Pendant une décennie, la réalité virtuelle s'est résumée à deux sens : la vue et l'ouïe. Deux écrans devant les yeux, un peu d'audio spatialisé, et le reste du corps laissé pour compte. Deux nouvelles pièces au dossier suggèrent que cette période tire à sa fin — et, fait notable, sans qu'un seul nouveau casque n'ait été mis en marché.
D'un côté, le studio FunFitLand a lancé une application pour téléphone intelligent qui achemine la fréquence cardiaque mesurée par une montre connectée directement dans ses entraînements en RV sur Meta Quest et Apple Vision Pro, comme l'a rapporté UploadVR. De l'autre, une équipe de recherche a publié sur arXiv une méthode baptisée TherMosaic, qui accélère la perception des transitions de température au lieu d'essayer d'accélérer le matériel thermoélectrique lui-même. Deux gestes très différents, une même leçon : la prochaine génération d'interfaces homme-machine se construit par détournement perceptuel et par bricolage d'écosystèmes.
Le pouls entre dans le casque par la porte de service
Le problème que résout FunFitLand est d'une banalité désarmante. Les casques autonomes actuels ne mesurent pas le rythme cardiaque. Le Quest 3 n'a pas de capteur de pouls; le Vision Pro non plus. Meta avait bien intégré un cardiofréquencemètre optique dans les sangles du Quest Pro, mais l'appareil, lancé à 1 499 $ US en 2022, a été retiré du catalogue et n'a jamais essaimé. Résultat : des dizaines d'applications d'entraînement immersif — Supernatural, FitXR, Les Mills BodyCombat — vendent de l'effort physique sans jamais savoir si l'utilisateur force réellement.
La solution passe par le contournement. L'application mobile de FunFitLand se branche sur les données de santé déjà captées par une montre compatible (Apple Watch, appareils Garmin, ceintures pectorales Bluetooth), puis relaie la valeur au casque en temps réel. Le chiffre s'affiche dans l'expérience, sert à moduler l'intensité de la séance et à construire un historique. Autrement dit : l'écosystème existant supplée à l'absence de capteur dans le matériel principal. Sur Apple Vision Pro, l'affaire est d'autant plus logique que la montre, le téléphone et le casque partagent déjà un même cadre logiciel de données de santé.
Ce genre de rustine a une valeur qui dépasse le confort de l'usager. En entraînement, la fréquence cardiaque est la variable qui distingue le jeu de l'exercice : c'est elle qui permet de parler de zones cibles, de dépense énergétique estimée, de progression mesurable. La faire entrer dans le casque, c'est faire passer la RV de l'amusement actif à quelque chose qui ressemble à un outil d'entraînement — avec tout ce que cela implique de responsabilité.
TherMosaic : tricher avec la perception plutôt qu'avec la physique
Le second volet du dossier est plus discret, mais conceptuellement plus radical. La rétroaction thermique en RV — sentir la chaleur d'un feu de camp, le froid d'une poignée de porte givrée — repose habituellement sur des modules Peltier, ces petites plaques thermoélectriques qui chauffent d'un côté et refroidissent de l'autre. Leur défaut est bien connu des laboratoires : elles sont lentes. Beaucoup trop lentes pour suivre le rythme d'une interaction où l'usager tourne la tête ou attrape un objet en une fraction de seconde. Le décalage brise l'illusion.
L'approche TherMosaic, décrite dans une prépublication déposée sur arXiv dans la section interaction humain-machine, refuse de courir après la vitesse du matériel. Elle exploite plutôt deux mécanismes documentés de la perception thermique humaine : la sommation spatiale — plusieurs points chauds ou froids répartis sur la peau produisent une sensation plus intense que la somme arithmétique de leurs stimuli — et l'adaptation thermique, cette propriété qui fait que la peau recalibre sa référence, de sorte qu'un même stimulus est perçu différemment selon ce qui l'a précédé. En orchestrant dans le temps et l'espace un ensemble de petits actuateurs plutôt qu'un seul gros, on obtient une transition perçue comme plus rapide, sans changer une ligne aux spécifications des composants.
C'est exactement la même logique que la pseudo-haptique, cette famille de techniques qui donne l'impression du poids ou de la résistance en manipulant la relation entre le geste réel et le mouvement affiché. On ne change pas le monde physique; on change le calcul que le cerveau en fait. La chercheuse et les laboratoires qui explorent cette voie partent d'un constat économique implacable : le matériel immersif progresse lentement et coûte cher, alors que la perception humaine, elle, offre des marges d'exploitation gratuites.
Ce que ça change pour l'interface homme-machine
Mis côte à côte, les deux cas racontent la même transformation. L'interface immersive devient bidirectionnelle sur le plan corporel : elle lit le corps (le pouls, demain la conductance cutanée, la respiration, la dilatation pupillaire déjà mesurée par le suivi oculaire du Vision Pro) et elle parle au corps (chaleur, froid, vibration, résistance).
Ce basculement était déjà en germe ailleurs. Le même flux de recherche montre des travaux comme HaptiNet, qui met en réseau des robots haptiques pour recréer une coprésence physique en réadaptation à distance — permettant à un thérapeute et à un patient séparés par des centaines de kilomètres d'échanger de véritables forces. Ou encore des recherches sur les outils de soutien en réalité augmentée pour les « équipes d'action » en milieu clinique, où la rupture de communication sous pression est un facteur reconnu de risque pour les patients. Dans les trois cas, la valeur ajoutée n'est plus dans le réalisme de l'image, mais dans la fidélité de la boucle sensorimotrice.
Et cette valeur ne dépend plus d'un nouveau casque. C'est peut-être l'enseignement le plus utile pour un écosystème comme celui du Québec. Le Quest 3 se brade régulièrement chez les détaillants — 01net signalait encore récemment des rabais agressifs sur le modèle — ce qui signifie que le parc installé est large, stable et abordable. Un studio montréalais ou québécois n'a pas besoin d'attendre le Quest 4 ni un Vision Pro à prix décent pour innover : il lui faut une montre, un téléphone, un peu d'ingéniosité perceptuelle et une bonne compréhension de la physiologie.
L'angle mort québécois : des données de santé hors du cabinet
Ici s'ouvre le volet inconfortable. Une fréquence cardiaque en continu, associée à un compte utilisateur, à des horaires d'entraînement et à un historique de performance, constitue un renseignement de santé. Capté par une montre, transité par une application mobile, hébergé sur des serveurs qui ne sont ni ceux d'un hôpital ni ceux de la RAMQ.
Au Québec, la Loi 25 — issue de la réforme de la Loi sur la protection des renseignements personnels dans le secteur privé, pleinement en vigueur depuis 2023 et 2024 — encadre précisément ce genre de collecte. Elle impose le consentement libre et éclairé, distinct pour les renseignements sensibles, la transparence sur la communication hors Québec, la notification des incidents de confidentialité à la Commission d'accès à l'information et, depuis septembre 2024, un droit à la portabilité des données. La Commission d'accès à l'information a par ailleurs publié des orientations sur les renseignements de santé, qui figurent parmi les catégories les plus protégées.
La question pratique est donc simple : un développeur de RV qui affiche votre pouls dans un jeu de boxe est-il pleinement conscient qu'il traite un renseignement sensible au sens de la loi québécoise? La plupart des studios de jeu ont des politiques de confidentialité conçues pour des données de jeu, pas pour des données physiologiques. À l'échelle fédérale, la Loi sur la protection des renseignements personnels et les documents électroniques s'applique aux entreprises hors Québec qui servent une clientèle québécoise, ce qui n'allège en rien la vigilance requise.
À cela s'ajoute la question du contexte clinique. Un cardiofréquencemètre grand public n'est pas un dispositif médical homologué par Santé Canada. Un usager qui règle son intensité d'entraînement sur une valeur affichée dans son casque prend une décision de santé à partir d'un instrument de consommation. L'écart n'est pas dramatique pour une personne en bonne santé; il l'est davantage pour une clientèle en réadaptation, précisément le créneau où les laboratoires québécois — en génie de la réadaptation, en kinésiologie, en simulation clinique — sont les mieux placés pour intervenir.
Le vrai signal
On a longtemps cru que la RV attendait son moment iPhone : un appareil miracle qui règlerait tout. La transition de direction chez Apple, où l'ingénieur matériel John Ternus succède à Tim Cook selon France 24, ne changera probablement rien à ce calendrier. Le progrès s'installe ailleurs, dans les interstices : une passerelle logicielle entre une montre et un casque, un algorithme qui exploite une propriété de la peau, un réseau haptique qui rapproche deux corps distants.
Pour les studios, les laboratoires et les cliniques d'ici, le message est double. L'occasion est réelle et immédiate, car elle ne dépend d'aucun matériel à venir. Mais elle s'accompagne d'une responsabilité nouvelle : à partir du moment où l'on branche un capteur physiologique sur une expérience de divertissement, on entre, qu'on le veuille ou non, dans le champ de la donnée de santé.
