Premières nations

Le Nunavik relance son programme de cadets : former des policiers inuit pour briser le cycle du roulement

Le Corps de police régional Kativik remet sur pied un programme de cadets pour recruter et former des agents inuit. Un pari sur la langue et la confiance, après des années d'échecs et de constats accablants.

Dans les 14 villages du Nunavik, la police est presque toujours venue d'ailleurs. Des jeunes agents formés dans le Sud, débarqués pour six mois, un an, parfois deux, souvent sans un mot d'inuktitut, repartis avant même d'avoir appris à nommer les familles du village. C'est ce cycle que le Corps de police régional Kativik (KRPF) tente une nouvelle fois de rompre en relançant son programme de cadets, destiné à recruter et à former des policiers inuit du Nunavik.

L'annonce, rapportée par Nunatsiaq News — qui a publié sa version en inuktitut, signe de l'importance accordée au message dans les communautés —, peut sembler technique. Elle touche pourtant au cœur d'un problème documenté depuis des décennies : un service de police régional dont les effectifs proviennent massivement du Sud, dans un territoire où l'inuktitut demeure la langue première d'une large majorité des 14 000 habitants.

Un corps de police né du Nord, mais peu peuplé de Nordiques

Le KRPF relève de l'Administration régionale Kativik (ARK), l'organisme public créé dans le sillage de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois de 1975. Il dessert les 14 villages nordiques répartis sur les côtes de la baie d'Hudson, du détroit d'Hudson et de la baie d'Ungava, un territoire plus vaste que l'Allemagne, sans routes reliant les communautés entre elles.

Sur le papier, il s'agit d'un corps de police autochtone. Dans les faits, la proportion d'agents inuit y est demeurée faible pendant des années. Le rapport de la Commission d'enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics — la commission Viens, dont le rapport a été déposé en septembre 2019 — avait consacré une attention soutenue à cette réalité. Le juge Jacques Viens y décrivait un service en situation de sous-financement structurel, aux prises avec un roulement de personnel chronique, des conditions de travail difficiles et un déficit de confiance envers la population desservie.

La commission avait formulé 142 appels à l'action. Plusieurs visaient directement les services policiers en milieu autochtone : financement adéquat et prévisible, formation adaptée aux réalités culturelles, recrutement de policiers issus des communautés, et reconnaissance des corps de police autochtones comme services essentiels plutôt que comme programmes reconduits d'entente en entente. Sept ans plus tard, les tableaux de suivi tenus par des organismes comme Indigenous Watchdog continuent de classer une part importante des appels à l'action, tant de la commission Viens que de la Commission de vérité et réconciliation, dans les catégories « non amorcé » ou « au ralenti ».

Pourquoi la langue n'est pas un détail

L'argument le plus concret en faveur d'un corps policier inuit tient à la langue. Un appel pour violence conjugale, une crise suicidaire, un signalement de négligence : ces interventions reposent entièrement sur la capacité de l'agent à comprendre ce qui se dit, et sur celle de la personne en détresse à se faire comprendre.

Au Nunavik, l'inuktitut demeure la langue maternelle de la grande majorité des Inuit, selon les données de Statistique Canada. Un agent unilingue anglophone ou francophone doit alors s'appuyer sur un tiers — un membre de la famille, un voisin, parfois l'agresseur lui-même — pour saisir la situation. Dans un contexte de violence conjugale, où le Nunavik affiche des taux de criminalité violente parmi les plus élevés au Canada, cette dépendance à la traduction improvisée n'est pas neutre : elle peut décider si une victime porte plainte ou se tait.

À cela s'ajoute la dimension de la confiance. La commission Viens, comme l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, a recueilli de nombreux témoignages faisant état d'une méfiance envers des policiers perçus comme des étrangers de passage, sans attaches ni comptes à rendre localement. Un agent originaire de Puvirnituq ou de Kuujjuaq, lui, vit dans la communauté, y a sa famille, y restera après son quart de travail. Cette permanence change la nature du lien — pour le meilleur, mais aussi avec le poids d'intervenir auprès de proches, un défi que les corps policiers autochtones connaissent bien.

Les obstacles qui ont fait échouer les tentatives précédentes

Ce n'est pas la première fois que le Nunavik tente de former ses propres policiers. Les tentatives antérieures se sont heurtées à une série d'obstacles qui n'ont rien de mystérieux.

Le logement. La crise du logement au Nunavik est documentée depuis des années par la Société Makivvik et l'Office municipal d'habitation Kativik : surpeuplement chronique, listes d'attente qui s'étirent, unités insuffisantes. Recruter un cadet localement suppose qu'il ait un endroit où vivre; l'affecter dans un autre village suppose qu'un logement s'y libère. Le problème n'est pas administratif, il est physique.

Le casier judiciaire. Les exigences d'admission à la formation policière écartent les candidats ayant des antécédents criminels. Dans des communautés où les taux d'incarcération et de judiciarisation sont largement supérieurs à la moyenne québécoise — une réalité largement attribuable aux séquelles des pensionnats, des déplacements forcés et de l'abattage des chiens de traîneau —, ce filtre élimine une part importante du bassin de recrutement potentiel, y compris pour des infractions anciennes et mineures.

La formation à Nicolet. L'École nationale de police du Québec, à Nicolet, exige un diplôme d'études collégiales en techniques policières comme préalable à son programme de formation initiale. Or il n'existe pas de cégep au Nunavik. Un jeune de Salluit doit donc quitter sa communauté, sa famille et sa langue pour trois ans d'études à Montréal ou en région, puis suivre le programme de Nicolet. Les taux d'abandon dans ce parcours sont élevés, et le déracinement en est l'une des causes principales. L'ENPQ a mis en place au fil des ans des volets adaptés pour les candidats autochtones, mais la question de l'accès à la formation préalable demeure le goulot d'étranglement.

Le financement tripartite. Les corps de police autochtones du Québec sont financés en vertu d'ententes tripartites entre le gouvernement du Québec, le gouvernement du Canada — par le Programme des services de police des Premières Nations et des Inuit — et l'organisme autochtone concerné. Ces ententes, historiquement conclues pour des périodes courtes, ont été critiquées à répétition pour leur imprévisibilité : difficile de bâtir un programme de formation sur cinq ou dix ans quand le financement se renégocie tous les trois ans. Le gouvernement fédéral s'est engagé à déposer une législation reconnaissant les services de police autochtones comme services essentiels, un chantier qui traîne depuis plusieurs années.

Les salaires et les conditions. Enfin, le KRPF a longtemps peiné à concurrencer la Sûreté du Québec ou les grands corps municipaux sur le plan de la rémunération et des avantages, tout en offrant des conditions d'exercice plus exigeantes : isolement, quarts prolongés, effectifs réduits, exposition répétée à des drames dans une petite communauté.

Le miroir du Nunavut

La comparaison avec le Nunavut est instructive, mais pas dans le sens que l'on croit. Le territoire voisin n'a pas de corps de police régional inuit : la sécurité publique y est assurée par la Division V de la GRC, en vertu d'une entente sur les services de police territoriaux. Là aussi, la proportion d'agents inuit demeure faible, et là aussi le roulement des membres venus du Sud est une critique récurrente. La GRC a mis sur pied des programmes de recrutement ciblés et des postes de gendarmes spéciaux inuit, avec des résultats modestes.

En ce sens, le Nunavik possède un avantage structurel : il dispose déjà d'une institution policière sous gouvernance régionale, l'ARK, plutôt que d'une force fédérale déployée depuis Ottawa. Le contrôle inuit du recrutement, de la formation et des priorités opérationnelles est théoriquement à portée de main. Ce qui manque, c'est la chaîne d'approvisionnement humaine — et c'est précisément ce qu'un programme de cadets vise à construire.

Ce que change réellement un programme de cadets

Un programme de cadets ne produit pas de policiers du jour au lendemain. Sa vraie fonction est celle d'un sas : il permet à un jeune du Nunavik de découvrir le métier depuis sa communauté, dans sa langue, sans le saut brutal vers un cégep du Sud. Il crée un statut intermédiaire — rémunéré, encadré, valorisé localement — qui rend le parcours pensable.

C'est aussi un signal envoyé aux communautés : la police du Nunavik peut être une carrière pour les Inuit, pas seulement un corps de passage. Dans un territoire où la population est très jeune — l'âge médian y est nettement inférieur à celui du Québec —, le bassin existe. Le défi est de le rejoindre avant qu'il ne se dirige ailleurs.

Reste que le succès du programme relancé ne dépendra pas du KRPF seul. Il dépendra de la construction de logements, de l'assouplissement réfléchi des critères d'admission, de l'accès à une formation préalable au Nord, et surtout d'un financement qui ne se renégocie pas au rythme des cycles électoraux. Autrement dit, des mêmes conditions que la commission Viens réclamait en 2019. Sept ans plus tard, la question n'est plus de savoir ce qu'il faut faire, mais si les trois paliers de gouvernement accepteront enfin d'en payer le prix.