par effraction demeurent l'un des crimes les moins susceptibles d'être signalés à la police — l'Enquête sociale générale sur la victimisation évalue depuis longtemps qu'une majorité d'incidents ne parviennent jamais aux corps policiers.
C'est précisément le nœud du problème dans un cas comme celui d'Hurtubise. Un citoyen qui cesse de signaler ses pertes fait disparaître le secteur des cartes de chaleur qui servent à déployer les patrouilles. Le sous-signalement produit mécaniquement une sous-couverture, qui produit à son tour du sous-signalement. Les services de police appellent cela la « spirale de la non-déclaration »; les résidents, eux, appellent cela l'abandon.
Le financement provincial : le trou noir du débat
Ici, la campagne provinciale devrait normalement s'inviter. La police municipale au Québec est financée à même les taxes foncières locales, mais Québec joue un rôle déterminant : c'est le gouvernement provincial qui fixe, par la Loi sur la police et ses règlements, les niveaux de service obligatoires, qui négocie via l'arbitrage les conditions de travail policières, qui encadre l'École nationale de police du Québec à Nicolet — donc le débit de nouvelles recrues — et qui distribue certains programmes de soutien, notamment en matière de lutte au trafic d'armes, à la violence conjugale ou au crime organisé.
La réforme de la police annoncée par Québec ces dernières années, qui découle des travaux du Comité consultatif sur la réalité policière (rapport Bacon, 2021), a ouvert la porte à des regroupements de services, à une révision des niveaux de service et à un rehaussement des exigences en matière de renseignement criminel. Les municipalités, par la voix de l'Union des municipalités du Québec, réclament depuis longtemps que toute nouvelle obligation soit accompagnée d'argent neuf. Gatineau, avec son territoire étiré et son statut de ville-frontière, est l'un des cas de figure les plus souvent cités.
Or, dans la première semaine de campagne en Outaouais, la sécurité publique a été à peu près absente du discours. Radio-Canada rapportait que le Parti libéral du Québec, par la voix de son chef Charles Milliard, promettait l'élargissement de l'autoroute 50 à quatre voies sur toute sa longueur d'ici dix ans, en accusant la Coalition avenir Québec d'avoir abandonné son engagement. TVA Gatineau a couvert le passage de la cheffe caquiste Christine Fréchette à Masson-Angers et à l'école de L'Envolée, où elle s'est engagée à investir 650 millions de dollars dans les infrastructures sportives et scolaires. Du béton, des écoles, une autoroute. Rien, ou presque, sur les effectifs policiers, les délais d'intervention ou le financement des corps de police municipaux.
Même du côté des instances régionales, l'enjeu ne perce pas. Le préfet de la MRC de Papineau, Paul-André David, a énuméré à TVA Gatineau ses priorités — éducation, transport en commun, abordabilité du logement, autoroute 50 — sans que la sécurité publique s'y fasse une place, alors que les municipalités rurales de l'Outaouais, desservies par la Sûreté du Québec, vivent exactement le même dilemme de couverture d'un immense territoire.
Ce que change le confinement de Nicolas-Gatineau
L'épisode de la polyvalente Nicolas-Gatineau, situé dans le secteur Gatineau et fréquenté par plus de 2 000 élèves, ajoute une couche politique. Depuis les événements de Laval et les fusillades survenues à proximité d'établissements scolaires au Québec ces dernières années, le ministère de l'Éducation a resserré les exigences en matière de plans de mesures d'urgence, et les centres de services scolaires pratiquent désormais des exercices de confinement de façon régulière. Le protocole a manifestement joué son rôle le 4 septembre.
Mais chaque confinement laisse une trace. Les recherches sur les effets psychologiques des « lockdowns » scolaires, abondantes aux États-Unis et de plus en plus documentées au Canada, montrent un impact réel sur l'anxiété des élèves, y compris lorsque l'alerte se révèle non fondée. Et pour les parents, un confinement à l'école de leur enfant pèse infiniment plus lourd dans la perception de sécurité qu'une statistique annuelle sur l'indice de gravité de la criminalité.
L'angle mort de la campagne
À un mois du scrutin, le calcul politique se comprend : l'autoroute 50 et les écoles sont des promesses visibles, chiffrables, coupables de ruban. La capacité policière, elle, est un dossier ingrat — coûteux, technique, sans inauguration à la clé, et politiquement risqué puisqu'il touche aux relations de travail et aux fusions de services.
Pourtant, les deux signaux du 4 septembre pointent vers la même question, celle que ni la CAQ, ni le PLQ, ni les autres formations n'ont encore abordée de front en Outaouais : combien de policiers faut-il pour couvrir 340 kilomètres carrés, une frontière interprovinciale et 300 000 personnes, et qui paie? D'ici là, sur le boulevard Hurtubise, on continue de rentrer les kayaks pour la nuit.
