Politique

Fiscalité : les chiffres fragiles qui structurent la campagne québécoise

Québec solidaire promet 5 milliards en taxant les « ultra-riches », le PCQ dénonce « le peuple le plus taxé d'Amérique du Nord ». Deux promesses, deux statistiques bien plus fragiles qu'annoncé.

Pendant que la guerre tarifaire avec les États-Unis aspire l'essentiel de l'attention médiatique et que la première ministre Christine Fréchette convoque son Conseil des ministres en pleine campagne, un autre débat se joue en périphérie : celui de la fiscalité. Et il est mené par les deux partis les plus éloignés du centre, chacun armé d'un chiffre-choc dont la solidité mérite un examen sérieux.

D'un côté, Québec solidaire affirme pouvoir récupérer 5 milliards de dollars par année en imposant davantage les « ultra-riches ». De l'autre, Éric Duhaime et le Parti conservateur du Québec martèlent que les Québécois sont « le peuple le plus taxé d'Amérique du Nord ». Radio-Canada a passé les deux affirmations au crible ces derniers jours — l'une dans une capsule signée Jean-Philippe Hugues, l'autre dans sa chronique La Vérif. Verdict dans les deux cas : c'est plus compliqué que ça.

Les 5 milliards de Québec solidaire : une cible mouvante

La proposition solidaire n'est pas nouvelle dans son principe. Depuis 2018, le parti défend l'idée d'un impôt sur la fortune des grandes richesses, doublé de paliers d'imposition supplémentaires pour les très hauts revenus. Ce qui change, c'est l'ampleur du rendement annoncé.

Le problème méthodologique est connu des fiscalistes : le Québec ne dispose pas de données complètes sur le patrimoine des particuliers. Les déclarations de revenus mesurent les revenus, pas la richesse accumulée. Pour estimer combien rapporterait un impôt sur la fortune, il faut donc s'appuyer sur des extrapolations à partir de l'Enquête sur la sécurité financière de Statistique Canada, sur des palmarès de fortunes personnelles ou sur des modélisations. Chacune de ces sources sous-estime ou surestime différemment le haut de la distribution, précisément là où se concentre l'assiette visée.

S'ajoute la question du comportement. La Chaire en fiscalité et en finances publiques de l'Université de Sherbrooke, qui publie chaque année son Bilan de la fiscalité au Québec, rappelle régulièrement que l'assiette fiscale des très hauts revenus est la plus mobile et la plus élastique. Elle réagit aux changements de taux : par la relocalisation de la résidence fiscale, par la conversion de revenus en gains en capital, par le recours à des sociétés de portefeuille ou par le simple report de la réalisation d'un revenu. Les expériences européennes le confirment : la France, l'Autriche, le Danemark et la Suède ont tous abandonné leur impôt sur la fortune, en bonne partie parce que les recettes ne compensaient pas les coûts d'administration et les départs. La Norvège et la Suisse le maintiennent, mais avec des taux faibles et des assiettes larges.

Cela ne signifie pas qu'aucun revenu supplémentaire n'est possible. Cela signifie qu'un chiffre unique et rond, présenté comme une recette acquise, relève davantage de l'objectif politique que de la prévision budgétaire. Or 5 milliards, dans un budget québécois dont les revenus autonomes dépassent 100 milliards, représente environ le tiers du déficit anticipé pour l'exercice en cours : ce n'est pas un détail comptable, c'est la clé de voûte du cadre financier solidaire.

« Les plus taxés d'Amérique du Nord » : vrai, faux, ou incomplet ?

Le slogan conservateur a l'avantage de la simplicité. Il a aussi le défaut de dépendre entièrement de ce qu'on décide de mesurer.

Sur l'impôt sur le revenu des particuliers, le Québec figure effectivement au sommet du classement canadien, en particulier pour les revenus moyens. Le taux marginal combiné le plus élevé atteint environ 53 % au-delà de 250 000 $, ce qui place la province parmi les juridictions les plus lourdes en Amérique du Nord — mais pas seule : l'Ontario, la Nouvelle-Écosse et Terre-Neuve-et-Labrador s'en approchent, et la Californie ou New York, une fois l'impôt fédéral américain, étatique et municipal additionnés, ne sont pas si loin.

Sur le poids global des prélèvements en proportion du PIB — l'indicateur privilégié par l'OCDE et par la Chaire de Sherbrooke —, le Québec se situe autour de 38 %, nettement au-dessus de la moyenne canadienne et bien au-dessus des États américains. C'est le pilier le plus solide du discours de M. Duhaime.

Mais le tableau se brouille dès qu'on désagrège. La taxe de vente combinée québécoise (14,975 %) est proche de celle de l'Ontario (13 %) et inférieure à celle des provinces maritimes (15 %). L'impôt foncier québécois est parmi les plus bas au Canada. Les taux d'imposition des petites entreprises sont compétitifs. Et surtout, le Québec redistribue massivement : allocation famille, services de garde subventionnés, assurance médicaments publique, congés parentaux les plus généreux du continent, droits de scolarité universitaires les plus faibles. Pour une famille de classe moyenne avec de jeunes enfants, plusieurs analyses de la Chaire de Sherbrooke ont montré que le solde net entre impôts payés et transferts reçus peut être plus favorable au Québec qu'ailleurs au Canada.

Le fardeau fiscal individuel n'est donc pas une donnée absolue : il dépend du revenu, de la composition du ménage, de l'âge et de l'utilisation des services publics. Un couple sans enfant à haut revenu paie effectivement plus cher au Québec. Un ménage à revenu modeste avec deux enfants en garderie, souvent moins.

Ce que les deux camps évitent de dire

Les deux discours partagent un angle mort : la contrepartie.

Québec solidaire présente ses 5 milliards comme une somme sans coût économique, alors que l'assiette visée est justement la plus volatile. Le Parti conservateur présente une baisse d'impôts comme un gain net, sans détailler quels services publics — santé, éducation, transport — absorberaient la réduction de revenus. Retirer plusieurs milliards de l'assiette fiscale d'un État qui consacre déjà près de la moitié de ses dépenses de programmes à la santé et aux services sociaux suppose des choix explicites, pas seulement une promesse d'« efficacité administrative ».

C'est là que le contexte de 2026 devient déterminant. La guerre commerciale avec l'administration Trump n'est pas un décor : elle est une variable budgétaire. Les contre-tarifs canadiens entrent en vigueur, Donald Trump s'attaque directement à Bombardier en exigeant une production sur le sol américain — Radio-Canada, CBC et TVA Nouvelles l'ont rapporté cette semaine —, et le Globe and Mail signale que Mme Fréchette prévient d'autres représailles possibles. Chaque point de PIB perdu érode les recettes fiscales et alourdit les dépenses de soutien. Autrement dit : les hypothèses de revenus des cadres financiers présentés en début de campagne sont déjà fragilisées par des événements postérieurs à leur rédaction.

Pourquoi le débat fiscal reste marginal

Paradoxalement, cette conjoncture explique aussi l'effacement du débat. Les trois formations les plus susceptibles de former le prochain gouvernement ont intérêt à parler de tarifs plutôt que d'impôts. La CAQ occupe le terrain de la gestion de crise — au risque de se faire accuser d'électoralisme, comme l'ont rapporté Le Journal de Québec et TVA Nouvelles à propos du démenti d'Ottawa sur un supposé « ajustement de tir » des contre-tarifs. Les partis d'opposition centristes attaquent la méthode plutôt que le fond fiscal.

Résultat : la seule discussion structurée sur les finances publiques est portée par les deux extrémités du spectre, avec les deux chiffres les moins vérifiables de la campagne. Et pendant ce temps, d'autres dossiers de fond — comme le moratoire sur les projets éoliens réclamé lundi devant l'Assemblée nationale par des citoyens et des organismes, qui touche directement la stratégie énergétique et donc les revenus d'Hydro-Québec — restent en marge.

Ce qu'il faut retenir

Les deux affirmations ne sont pas des mensonges. Elles sont des simplifications qui reposent sur un choix d'indicateur favorable. Oui, le Québec prélève davantage que ses voisins nord-américains en proportion de son économie. Non, il n'est pas « le plus taxé » selon tous les paramètres, ni pour tous les contribuables. Oui, il existe une marge d'imposition supplémentaire sur les très hauts patrimoines. Non, 5 milliards annuels ne constituent pas une prévision robuste.

D'ici le scrutin, la question utile pour l'électorat n'est pas de savoir quel camp a raison, mais d'exiger que chacun publie ses hypothèses : quel taux, quelle assiette, quelle élasticité présumée, quelles dépenses ajustées. Sans ces paramètres, un chiffre fiscal en campagne n'est pas une donnée. C'est un argument.