La nouvelle a de quoi faire saliver les amateurs de vélo : l'équipe nationale belge s'est présentée à Montréal en affichant, selon Radio-Canada, « un plan clair » et deux candidats sérieux au maillot arc-en-ciel, Remco Evenepoel et Wout Van Aert. Pour la métropole, l'arrivée de cette délégation — l'une des plus redoutées du peloton mondial — marque le début concret d'un événement qui dépasse largement le cadre sportif. Pendant plusieurs jours, une portion du cœur de l'île sera transformée en circuit fermé, avec tout ce que cela suppose de détours, de coûts et d'attentes en matière de retombées.
Un parcours taillé pour les puncheurs
Si les Belges arrivent confiants, ce n'est pas un hasard. Le tracé montréalais des Championnats du monde reprend l'ossature du Grand Prix cycliste de Montréal, une classique du calendrier WorldTour disputée depuis 2010 sur les flancs du mont Royal. Son point névralgique : la côte Camillien-Houde, une ascension d'environ 1,8 km à près de 8 % de moyenne, avec des passages plus raides, qu'il faut avaler à répétition. C'est un profil de « puncheur », c'est-à-dire de coureur capable de produire des efforts explosifs répétés pendant plusieurs heures — exactement le registre d'un Evenepoel ou d'un Van Aert.
L'histoire récente du GP de Montréal le confirme. Les vainqueurs des dernières éditions — Tadej Pogačar en 2022 et 2024, Michael Matthews en 2023 — appartiennent tous à cette catégorie d'attaquants capables de faire la différence dans les derniers kilomètres de montée. Le circuit ne pardonne pas aux sprinteurs purs, et il ne favorise pas non plus les grimpeurs de haute montagne. Il récompense la puissance brute et la répétition de l'effort.
Evenepoel, double champion olympique à Paris en 2024 (contre-la-montre et course en ligne) et champion du monde du contre-la-montre à plusieurs reprises, connaît bien ce type de terrain. Van Aert, lui, a construit une bonne partie de sa carrière sur les classiques accidentées et sur sa capacité à survivre aux bosses avant de régler ses rivaux au sprint. Le « plan clair » évoqué par la sélection belge tient sans doute autant à cette complémentarité qu'à la tactique : disposer de deux cartes à jouer dans le final est un luxe que peu de nations peuvent se permettre.
Ce que la fermeture du mont Royal change pour les Montréalais
Accueillir des Mondiaux, ce n'est pas accueillir une course d'un jour. Là où le Grand Prix cycliste de Montréal mobilise le secteur du parc du Mont-Royal, de l'avenue du Parc et du chemin Remembrance pour une seule journée de septembre, un championnat du monde s'étale sur près d'une semaine, avec des épreuves masculines et féminines, des catégories juniors et espoirs, des contre-la-montre individuels et des relais mixtes.
Concrètement, cela signifie : voie Camillien-Houde et chemin Remembrance fermés à la circulation automobile sur de longues plages horaires, entraves sur l'avenue du Parc et dans les rues avoisinantes du Plateau-Mont-Royal et d'Outremont, déviations d'autobus de la Société de transport de Montréal, et accès restreint à certains stationnements du parc. Les résidants des secteurs enclavés — pensons aux abords du chemin de la Côte-Sainte-Catherine ou de l'avenue des Pins — sont généralement les plus touchés, comme ils le sont chaque année lors du GP.
La fermeture du mont Royal soulève aussi un enjeu proprement montréalais : depuis 2018 et le projet pilote controversé de fermeture de la voie Camillien-Houde au transit automobile, l'accès à la montagne est un dossier politique sensible. La Ville a depuis modifié la configuration des lieux, avec l'abandon du transit direct entre le versant est et le versant ouest. Un événement d'envergure mondiale sur ce même axe remet inévitablement la question sur la table : à qui appartient la montagne, et pendant combien de temps peut-on la soustraire à ses usagers habituels ?
Le nerf de la guerre : combien, et pour quoi ?
Les grands événements sportifs internationaux obéissent à une équation connue. D'un côté, des coûts d'accueil bien réels : droits versés à la fédération internationale, sécurité policière, signalisation, aménagements temporaires, services municipaux supplémentaires, soutien logistique aux délégations. De l'autre, des retombées annoncées : nuitées d'hôtel, restauration, visibilité télévisuelle internationale.
Le Grand Prix cycliste de Québec et de Montréal, organisé depuis 2010, bénéficie déjà d'un appui public récurrent des gouvernements provincial et fédéral ainsi que des deux villes hôtesses. Un championnat du monde change toutefois d'échelle : les Mondiaux sur route de l'Union cycliste internationale mobilisent habituellement des budgets de plusieurs dizaines de millions de dollars, largement financés par les fonds publics des pays hôtes. La question qui se pose à Montréal est donc classique mais légitime : quelle part de la facture est assumée par le contribuable, et sur quelle méthodologie reposent les prévisions de retombées ?
L'expérience montréalaise en matière d'événements internationaux invite à la prudence. Les évaluations préalables des retombées économiques, souvent produites par les promoteurs eux-mêmes, tendent à surestimer les effets nets en confondant dépenses touristiques nouvelles et simple déplacement de la consommation locale. À l'inverse, la visibilité médiatique — des heures de diffusion en direct montrant le centre-ville, le fleuve, la montagne — reste difficile à chiffrer mais bien réelle pour une ville qui mise sur son image.
Un contexte politique chargé
L'événement survient par ailleurs en pleine campagne électorale provinciale, alors que Le Journal de Montréal rapportait dimanche que le sport et la santé occupent une place croissante dans les promesses des partis — Éric Duhaime proposant notamment un rabais annuel de 100 $ pour l'inscription à une activité sportive. Difficile, dans ce contexte, de ne pas voir dans les Mondiaux une vitrine dont plusieurs acteurs politiques voudront tirer profit.
Le timing crée aussi une compétition pour l'attention médiatique. Le même dimanche, l'actualité était largement dominée par la campagne électorale et par la victoire de l'extrême droite en Saxe-Anhalt, en Allemagne, rapportée tant par Radio-Canada que par Le Journal de Montréal. Les grands événements sportifs ne se déroulent jamais en vase clos.
Ce qu'il faut surveiller
Trois choses, essentiellement. D'abord, la qualité de l'information transmise aux résidants et aux commerçants du secteur : les entraves prolongées se supportent mieux quand elles sont annoncées tôt et clairement. Ensuite, la performance du transport collectif, seul véritable substitut à l'automobile pendant la fermeture des accès à la montagne — la fréquence des lignes desservant le Plateau et Outremont sera un test.
Enfin, la reddition de comptes. Une fois les coureurs repartis, Montréal aura tout intérêt à publier un bilan financier vérifiable plutôt qu'un communiqué triomphal. C'est la condition pour que la métropole puisse, à l'avenir, se porter candidate à d'autres événements de cette envergure avec l'appui de sa population.
Quant à la course elle-même, elle offrira probablement le meilleur argument en faveur de l'exercice. Voir Evenepoel et Van Aert s'expliquer dans la côte Camillien-Houde, devant des dizaines de milliers de spectateurs massés dans les virages du mont Royal, restera l'image que retiendra le monde. Reste à savoir combien elle aura coûté — et ce qu'elle aura vraiment rapporté.
