La campagne électorale québécoise est entrée lundi dans sa douzième journée avec une annonce qui tranche avec le bruit de fond de la guerre commerciale : la Coalition avenir Québec s'engage à bonifier le soutien financier aux familles pour les dépenses scolaires, pour une facture totale de 900 millions de dollars sur quatre ans, à laquelle s'ajoutent des mesures visant les aînés et les travailleurs.
L'annonce, rapportée notamment par le média régional Ma Beauce, s'articule autour d'un nouveau crédit d'impôt destiné à couvrir une partie des frais scolaires — fournitures, sorties, activités parascolaires, matériel numérique — qui grèvent le budget des ménages chaque mois d'août. Le reste de l'enveloppe se déploie sous forme de bonifications de crédits déjà existants pour les personnes âgées et les personnes en emploi.
Un choix stratégique : le crédit ciblé plutôt que la baisse générale
Il faut le dire d'entrée de jeu : la CAQ ne fait pas ici ce qu'elle avait fait en 2018 et en 2022. Lors de ces deux campagnes, le parti de François Legault avait misé sur des mesures à large spectre — le fameux chèque de 400 à 600 dollars envoyé à quelque 6,5 millions de Québécois en 2022, puis la baisse des deux premiers paliers d'imposition annoncée dans le budget de mars 2023, qui privait le Trésor d'environ 1,7 milliard de dollars par année de façon récurrente.
Cette fois, l'approche est différente. Un crédit d'impôt ciblé coûte moins cher qu'une baisse de taux, se module plus facilement selon le revenu, et surtout, il se raconte mieux : « 900 millions pour les familles » est un message plus lisible qu'une réduction de quelques dizaines de dollars par contribuable étalée sur l'ensemble de la population.
Il y a aussi une raison arithmétique moins avouable. Une baisse d'impôt générale est structurellement irréversible : une fois le taux abaissé, il devient politiquement suicidaire de le remonter. Un crédit d'impôt, lui, peut être plafonné, indexé partiellement, ou tout simplement laissé à s'éroder avec l'inflation. Dans un contexte où les finances publiques québécoises encaissent des déficits parmi les plus lourds de leur histoire récente — le budget déposé en mars 2025 par le ministre des Finances de l'époque prévoyait un manque à gagner de 13,6 milliards de dollars —, cette flexibilité n'est pas anodine.
Ce que le 900 M$ dit — et ne dit pas
Neuf cents millions sur quatre ans, c'est 225 millions par année en moyenne. Rapporté aux quelque 156 milliards de dollars de dépenses consolidées annuelles de l'État québécois, on parle d'environ 0,14 % du budget. C'est significatif pour un ménage — quelques centaines de dollars par enfant selon les paramètres qui seront précisés —, mais marginal à l'échelle des finances publiques.
Ce cadrage sur quatre ans mérite qu'on s'y arrête. Il correspond à la durée d'un mandat complet, ce qui permet d'annoncer un gros chiffre tout en étalant l'engagement budgétaire réel. C'est une convention désormais standard dans les campagnes québécoises, tous partis confondus, mais elle a pour effet de gonfler la perception de l'effort consenti. La question que les électeurs devraient poser : combien la première année ? Et le crédit est-il remboursable — c'est-à-dire accessible aux ménages qui ne paient pas d'impôt — ou seulement non remboursable, auquel cas les familles les plus pauvres en sont exclues ?
La CAQ n'est pas seule sur ce terrain. Le coût de la rentrée scolaire est devenu un thème récurrent : selon des données compilées par plusieurs organismes de protection du consommateur, une rentrée au primaire coûte facilement entre 100 et 200 dollars par enfant en fournitures, sans compter les frais chargés par les écoles pour les activités. Le principe de gratuité scolaire prévu par la Loi sur l'instruction publique a d'ailleurs fait l'objet d'un recours collectif réglé en 2019 pour 153 millions de dollars, ce qui rappelle que la « gratuité » relève largement de la fiction depuis longtemps.
Aînés et travailleurs : compléter le triangle électoral
Les deux autres volets de l'annonce visent des clientèles précises. Les aînés d'abord, qui votent massivement et qui constituent le socle électoral le plus fidèle de la CAQ. Le Québec dispose déjà d'un crédit d'impôt pour le soutien aux aînés — bonifié à répétition depuis 2021, jusqu'à 2 000 dollars par personne admissible de 70 ans et plus dans sa mouture la plus généreuse. Toute bonification supplémentaire s'inscrit dans une trame connue.
Les travailleurs ensuite. Ici, le contexte est explicitement tarifaire. Comme le soulignait Radio-Canada dans sa couverture de la fête du Travail, « ce n'est pas une fête du Travail comme les autres » : les secteurs exposés — aluminium, bois d'œuvre, aéronautique, agroalimentaire — vivent une année d'incertitude aiguë. Un crédit d'impôt aux travailleurs, ou une bonification de la prime au travail, envoie un signal aux ménages de la classe moyenne inférieure sans passer par le levier plus lourd des programmes de soutien sectoriel.
La contrainte tarifaire change tout
C'est là que le décryptage devient inconfortable pour tous les partis. Le même jour, la première ministre Christine Fréchette suspendait temporairement sa campagne pour présider un conseil des ministres virtuel, à la veille de l'entrée en vigueur des contre-tarifs canadiens, comme l'a rapporté The Globe and Mail. Elle a affirmé qu'Ottawa avait tenu compte des demandes du Québec en optant pour des représailles plus ciblées, assorties d'un soutien aux entreprises québécoises touchées — une lecture rapportée par Le Nouvelliste, mais aussitôt contestée : selon Le Journal de Québec et TVA Nouvelles, le gouvernement Carney n'aurait pas véritablement « ajusté le tir ».
À cela s'ajoute la sortie de Donald Trump contre Bombardier, rapportée par TVA Nouvelles et CBC, le président américain affirmant que l'avionneur ne pourrait plus vendre aux États-Unis sans y fabriquer ses appareils. Bombardier emploie des milliers de personnes dans la région de Montréal. Une telle menace, si elle se matérialisait, pèserait directement sur l'assiette fiscale québécoise.
Or c'est précisément là que réside le nœud du problème. Une guerre tarifaire prolongée réduit les revenus autonomes de l'État — impôts des sociétés, impôts des particuliers, taxes à la consommation — au moment même où elle augmente les dépenses : aide aux entreprises, formation de la main-d'œuvre, soutien au revenu. Promettre 900 millions de dollars de crédits d'impôt dans ce contexte revient à parier que la conjoncture se rétablira, ou à accepter que le déficit se creuse davantage.
La marge de manœuvre réelle du prochain gouvernement
Soyons clairs sur l'ordre de grandeur. Le prochain gouvernement, quelle que soit sa couleur, héritera d'un déficit structurel de plusieurs milliards, d'un plan de retour à l'équilibre déjà repoussé, et d'une économie exposée à un partenaire commercial devenu imprévisible. Dans ces conditions, 225 millions par année est un engagement que l'on peut honorer — c'est justement pourquoi il a été calibré ainsi. Ce qui serait impossible, c'est une baisse d'impôt générale de deux ou trois milliards.
La stratégie du chèque ciblé est donc autant un aveu qu'une promesse : elle reconnaît implicitement que la marge budgétaire est mince. Elle permet de faire campagne sur le pouvoir d'achat sans s'engager sur du récurrent lourd. Et elle offre, en prime, une image concrète — la boîte de crayons, la sortie au musée, le sac à dos — qui traverse mieux le brouhaha tarifaire qu'un tableau de paliers d'imposition.
Reste à voir si les électeurs, à trois semaines et demie du scrutin, jugeront que quelques centaines de dollars par enfant pèsent plus lourd que l'inquiétude pour l'emploi. Pendant ce temps, d'autres dossiers s'invitent : des citoyens et des organismes manifestaient lundi devant l'Assemblée nationale pour réclamer un moratoire sur les projets éoliens, rappelle Radio-Canada — signe que la campagne, malgré la dominance du thème commercial, n'est pas monolithique.
